Conseil = dessein (sens du latin consilium
3. Chateaubriand crée des phrases et des apostrophes qui ont la couleur biblique.
4. Comparez les idées de Joseph de Maistre (1754-1821), qui, dans ses Considérations sur la France (1796), expliquait déjà la Révolution française comme un fait providentiel, voulu par Dieu, malgré son caractère diabolique et satanique.
5. Chateaubriand déclare bien haut qu'il fait exception pour le Discours sur l'Histoire universelle.
6. Voir le portrait des Français dans VEssai sur les révolutions, p. 70.
CHATEAUBRIAND
l'ensemble des objets, mais il observe curieusement les détails et son coup d'œil est prompt, sûr et délié ; il faut toujours qu'il soit en scène et il ne peut consentir, même comme historien, à disparaître tout à fait. Les mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son génie1. Là, sans quitter le théâtre, il rapporte ses observations, toujours fines et quelquefois profondes. Il aime à dire : Tétais là, le roi me dit.... J'appris du prince.... Je conseillai, je prévis le bien, le mal. Son amour-propre se satisfait ainsi; il étale son esprit devant le lecteur, et le désir qu'il a de se montrer penseur ingénieux le conduit souvent à bien penser. De plus, dans ce genre d'histoire, il n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine. Il s'enthousiasme pour telle ou telle cause, tel ou tel personnage ; et, tantôt insultant le parti opposé, tantôt se raillant du sien2, il exerce à la fois sa vengeance et sa malice.
Depuis le sire de Joinville jusqu'au cardinal de Retz3, depuis les mémoires du temps de la Ligue jusqu'aux mémoires du temps de la Fronde, ce caractère se montre partout ; il perce même jusque dans le grave Sully. Mais quand on veut transporter à l'histoire cet art des détails, les rapports changent ; les petites nuances se perdent dans de grands tableaux, comme de légères rides sur la face de l'Océan. Contraints alors de généraliser nos observations, nous tombons dans l'esprit de système. D'une autre part4, ne pouvant parler de nous à découvert, nous nous cachons derrière nos personnages. Dans la narration, nous devenons secs et minutieux, parce que nous causons mieux que nous ne racontons ; dans les réflexions générales, nous sommes chétifs ou vulgaires, parce que nous ne connaissons bien que l'homme de notre société5.
d. Explication ingénieuse et tout à fait conforme au «génie»
de notre race. — Génie signifie ici le caractère distinctif.
2. Exemple : Chateaubriand jugeant les émigrés et les royalistes dans ses Mémoires d? Outre- Tombe.
3. Joinville, qui raconta la vie de saint Louis, fait partie du groupe qu'on a appelé les chroniqueurs. Ce sont Villehardouin, Joinville, Froissart et Commines. — Le cardinal de Retz a ra-
conté les événements de la Fronde auxquels il avait été mêlé.
Saint-Simon, dont il n'est point parlé ici, n'a été vraiment révélé qu'après Chateaubriand, aux environs de 1830.
4. D'une autre part = d'autre part. Très fréquent dans Chateaubriand.
5. Comparer les idées de Fénelon, dans la Lettre d l'Académie (chap. sur l'histoire). Fénelon explique par d'autres raisons l'absence des bons historiens chez nous.
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
Enfin, la vie privée des Français est peu favorable au génie de l'histoire. Le repos de l'âme est nécessaire à quiconque veut écrire sagement sur les hommes : or, nos gens de lettres, vivant la plupart sans famille ou hors de leur famille, portant dans le monde des passions inquiètes et des jours misérablement consacrés à des succès d'amour-propre, sont par leurs habitudes en contradiction directe avec le sérieux de l'histoire1 . Celte coutume de mettre notre existence dans un cercle borne nécessairement notre vue et rétrécit nos idées. Trop occupés d'une nature de convention, la vraie nature nous échappe; nous ne raisonnons guère sur celle-ci qu'à force d esprit et comme au hasard, et quand nous rencontrons juste, c'est moins un fait d'expérience qu'une chose devinée. (III, 4.)
[Après avoir passé en revue les différents arts dans leurs rapports avec le christianisme, Chateaubriand analyse « les harmonies de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain ». C'est ici qu'il étudie la poésie des ruines et surtout des ruines chrétiennes.]
Des ruines en général2.
Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. Il s'y joint en outre une idée qui console notre petitesse, en voyant3 que des peuples entiers, des hommes quelquefois si fameux, n'ont pu vivre cependant au delà du peu de jours assignés à notre obscurité. Ainsi les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature ; quand elles sont placées dans un tableau, en vain on cherche à porter les yeux autre part : ils reviennent toujours s'attacher sur
1. Cette raison, trop subtile, est beaucoup moins vraisemblable que la précédente. — Chateaubriand a toujours saisi l'occasion de railler les gens de lettres ; cf. divers portraits des Mémoires d'Outre- Tombe, p. 48.
