On sent trop ici celui qui voulut être l'ami des femmes
Quelque chose encore de la fatuité transcendante du vicomte de Chateaubriand.
vez le combattre en vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé'. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son estime; et, aos intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis, malheur à qui n'en a pas dans le monde où vous allez ; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule ni à la déconsidération; je dis tâchez-, car, à Paris, un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances; vous n'y pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d'où les gens déshonorés essayent de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous pouAez toujours vous faire respecter en vous montrant, dans toutes les sphères, implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d'ambitions, au milieu de ces dilïicultés entre-croisées, allez toujours droit au fait, marchez résolument à la ([uestion, et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos forces^ ».
■ [A la Cour, Félix réussit à merveille. Louis XVIII le charge d'une mission en Vendée pendant les Cent-Jours, puis le garde comme secrétaire particulier. Mais il ne reste pas fidèle à son amour ; il s'éprend d'une « lionne », Lady Dudley, idole du monde parisien, de qui la passion enveloppante et tyrannique lui fait perdre le goût des langueurs sentimentales de M'"' de Mortsauf. Celle-ci apprend la trahison ; elle essaye vainement de lutter contre son désespoir, de se désapproprier d'elle-même ; rongée par le chagrin, mais aussi par une maladie d'estomac qui en résulte, elle va mourir. Voici son agonie, scène contestée, en son fond, mais dont personne n'a pu nier l'émouvante beauté. (Voir LovENjoui-, Histoire des Œuvres de Balzac, 2" éd., p. 565, l'article d'H. Castille). M""' de Berny avait conseillé à Balzac de supprimer un assez long fragment de cette suprême entrevue ; il s'y décida après sa mort. (Lettres à l'Etrangère, 15 janvier 1837).]
Regrets païens d'une sainte.
Nous arrivâmes à la porte de la chambre, que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus alors Henriette en robe
1. Tout ceci est admirable de j « équivoçjue » de sa vie. Il a eu pénétration et de force. quelquefois des relations avec
2. Balzac fait un retour sur des hommes considérés comme lui-même. II a été sali par la tarés.
calomnie (voir Notice p. 24 et j 3. La correspondance de Balpassim) ; et au lendemain de sa zac toute entière commenterait mort, on parlait du caractère ce précepte.
blanche, assise sur son petit canapé placé devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs ; puis des, fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de l'abbé Birotteau', stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du changement de celte chambre subitement rétablie en son ancien état, me lit deviner que la mourante avait banni le repoussant appareil qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé les dernières forces d'une lièvre expirante à parer sa chambre en désordr< pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que toute chose. Sous les Ilots de dentelles, ss ligure amaigrie, qui avait la pâleur verdàtre des fleurs du magnolia ([uand elles s'entr'ouvent, aijparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers contours d'une tête chérie dessinée à la craie ; mais, pour sentir combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cœur, supposez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des yeux caACS qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte-. Elle n'avait plus la majesté calmé que lui communiquait la constante a ictoire remportée sui ses douleurs. Son front, seule i^artie du visage qui eîitr' gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressivel du désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cirej de sa face allongée, des feux intérieurs s'en échappaient pai un rayonnement semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude journée 3. Ses tempes creusées! ses joues rentrées montraient les formes intérieures di visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches res-' semblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa tète disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désesj^oir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte Madame de Mortsauf ; c'était le quelque chose sans nom de Bossuetj qui se débattait contre le néant, et que la faim *, les désirs'
1. Le frère de César Birotteau (voir p. 304 sqq.), qui sera la victime de l'abbé Troubert. Son malheur a été raconté dans Le Curé de Tours (f83"2).
2. A M°"= Hanska, le 13 février 1834, en lui parlant de M"»» de Berny mourante : « Celte fig-ure, si gracieuse, est vieillie en un mois de vingt ans et contractée horriblement... « Le 25 août :
« Celle créature angélique, qui,
depuis 1821, a répandu sur ma vie tous les parfums du ciel, la voilà transformée, elle se glace », etc. Cf. 22 novembre, 22 décembre 1834, etc.
3. Il est trop visible qu'ici les mots et les tours, l'harmonie verbale manquent à Balzac.
4. Elle est atteinte d'une maladie d'estomac qui lui rend l'alimentation impossible. Voir
trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort. Je AÏns m'asseoir près d'elle en lui prenant, pour la baiser, sa main, que je sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans l'effort même que je lis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent alors sur ses dents aiTamées .pour essayer un de ces sourires forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente du plaisir, l'ivresse de l'àme et la rage d'une déception 1.
— Ah ! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous n'aimez pas la mort ! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour- : je le savais bien^. Lady Dudley ne vous verra jamais étonné de son changement. Ah ! pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix ^'? Vous êtes enlin venu ; je vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui lit jadis du comte de Rancé ^ un trappiste ; moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien. Mais ne vous enfuyez pas, restez. M. Origet*^ m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je Aais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai recouvré quelques forces, quand je commencei-ai à pouvoir prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je trente-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets délicieux: nous les laisserons à Glochegourde et nous irons ensemble en Italie.
Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme pour regarder les fleurs : l'abbé Birotteau
passim les précisions médicales. I 3. Var. : «... bien ! L'amour vit
(Cf. Le Père Goriot.) de plaisirs. Elle a raison votre