Le même trait est fortement
indiqué par A. de Vigny dans Servitude et Grandeur militaire, (La Canne de Jonc, chap. 7 :
ic Je n'aime pas les prisonniers, on se fait tuer. «)
LA liABuUILLliLsE •> i J
démoralisa complètement, car les pontons étaient le bagne, moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons indignes d'un peuple cîa iiisé, le jeune et beau capitaine tua en duel (on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton à la grande joie des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et à son adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se tirent ses courtisans. Dans celte école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. 11 écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle fût accomplie sans preuves. Enlin, à la paix, il sortit perverti, quoiqu'innocent, capable d'être un grand politique dans une haute sphère, et un misérable dans la vie privée', selon les circonstances de sa destinée. De retour à Issoudun. il apprit la déplorable tin de son père- et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les Gilet étaient morts dans la plus alTreuse indigence, à l'hôpital. Presque aussitôt, la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix. Le maréchal' qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal ; il le plaça dans la garde comme capitaine, ce qui lui donnait dans la ligne le grade de chef de bataillon ; mais il ne put lui obtenir la croix.
— L'empereur a dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le maréchal.
En effet, l'empereur nota le brave capitaine pour être décoré le soir du combat de Fleurus, où Gilet se lit remarquer. Après la bataille de Waterloo, ÎNIax se retira sur la Loire. Au licenciement, le maréchal duc de Feltre* ne
l.Cf.UŒuvre expliquée. "SoleT j classique. (Voir le cardinal de
d'ailleurs que ces spéculations Retz, Yauvenargues, etc.)
sur les scélérats qui tarent vir- [ 2. Un sabotier ivrogne,
tuellement de grands hommes, , 3. C'était Davout.
ne sont pas neuves. Le parallè- i 4. Clarke, qui avait suivi le roi
le entre Catilina et César est à' Gand durant les Cent-Jours.
37l» IIOXORÉ DE BALZAC
reconnut à Gilet ni son grade ni sa croix. Le soldat de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de chef de bataillon. Les bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes chez un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission. Le commandant, — car, entre eux, les bonapartistes se reconnurent les grades acquis en 1815, — perdit ainsi le maigre traitement, appelé la demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une place de six cents francs d'appointements à la mairie. Max, qui remplit cette place pendant six mois environ, la quitta de luimême, et fut remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui iidèle à Napoléon. Déjà grand maître de l'ordre de la Désœuvrance', Gilet avait pris un genre de vie qui lui lit perdre la considération des premières familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir, et qui revinrent planter leurs choux en Berri. Le peu d'affection des gens nés à Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant, d'après le tableau qui précède-. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il dans cette petite ville plus de bonapartistes que partout ailleurs. Les bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous libéraux. On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'ofïiciers dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un certain M. Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la garde. Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et appartint à
i. Balzac a longuement racon- tous au Berri : « L'autorité s'y té les mauvaises plaisanteries [ trouvait donc annulée ou sans nocturnes, quelquefois tragi- | force. « Et Balzac de déplorer quenient terminées, auxquelles se livraient à Issoudun les Chevaliers de la Désœuvrance, société de jeunes gens oisifs qui dépensaient leur fougue et leur fantaisie en sottises.
2. Balzac a expliqué comment l'arrondissement d'Issoudun, en 1822, se trouvait administré par des hommes appartenant
l'état où la bourgeoisie a mis ce pays, qui est le fief de quelques familles à l'esprit mesquin. Cet avilissement de l'esprit public par la bourgeoisie et les conséquenses économiques et sociales qui en résultent ont été repris par Balzac dans Les Paysans (voir p, 450).
Fig. 19. — Le château de Frapesle.
château^ de Frapesle, près d'Issoudun, appartenait au coin- ;dant et à M"° Carraud. C'est l'un des endroits où Balzac se psait le mieux : «.le doux Frapesle ». M"' Carraud était ]i^sa leure conseillère, depuis la mort de M"' de Berny, et elle ne aillit jamais.
