Cf. Xotkc, p
(Phnt. Neuiilein) Fig. 12. — L'Imprimerie de Balzac.
Dans la prcniièie partie des Illusions perdues, Balzac peint avec beaucoup de précision et de pittoresque un intérieiw d'imprimerie. (Voir L'(cuvre expliquée, p. 272.) Voici l'imprimerie de la rue Visconti dont il fut propriétaire de 1825 à 1828 (voir notice, p. 14).
de sa femme, Eve Chardon, « la plus ravissante créature que j'aurai faite », écrit-il le ler décembre 1836 à Mme Hanska.
Son beau-frère,' Lucien Chardon (plus tard, du nom de sa mère, Lucien de Rubempré), jeune homme d'une ravissante beauté, doué de toutes les grâces de l'esprit, mais efféminé, -incapable d'un effort prolongé, se croit un grand poète. Malgré ses origines semi-plébéïennes, il est aimé, à Angoulême, par Mni6 de Bargeton (voir p. 275), qui se compromet pour lui; ils partent ensemble, vers Paris. C'est ici que se termine la première partie.
La deuxième (Un grand Homme de province à Paris) ne parut qu'en juin 1839 : « Il se passera trois ans, écrit Balzac le 27 décembre 1836, avant que je puisse continuer. » Birotteau, Les Employés, Le Cabinet des Antiques, Une Fille d'Eve, une partie du Curé de Village et de Be'atrix, etc., passeront d'abord. Son habitude est de mener de front plusieurs ouvrages, non seulement pour satisfaire aux engagements pris avec divers libraires ou avec les journaux, mais parce que telle est l'exigence de son •imagination : plusieurs conceptions le talonnent à la fois, il faut qu'il réponde à toutes les suggestions qui lui viennent du fond perpétuellement effervescent de sa pensée. Il espérait en finir avec Un grand Homme à Frapesle, où il était venu se détendre (à M"ie Hanska, 10 février 1838); mais il est épuisé de travaux et de soucis; en juin seulement il sera prêt : « Ce qui recommandera cette œuvre à l'attention des étrangers, c'est l'audacieuse peinture des mœurs intérieures du journalisme, et qui est d'une effrayante exactitude. Moi seul étais en position de dire la vérité à nos journalistes et de leur faire la guerre à outrance. » (A Mme Hanska, 2 juin 1839) : «Ce n'est pas seulement un livre, mais une grande action, courageuse, surtout, les hurlements de la presse durent encore. »
En effet, à peine arrivée à Paris, M^^ de Bargeton, éclairée sur l'énormité de sa sottise, abandonne Rubempré, qui tombe de déception en déception. Il n'a pas l'aplomb, la souplesse, les belles relations de Rastignac (voir Le Père Goriot), sa faiblesse le prédestine aux déchéances; mais Balzac a voulu d'abord lui faire toucher le pinacle de la fortune. Au restaurant Flicoteaux, en ses jours de misère, il rencontre Lousteau, feuilletonniste et bohème, qui l'initie aux dessous de la littérature et du journalisme. En vain l'influence de l'idéaliste d'Arthez (voir p. 281 sqq.) balance quelque temps celle de ce démoralisateur; Rubempré se fait journaliste, écrit quelques articles brillants, est pendant quelque temps l'homme de génie du boulevard, l'amant d'une actrice en vue. Mais il se fait des ennemis ; — il est calomnié par ses confrères des petits journaux, renié par le Cénacle de
d'Arthez, et, comme Victurnien d'Esgrignon dans le Cabinet des! Antiques, après avoir tenu bon quelque temps contre la male-^ chance, déconsidéré, la conscience fripée, il rentre à Angoui lême.
