chapitre II, pages 38 sqq. ou | Le Médecin de campagne
Dans la suite, Balzac, ayant montré la source de spiritualii où s'alimente l'énergie bienfaisante des Frères Je la Consolation voulait décrire cette énergie en activité. C'est là qu'il rencontra d'immenses difficultés. A Hippolyte Castille, le ii octobre 1846 (XXII, 565), il disait : « Savez-vous que voici cinq ans de méditations sur l'ouvrage qui est destiné à montrer la charité, la religion agissant sur Paris, à la manière du Médecin de Campagm sur son canton? eh bien, je recule depuis six ans devant les immenses difficultés littéraires à vaincre. » (Cf. en 1844 Préface à Splendeurs et Misères des Courtisanes). C'est à Wierzchovnia, en Ukraine, chez M"i« Hanska, loin de la publicité, qu'il se remit à la tâche, en 1847. ^^^'^ le roman de la misère parisienne est très inférieur au reste de l'œuvre ; — il s'y rattache par un moyen bien gros : le procureur général Bourlac, le terrible magistrat de l'Empire, qui a fait jadis condamner à mort la fille de M™e de la Chanterie, est tombé dans une affieuse détresse, — c'est lui que, par une rencontre mélodramatique, le nouvel initié est chargé de secourir. Ici se succèdent des scènes d'un romanesque et d'une horreur extravagante ; — finalement tout s'arrange, le baron se jette aux pieds de sa bienfaitrice, il est sauvé et pardonné. De grandes beautés de détail n'arrivent pas à élever cette seconde partie au niveau de la première.
« L'initié « est le personnage qui sert de lien entre ces trois romans. C'est une sorte de Benassis ; Balzac avait déjà peint Benassis traversant le milieu janséniste, mais ce n'est pas là qu'il lui avait fait puiser la force de se refaire une vie ; Benassis est un héros qui n'a pas besoin d'être embrigadé. Chez Godetroid, le mal du siècle a usé la volonté, et Balzac a montré comment le dégoût de soi, le besoin de s'échapper à soi-même, a fait naître chez lui une velléité d'action, devenue stable et féconde,- grâce au petit milieu de gens excellents, tous cruellement traités par la vie, tous animés d'une ferveur grave et concentrée, qui ont recueilli cette épave sociale. Nous donnons d'abord ce portrait de Godefroid, qui est un très précieux document sur le mal du siècle dont on a tant parlé.]
Analyse et Exti*aits.
[Godefroid est le représentant de toute une catégorie d'hommes qui ont manqué leur vie faute d'une idée directrice et d'un caractère ferme, fils ou petit-fils de cet Obermann qu'avait si souvent lu Balzac, antérieurement même à la réédition de 1852. Cf. l'article de G. Sand sur ce
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livre en 1855, et mon Sénancour, chap. VI, ;. La page suivante est une des plus justes et des plus concises qui aient été écrites sur le mal du ■-iccle, dépouillé de toute grandeur factice 1.]
Un raté.
Inhabile à lutter contre les choses, ayant le sentiment des facultés supérieures, mais sans le vouloir qui les met en action, se sentant incomplet, sans force pour entreprendre une grande chose, comme sans résistance contre les Soùts qu'il tenait de sa vie antérieure-, de son éducation ou de son insouciance, il était dévoré par trois maladies, dont une seule suflit à dégoûter de l'existence un jeune homme déshabitué de la foi religieuse. Aussi Godefroid olfrait-il ce visage qui se rencontre chez tant d'hommes, ([u'il est devenu le type parisien : on y aperçoit des ambitions trompées ou mortes, une misère intérieure, iine haine endormie dans l'indolence d'une Aie assez occupée par le spectacle extérieur et journalier de Paris, une inappétence qui cherche des irritations, la plainte sans le talent, la grimace de la force, le venin de mécomptes antérieurs qui excite à sourire de toute moquerie, à conspuer tout ce i[iii grandit, à méconnaître les pouvoirs les plus nécessaires, se réjouir de leurs embarras, et ne tenir à aucune forme sociale. Ce mal parisien est à la conspiration active et permanente des gens d'énergie ce que l'aubier est à la sève de l'arbre : il la conserve, la soutient et la dissimule.
[Réduit à deux mille francs de rente, Godefroid cherche un asile oîi il puisse, tout en fixant sa dépense, « s'examiner, se donner une vocation ». Une annonce des Petites Affiches le met sur le chemin de la maison de M™" de la Chanterie, qui demande « un locataire tranquille ». C'est prés de Notre-Dame, rue des Marmousets, vieux logis où subsiste une tour qui abrita le chanoine Fulbert, l'oncle d'Héloïse. Un prêtre introduit Godefroid. 1
1. Plus près de nous, Godefroid fait penser au Durtal de Huj'smans, vieux garçon très use, que la maladie et les déboires poussent vers le cloître.