1 une des familles les plus considérables de la ville, les Borniche-Héreau. Mignonnel, élevé à lécole polytechnique, a\ ail servi dans un corps ((ui s'attribue une espèce de supériorité sur les autres. 11 y eut, dans les armées impériales, (liux nuances cliez les militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour le pékin, un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur dans leurs relations avec le civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'artillerie, par suite de son républicanisme peut-être, n'adoptèicnt pas celte doctrine, qui ne tendait à rien de moins qu'à faire deux Frances : une France militaire et une France ci- ^ ile. Si donc le commandant Polel et le capitaine Renard, deux ofliciers du faubourg de Rome, dont les opiniorfS sur les pékins ne varièrent pas, furent les amis quand nièine de Maxence Gilet, le commandant Mignonnel et le capitaine Carpenlier se rangèrent du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnel, petit homme sec, plein de dii;nité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur oll'rait à résoudre, et vécut modesteuient en faisant sa sot iété de M. et Madame Carpenlier'. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on que MM. Mignonnel et Carpenlier étaient de tout autres gens que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres habitués du Lafé Militaire, qui conservaient les mœurs soldatesques et les errements de l'Empire-.
I. Tout ce monde militaire provincial pouvait être intimement connu par Balzac, grâce à ses relations avec M"» Carraud, dont le mari, ofHcier très distingué, très savant, avait été Directeur des études à Saint- ! yr, puis attaché à la manufacture de poudre d'Angoulème.
Balzac rencontrait chez eux un certain commandant Periollas qu'il estimait fort (voir CorresouTidance). C'étaient des tj'pes doftîciers libéraux, républicains.
Se rappeler que le libéral P. L.
Courier était un ancien officier il'artilferie.
"2. C'est le moment de donner une explication sur la façon dont Balzac jugeait les soldats
de l'Empire. Quand le premier chapitre des Paysans [Le Château) eut paru, "le Moniteur de l'Armée, le tO octobre 18i4, inséra une violente attaque anonyme ; on y reprochait à Balzac d'avoir peint en Montcornet une brute plutôt qu'un fiéros, et on l'accusait de faire partie d'une école d'écrivains, les maréchaux de lettres (l'expression est de Hugo) qui voulaient effacer la gloire des généraux pour leur succéder. Balzac répondit dans La Presse du 13 décembre, en invoquant le droit de l'écrivain à peindre tous les caractères développés par une profession.
On verra dans La Cousine Bette qu'il a tenu à représenter aussi
378 HONORÉ DE UALZAC
Au moment ou Madame Bridau revenait à Issoudun, Max était donc exclu du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en ne se présentant point à la Société dite le Cercle, et ne se plaignant jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il lut le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun, qu'il y fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise
A l'audace de son maintien, à l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier tort peu de l'opinion publique ; il comptait sans doute prendre un jour sa revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs, si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère excitait parmi le peuple formait un contre-poids à cette opinion ; son courage, sa prestance, sa décision, devaient plaire à la masse, à qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans La Jolie Fille de PerthK il y était le champion du bonapartisme et de l'opposition. On comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la victime des Cent-Jours.
En 1819, un bataillon commandé par des ofliciers royalistes, jeunes gens sortis de la Maison rouge ^, passa par Issoudun en allant à Bourges y tenir garnison. Ne sachant qui faire dans une ville aussi constitutionnelle qu'lssoudun* les ofliciers allèrent passer le temps au café Militaire. Danitoutes les villes de province, il existe un café Militaire. Ce
le plus pur héroïsme militaire. 1 maison du roi en 1814-15; La (Le maréchal Hiilot,Cottin, voir marline et Vigny l'ont porté
p. 471). Et nous savons déjà avec quelle sympathie il a peint le commandant Genestas dans Le Médecin de Campagne. Rien de tendancieux en tous ces portraits, mais seulement le souci de la vérité dans toute sa diversité.