Balzac avait déjà esquissé dans La Peau de Chagrin un tableaà des mœurs littéraires et de la Presse parisienne; il rappelle dans la Préface de la première édition d'Un grand Homme. . . (XXII, 531) que Scribe avait aussi touché la question «dans sa petite pièce du Charlatanisme », — puis Latouclie, qui avait eu la gloire de doter la langue du mot camaraderie, devenu le titre d'une comédie en cinq actes (de Scribe encore), — puis Th. Gautier dans la Préface de Mademoiselle de Matipin, et plus tard Mme de Girardin (dans son Ecole des Journalistes, interdit par la Censure). — La protestation la plus connue est celle de Jules Janin, en un long et fort curieux plaidoyer pour la presse, paru en juillet 1839 dans la Revue de Paris. Nous ne pouvons même esquisser ici une étude critique du réquisitoire de Balzac, — il avait à se plaindre des attaques harcelantes de la presse, et il s'est vengé : il devait y revenir dans sa Monographie de la Presse parisienne en 1843.
Lucien de Rubempré est l'une des plus curieuses créations de Balzac, et l'une des plus profondément observées. C'est une âme impressionnable, faible, soulevée de temps en temps par des velléités d'idéalisme et d'énergie, mais foncièrement voluptueuse, et, comme telle, capable de se dégrader insensiblement jusqu'aux dernières compromissions et aux complicités les plus criminelles. D'Arthez le juge très justement, quand il lui prédit qu'il se croira dispensé de bien agir, pour avoir seulement contemplé la noblesse d'une bonne action, et s'être ému à l'idée qu'il pourrait le faire.]
Analvsc et Extrnits.
[ Lucien Chardon de Rubempré, fils d'un pharmacien d'Angoulème, et descendant par sa mère d'une très noble famille, est beau, spirituel, efféminé, et pauvre : avec tout cela, très ambitieux. Quelques essais poétiques lui ont déjà valu un certain renom local. Il a été prié d'assister à une réception littéraire et mondaine chez la marquise de Rambouillet de l'endroit, M'"° de Bargeton. C'est lui qui doit en faire les frais.
Voici le portrait de M'"'' de Bargeton. Balzac avait déjà fait la satire des salons littéraires (La mode en littérature dans La Mode du 29 mai 1830; — Des Salons littéraires et des Mots élogicnx, ibid., 20 novembre
1830 ; — une bonne part du fond de ces articles passera ici). — Et, dans Les Cabinets des Antiques, à propos de la duchesse de Maufrigneuse, la lionne par excellertce, il s'était moqué de ces «Agnès romantiques», de ces femmes qui par mode « s'improvisent anges n et « tournent à la littérature comme autrefois on tournait à la dévotion » ; — ce qui ne les empêchait pas c. dans leur Empyrée semi-catholique, semi-ossianique » de ■conserver des goûts très positifs. M™" de Bargeton est quelque chose comme une précieuse de la Restauration ; des pages comme celles-ci sont essentielles pour l'histoire des mœurs'.]
Une précieuse romantique -.
Madame de Bargeton i^renait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est, en effet, des sensations incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s'y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l'argot du journalisme, qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation, où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typisev, indii'idiialiser^, synthétiser, dramatiser, supérioriser, anatyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser, et tragiquer ; car il faut violer pour un moment la langue, alin de pein-
1. Consulter Maigro-n : Le Romantisme et les Mœurs. — Au commencement de la III» tlépubUque, la politique et la littérature se mêlent dans les salons de l'ordre moral: Pailleron pourra écrire Le Monde où l'on s'ennuie.
2. Sur l'intoxication des femmes par la littérature, voir Modeste Mignon, ici p. 428, et aussi La Muse du Département (1840).
— Il me semble très possible que Vun des originaux de Balzac fût M°= d'Outremont, chez
qui (voir Correspondance, 1829) il allait danser, dans des dispositions fort satiriques ; c'est a elle qu'il dédia le 29 mai 1830 son article sur la Mode en Littérature, où il l'engag'e à ne pas écrire, à ne pas méditer « quelque Ourika de province ».
3. Balzac est lui-même coupable d'avoir abusé de ces mots. On les trouve notamment dans les préfaces qu'il inspirait à son ami Davin, ou qu'il lui faisait signer.