"2. Fils de bourgeois enrichis, après de nombreux avatars, il
est aux trois quarts ruiné. En six ou sept pages qui évoquent d'avance les hères <le Flaubert (tils d'une bourgeoisie sans énergie et sans idées), Balzac a raconté la série de ses échouements.
Vieilles maisons, vieilles gens, vieilles mœurs'
Dans cette première pièce travaillait, à la lueur d'une petite lampe, une domestique coifTée d'un bonnet de batiste à tuyaux gaufrés pour tout ornement ; elle licha une de ses aiguilles dans ses cheveux, et garda son tricot à la main, tout en se levant pour ouvrir la porte d'un salon éclairé sur la cour intérieure. Le costume de cette femme rappelait celui des sœurs grises.
— Madame, je vous amène un locataire, dit le prêtre en introduisant Godefroid dans cette pièce, où il vit trois personnages assis sur des fauteuils auprès de madame de la Chanterie.
Les trois personnages se levèrent, la maîtresse de la maison se leva ; puis quand le prêtre eut avancé pour Godefroid un fauteuil, quand le futur locataire se fut assis, sur un geste de madame de la Chanterie, accompagné de ce vieux mot : << Seyez-vous, monsieur, » le Parisien se crut à une énorme distance de Paris, en basse Bretagne ou au fond du Canada.
Le silence a peut-être ses degrés. Peut-être Godefroid, déjà saisi par le silence des rues Massillon et Chanoinesse, où il ne roule pas deux voitures par mois, saisi par le silence de la cour et de la tour, dut-il se trouver comme au cœur du silence, dans ce salon gardé par tant de vieilles rues, de vieilles cours et de vieilles murailles.
Celle partie de l'Ile qui se nomme le Cloître a conservé le caractère commun à tous les cloîtres, elle semble humide, froide, et demeure dans le silence monastique le plus profond aux heures les plus bruyantes du jour. On doit remarquer, d'ailleurs, que toute celle portion delà Cité», serrée entre le flanc de Notre-Dame et la rivière, est au nord et dans l'ombre de la cathédrale. Les vents d'est s'y engouffrent sans rencontrer d'obstacle, et les brouillards de la Seine y sont en quelque sorte retenus par les noires pa.» rois de la vieille église métropolitaine. Ainsi personne ne s'étonnera du sentiment qu'éprouva Godefroid en comparaissant, dans ce vieux logis, en présence de quatre personnes silencieuses et aussi solennelles que l'étaient les
1. Titre emprunté à l'éd. cri- j titres de la Comédie humaine fuginale. (Dans l'éd. définitive, les ] rent supprimés, par économie).
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choses elles-mêmes. Il ne regarda point autour de lui, pris le curiosité pour madame de la Chanterie, dont le nom l'avait intrigué déjà. Cette dame était évidemment une personne de l'autre siècle, pour ne pas dire de l'autre iQonde. Elle avait un visage douceâtre, à teintes à la fois uiolles et froides, un nez aquilin, un front plein de douceur, des yeux bruns, un double menton : le tout encadré tle boucles de cheveux argentés. On ne pouvait donner à sa robe que le vieux nom de fourreau, tant elle y était serrée selon la mode du 18' siècle. L'étoffe, de soie couleur 1 armélite ' à longues raies vertes Unes et multipliées, >emblait être de ce même temps. Le corsage, fait en corps (le jupe-, se cachait sous une mantille de pou-de-soie bordée de dentelle noire et attachée sur la poitrine par une 1 pingle à miniature. Les pieds, chaussés de brodequins dte velours noir, reposaient sur un petit coussin. De même que sa servante, madame de la Chanterie tricotait des bas, et avait sous son bonnet de dentelle une aiguille lichée dans ses boucles crêpées.
— Vous avez vu M. Millet ^ ? dit-elle à Godefroid de cette voix de tète particulière aux douairières du faubourg Saint- Germain, en le voyant presque interdit et comme pour lui donner la parole.
— Oui, madame.
— J'ai peur que l'appartement ne vous convienne guère, reprit elle en remarquant l'élégance, la nouveauté, la fraîcheur de l'habillement de son futur locataire*.
Godefroid avait des bottes vernies, des gants jaunes, de riches boutons de chemise et une jolie chaîne de montre passée dans une des boutonnières de son gilet de soie noire à fleurs bleues. Madame de la Chanterie prit dans une de ses poches un petit sifflet d'argent et siffla. La domestique entra.
— Manon, ma lille, fais voir l'appartement à monsieur. — Voulez-vous, cher vicaire, y accompagner monsieur? reprit-elle en s'adressant au prêtre. — Si par hasard, ditelle en se levant de nouveau et en regardant Godefroid, le logement vous agrée, nous pourrons causer des conditions.
Godefroid salua et sortit. Il entendit le bruit de ferraille