‹ Morceaux choisisChapitre 112 sur 226 · Philippe-Egalité · texte numérisé non relu

Philippe-Egalité

LE CABINET DES ANTIQUES 203

doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se ratlacliera peutêtre un jour à ce qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en 1810 deux voitures propres, A'it en dix^ ans rouler dans ses rues des calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des till>urys, sans s'en étonner. Les l)ourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que cette augmentation avait un contre-coup linancier dans leurs revenus. Le mot prophétique du président du Ronceret : Du Doiisquier est un honune très fort ! l'ut adopté par le pays.

[Et le roman ne finit pas. Balzac peint en quelques pages l'état d'effiacement où vit la vieille fille, mariée à du Bousquier; elle souffre des opinions antireligieuses et antiroyalistes de son mari; elle n'a pas d'enfant; et le chevalier se venge en criblant de mots sans pitié sa muette infortune.

Nous allons retrouver le ménage, sous le nom de du Cioisier, dans Le Cabinet des Atitiqiies.]

LE CABINET DES ANTIQUES Analyii^c et Exti'uitjî;.

[Ici, l'opposition symbolique entre noblesse et bourgeoisie prend bien plus de vigueur. I£n face de du Croisier, se dresse le vieux marquis d'Esgrignon, entouré des sur\-ivants de l'ancien régime qui meublent son salon (d'où la dénomination ironique donnée par les libéraux aleuçonnais : Le Cabinet des Antiques). Ce gentilhomme croit de bonne foi que la noblesse représente le droit intangible des Francs conquérants, et que le peuple continue la race conquise : le triomphe du libéralisme bourgeois, c'est, à ses yeux, celui des Gaulois. Balzac a donné beaucoup de grandeur à ce personnage, qui vit d'une idée fausse, mais encore d'une idée.

Le drame est constitué par les aventures du jeune comte d'Esgrignon, fils du marquis. Elevé par son père et par une tante adorable, dans l'illusion que rien n'est changé, que les pires écarts de conduite, quand ils viennent d'un noble, ne sont que peccadilles spirituelles, le comte, après avoir fait les cent coups à Alençon, s'en va quérir fortune à la cour, tombe parmi des roués politiques, a une liaison avec la célèbre duchesse de Maufrigneuse qui en deux temps le ruine complètement.

Du Croisier, animé par une haine féroce contre la fière maison d'Esgrignon, guette le comte, comme un faitre de mélodrame. Il va

l'aider, sournoisement, à se déshonorer; il lui prête longtemps de l'argent, il l'amadoue, il joue la comédie de l'indulgence et de la complaisance; et un beau jour, il lui tend un piège : en lui écrivant, il laisse entre la dernière ligne de sa lettre et sa signature un large blanc, un blanc tentateur, que le comte, démoralisé, affolé par le besoin d'argent, utilise pour fabriquer une fausse lettre de change. D'où affaire judiciaire, où l'honneur du comte périrait, si la duchesse n'arrivait à Alençon pour le sauver, déguisée en dandy.

Ici, peinture copieuse, et très variée, des magistrats de province : l'intègre, l'ambitieux, le libéral honteux, le légitimiste avéré, le maniaque, tous y sont. Balzac a montré avec un art minutieux, réduisant le romanesque à rien, ou peu s'en faut, la vie intérieure d'un tribunal, les oppositions de tendances et d'intérêts entre les juges, le procureur, le substitut, la pression administrative exercée pendant la Restauration sur la magistrature, le fonctionnement d'une instruction entachée à l'origine d'irrégularité, et par quelles intrigues un homme rompu au maniement des choses judiciaires peut arriver, sans corruption, à changer je cours d'une aifitire criminelle.

