Rappelons le cas que faisait Taine de cette création
noise, son implacable dureté de cœur. Il le campe d'abord dans sa famille, qu'il exploite, horriblement gâté par une mère qui le plaint toujours, tirant tout ce qu'il peut (et au besoin pai^ l'escroquerie) de son frère, peintre de génie (on a voulu reconnaître en lui Eug. Delacroix ; Balzac l'a rattaché au Cénacle que nous connaissons, voir p. 281), traînant d'avenmres scandaleuses en avortements. sentant le bagne et l'hôpital, « au demeurant le meilleur fils du monde » : c'est le rival qu'il faut à Maxence. Ils sont dignes l'un de l'autre, par le courage et la dépravation.
Envoyé à Issoudun sous la surveillance de l.i police à la suite d'un complot, Ph. Bridau s'installe auprès de Rouget, dont il est le parent, provoque Maxence, le tue, oblige Flore à épouser le bonhomme, et, celui-ci mort, devient l'héritier et l'époux. Flore a trouvé son maître : « Les femmes, disait Ph. Bridau, sont des enfants méchants ; c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là. » Elle mourra dans l'abandon et la misère, — tandis que lui, réintégré dans l'armée, ira se faire tuer en Afrique.
Auprès de ces repoussantes créatures, d'où s'exhale une odeur de putréfaction morale, Balzac a représenté bien des comparses. Il triomphe dans la peinture des petites villes de province^ sous la Restauration, de l'antagonisme entre officiers en demi-solde ofTiciers royalistes, etc. Il a repris ici le tableau d'une famille tyrannisée par l'avarice de son chef, le vieux Hochon, et le portrait de l'avoué Desroches, le conseiller de Bridau, si matois, si profond dans ses ruses de procédure. A mesure que la Comédie humaine s'organise en son cerveau (la première édition sous ce titre de l'oeuvre alors réalisée par Balzac est de 1842), les affinités se multiplient entre chaque œuvre nouvelle et l'ensemble auquel elle s'agrège, et l'impression de la vie ne s'en dégage que plus fortement.
L'histoire de la dédicace (à Nodier) de La Rabouilleuse, se rattache aux déceptions académiques de Balzac : « Mon cher Balzac, lui dit Nodier quand il eut reçu l'œuvre de ses mains, le 10 novembre 1842 (Lettres à VEtrangère, 11 novembre 1842), vous avez l'unanimité à l'Académie. Mais l'Académie, qui accepte très bien un scélérat politique... s'évanouit à l'idée d'une lettre de change qui peut envoyer à Clichy. Elle est sans cœur ni pitié pour l'homme de génie qui est pauvre ou dont les affaires vont mal ...» Et là-dessus, Balzac de rêver la fin de
i. Il connaît Issoudun pour y avoir souvent passé, lors de ses séjours à Frapesles. Voir Dks-
CUANEL, .4 pied et en wagon, et la Préface de Lu.mkt aux Pages inconnues de Balzac (Bibliopolis).
nO.XORfc; DE BALZAC
ses dettes, son élection, les milliers de francs et les places solides qu'elle lui rapportera, son mariage avec M""^ Hanska, etc.. Il faut se souvenir toujours des transes au milieu desquelles il travaillait.]
Aualy!>ic et Exti>ait<e.
[Voici le portrait de Maxence Gilet, et le résumé de sa carrière. Il est d'une famille de caractères que Balzac avait représentés, dès 1850; Montefior et Diard étaient eux aussi « de cette race de grands hommes manques, que la société marque d'avance au fer chaud, en les appelant mauvais sujets » et qui « suivant le caprice de leur tempérament peuvent commettre aussi bien un acte de grandeur d'âme ou une lâcheté. « (Les Marana). Mais depuis, l'idée de l'influence des milieux a pris de plus en plus d'importance dans la pensée de Balzac. Et les inégalités qu'il attribuait surtout en 1830 aux boutades d'un tempérament fantasque, il les explique plus encore, maintenant, par la manière variable dont un être réagit aux excitations qu'il reçoit de milieux diversifiés.]
Un mauvais sujet.
Ultras et demi-soldes.
Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua si bien, qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu d'instruction qu'il avait reçue le servit puissamment. En 1809, en Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max, pris par les Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera', les plus horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion d'honneur et le grade de chef de bataillon ; mais l'empereur était alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui se faisaient sous ses yeux ; il n'aimait pas ceux qui se laissaient prendre^, et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal. Max resta sur les pontons de 1810 à 181i. Pendant ces quatre années, il s'y
1. Cabrera est l'une des îles Baléares. De 1808 à 1814 les Espagnols y entassèrent des prisonniers français.