HOXORK DE BALZAC
dre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution des frères Faucher i, pour VIpsiboé- de M. d'Arlincourt comme pour l'Anaconda de Lewis^, pour l'évasion de la Valette^ comme jjour une de ses amies qui avaient mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, mer- Aeilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur ellemême, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina^, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope'^, ce bas bleu du désert. Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la lièvre jaune à Barcelone en soignant les malades : c'était là une grande, une noble destinée ! Enlin, elle avait soif de tout ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron,
1. Les Jumeaux de la Réole, anciens généraux de la Révolution, fusilles à Bordeaux le 27 août
2. Le vicomte d'Arlincourt étaitromantigue jusou'a la frénésie. En 1821, il avait donné Le Solitaire, en 1823, Ipsiboé. deux romans gue les plaisanteries des petits journaux rendirent célèbres. Ils étaient remplis d'allusions où se complaisaient les salons légitimistes. Le Solitaire avait eu l'honneur d'être imité en 1822 par la comtesse d'Oçlon da.nsl'Illaslre coupable ou l'Homme de la douleur.
3. L'anglais Lewis (1775-1818) est surtout connu par Le Moine :
il renchérit sur le merveilleux et l'horrible d'A. Radcliff. Dans ses premiers romans (signés lord R'hoone, Viellerglé, etc.). Balzac subit son influence et celle de Maturin. X' A. Le Breton, op. cit.
4. Directeur général des Postes sous l'Empire, condamné a mort sous la seconde Restaura-
tion, sauvé par le dévouement de sa femme, qui changea de vêtements avec lui dans sa prison, et lui permit ainsi de s'évader.
Elle devint folle.
5. L'illustre Ali -Pacha, qui après une carrière de ruses et de crimes fut mis par le sultan Mahmoud au ban de l'Empire ottoman en 1819, s'enferma dans une forteresse voisine de Janina, menaça de se faire sauter avec ses trésors, puis se rendit et fut décapité (3 février 1822),
6. La nièce de W. Pitt ; en 1810, à 34 ans, elle quitta l'Angleterre et s'établit en Syrie, où elle prit un ascendant extraordinaire; elle y était appelée ta reine.
Son excursion à Palmyre en 1813 est demeurée fameuse. En 1838, elle souleva les Druses, longtemps après l'époque où se place cette histoire, mais à peu près au moment où Balzac la raconte.— Lamartine a raconté dans son Vorag'e en Orient l'entrevue qu'il eut avec elle.
au-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et •amatiques Elle avait des lai-mes pour tous les malheurs (lis fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait Il Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali' asï'acrant les tyrans de l'Egypte. Enlin elle revêtait les •ns de génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de irl'ums et de lumière. A beaucoup de personnes, elle palissait une folle dont la folie était sans, danger ; mais, cers, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent mblé les débris d'un magnilique amour écroulé aussitôt le bâti, les restes d'une Jérusalem céleste, enlin l'amour ins l'amant. Et c'était vrai ^.
[A la soirée littéraire où Rubempré doit paraître, M"'" de Bargeton invité toute la société noble d'Angoulcme. Balzac, qui dans Le Cabinet s Antiques (le début en 1K36) avait peint avec un mélange de respect d'ironie les falots sur\-ivants de l'ancien régime, nous donne ici de ritables caricatures, dignes du pinceau de Hogarth, de cette petite iblesse provinciale confite en vanité et en sottise. Il avait déjà esquissé s Jiobereaux dans La Femme abandonnée, en 1852, et passim. Ceux-ci ■ le sent qu'.à moitié, puisqu'ils sont citadins autant que campagnards. 3US leur en donnerons pourtant le nom, qui rend mieux qu'aucun tre leur physionomie, très poussée au grotesque par Balzac ■'.]
Hobereaux.
Cependant, les personnes invitées commençaient à arrlîr. En premier lieu se produisirent l'évéque et son grand 'caire, deux ligures dignes et solennelles, mais qui foraient un violent contraste : monseigneur était grand et aigre, son acolyte était court et gras. Tous deux, ils 'aient des yeux brillants, mais l'évéque était pâle et son and vicaire offrait un visage empourpré par la plus che santé. Chez l'un et chez l'autre, les gestes et les mou- ,;ments étaient rares. Tous deux paraissaient prudents,
1. Pacha d'Egypte, dont le and rôle est bien connu. Il ait loin d'avoir accompli son uvre, en 1821 (qui est l'année i commencent les Illusions) ; i 1837 (date où paraît cette ■emière partie des Illusions),
seule la France est pour lui.