Le véritable artisan de la rédemption du comte, c'est le vénérable notaire Chesnel, type non plus du bourgeois envieux, mais de l'homme lige, ayant le culte du passé, et, malgré l'irrésistible entraînement des faits politiques, dont il est l'intelligent témoin, se considérant toujours comme lié au marquis par l'obligation qui lie le vassal au suzerain. C'est un Maître Mathias (voir ici Le Contrat de Mariage, p. 219) élevé au sublime.

Du Croisier a porté plainte; Chesnel, qui s'est déjà ruiné pour combler l'abîme des dettes du jeune comte, vient supplier du Croisier, qu'il méprise, de retirer sa plainte en faux. Du Croisier savoure la revanche qu'il prend sur les dédains de l'aristocratie alençonnaise. Voici la scène : ]

Un homme lige •.

Haine et Dévouement.

Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon-' ou du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait le pied sur le cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un lion pour la lui arracher.

1. Micliu, dans Une ténébreuse Affaire, est un autre type du sublime de la tidélité.

2. La scène se passe chez du Croisier qui a établi sa maison sur le pied d'un luxe copieux.

LE CABINET DES ANTIQUES

— Monsieur, dit Gliesnel, je vous salue humblement. Votre plainte. a été déposée ?

— Oui, monsieur.

— Depuis quand ?

— Depuis hier.

— Aucun autre acte que le mandai d'arrêt n'est lancé?

— Je le pense, répliqua du Croisier.

— Je viens traiter.

— La justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne peut l'arrêter ^

— Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds.

Le Adieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes vers du Croisier.

— Que vous faut-il ? Voulez-vous nos- biens, noire château ? Prenez tout, relirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.

— Vous n'êtes pas A'indicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant le jour, le jeune homme serait libre.

— Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa vengeance.

— C'est un grand malheur ; mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt, il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions humaines. En ce moment suprême, Madame du Croisier se montra.

— Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel toujours à genoux.

Madame du Croisier ' releva le vieillard en manifestant la plus profonde surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble lille des serviteurs des ducs d'Alencon* connut ce

1. Ces phrases solennelles, que rancien jacobin prononce automatiquement, dissimulent un ressentiment personnel de l'espèce la plus vile.

2. Expression professionnelle ; c'est le nous du notaire qui s'identifie avec son client. («No-

tre dot à nous », dit Mathias).

3. Celle qui fut la vieille fille, et que son état de servitude conjugale n'empêche pas déjuger son mari à sa vraie valeur.

i. Elle descend de leurs intendants.

dont il s'agissait, elle se tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.

— Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'iionneur de la province ! lui dit-elle.

— Il s'agit ])ien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant sa promenade agitée.

— Et de quoi s'agil-il donc ?... lit Cliesnel étonné.

— Monsieur Ghesnel, il s'agit delà FranceM il s'agit du pays, il s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à Messieurs vos nobles qu'il y a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les Aaut et qui les tient ! On ne fourrage pas dix champs de blé pour un lièvre-, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de pauvres lilles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous Aalent, on ne se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits grossissent, produisent des avalanches, et que ces avalanches tombent, écrasent, enterrent Messieurs les nobles. Vous A oulez le retour à l'ancien ordre de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette Charte où nos droits sont écrits. . .

— Après^? dit Cliesnel.

— N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du Croisier. 11 ouvrira les yeux sur la moralité de votre i)arti quand il verra les no]»les allant, comme Pieri'e ou Jacques, en Cour d'assises. On se dira que les petites gens qui ont de l'honneur valent mieux que les grandes gens qui se déshonoi-ent. La Cour d'assises luit pour tout le monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami des lois. Vous m'avez jeté vous-même du côté du peuple à deux reprises, d'abord en refusant mon alliance, puis eu me mettant au ban de votre société. Vous récoltez ce que vous avez semé.

Ce début efl'raya Chesnel, aussi bien que Madame du Croisier. La femme acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce fut une lueur qui lui éclairait non seulement le passé, mais encore l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse * ; mais Chesnel ne recula point devant l'impossible-'.

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