2. Le 18» siècle finissant avait une vive prédilection pour les
ruines. On en construisait de factices dans les jardins, on rêvait sur les ruines des grandes cités disparues. (Exemple : on a vu déjà Volney avec ses Ruines de Palmyre.)
3. En voyant — quand nous voyons. Règle : La fortune vient en dormant.
CHATEAUBRIAND
elles1. Et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil qui les éclaire doit lui-même tomber de sa voûte ? Celui qui le plaça dans les cieux est le seul souverain dont l'empire ne connaisse point de ruines.
Il y a deux sortes de ruines : Tune, ouvrage du temps ; l'autre, ouvrage des hommes. Les premières n'ont rien de désagréable, parce que la nature travaille auprès des ans. Font-ils des décombres, elle y sème <3es fleurs ; entr'ouvrent-ils un tombeau, elle y place le nid d'une colombe : sans cesse occupée à reproduire2, elle environne la mort des plus douces illusions de la vie3.
Les secondes ruines sont plutôt des dévastations que des ruines : elles n'offrent que l'image du néant, sans une puissance réparatrice. Ouvrage du malheur et non des années, elles ressemblent aux cheveux blancs sur la tête de la jeunesse. Les destructions des hommes sont d'ailleurs plus
1. Au 189 siècle, le peintre Hubert Robert (1733-1808), se spécialisa dans les tableaux de ruines. Diderot a beaucoup parlé de lui dans ses Salons et il a dit, à ce propos, le plaisir que lui causait la vue des ruines.
* Comparer aux idées de Chateaubriand ces réflexions de Diderot sur la moralité des ruines :
Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde !
Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent
une fin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence éphémère en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues audessus de ma téte et qui s'ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir ! et j'envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s'éxécute sur le bronze ! ( Salon de 1767.)
2. La toute-puissance de la nature qui crée sans cesse a inspiré magnifiquement certains poètes romantiques. Cf. dans Lamartine cette invocation d'Harold mourant à la nature :
Dans ton sein que tant de vie inonde, L'être succède à l'être et la mort est féconde. Le temps s'épuise en vain à te compter des jours : Le siècle meurt et meurt, et tu renais toujours. Uu astre dans le ciel s'éteint ? tu le rallumes. Un volcan dans ton sein frémit ? tu le consumes. L'océan de ses flots t'inonde ? tu les bois. Un peuple entier périt dans les luttes des rois ? La terre, de leurs os engraissant ses entrailles, Sème l'or des moissons sur le champ des batailles.
( Dernier chant du Pèlerinage d'Harold.)
3. Ce n'est pas tout à fait exact sous cette forme. La nature couvre de fleurs, à la longue, les rui-
nes qu'elle a faites. Ces ruines vues au lendemain de la catastrophe sont loin d'être riantes.
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
violentes et plus complètes que celles des âges; les seconds minent, les premiers renversent1. Quand Dieu, pour des raisons qui nous sont inconnues, veut hâter les ruines du monde, il ordonne au Temps de prêter sa faux à l'homme, et le temps nous voit avec épouvante ravager dans un clin d'œil ce qu'il eût mis des siècles à détruire.
Nous nous promenions un jour derrière le palais du Luxembourg, et nous nous trouvâmes près de cette même Chartreuse que M. de Fontanes a chantée2. Nous vîmes une église dont les toits étaient enfoncés, les plombs des fenêtres arrachés et les portes fermées avec des planches mises debout. La plupart des autres bâtiments du monastère n'existaient plus. Nous nous promenâmes longtemps au milieu des pierres sépulcrales de marbre noir semées çà et là sur la terre; les unes étaient totalement brisées, les autres offraient encore quelques restes d'épitaphes. Nous entrâmes dans le cloître intérieur : deux pruniers sauvages y croissaient parmi de hautes herbes et des décombres. Sur les murailles on voyait des peintures à demi-effacées, représentant la vie de saint Bruno3; un cadran était resté sur un des pignons de l'église, et dans le sanctuaire, au lieu de cette hymne4 de paix qui s'élevait jadis en l'honneur des morts, on entendait crier l'instrument du manœuvre qui sciait des tombeaux5.
Les réflexions que nous fîmes dans ce lieu, tout le monde les peut faire6. Nous en sortîmes le cœur flétri, et nous nous enfonçâmes dans le faubourg voisin, sans savoir où nous allions. La nuit approchait : comme nous passions entre deux murs dans une rue déserte, tout à coup le son d'un
1. L'antithèse n'est pas très juste. Les ruines des hommes, elles aussi, se couvrent de verdure à la longue et deviennent aussi riantes que les autres. Au reste, il n'y a pas de dévastation faite par la main des hommes qui soit aussi épouvantable que les bouleversements naturels.