Nous avons relevé plusieurs fois cet emploi fautif de et
3. Lampe où l'huile arrivait à la mèche par l'effet d'une colonne d'eau, pesant sur l'huile.
l'aire avant de connaître les intentions de son locataire, ou, pour mieux dire, de son pensionnaire. Si le locataire s'arrangeait des mœurs de sa maison, il devait devenir son pensionnaire, et ces mœurs différaient tant de celles de Paris ! On vivait rue Ghanoinesse comme en province : il fallait être, à l'ordinaire, rentre vers les dix heures; on haïssait le bruit; on ne voulait ni femmes ni enfants, pour ne déranger en rien les habitudes prises. Un ecclésiastique pouvait seul s'accommoder de ce régime. Madame de la Chanterie désirait surtout quelqu'un d'une vie modeste et sans exigence; elFe ne pouvait mettre que le strict nécessaire dans l'appartement. M. Alain (elle désigna l'un des quatre assistants) était d'ailleurs content, et elle ferait pour son nouveau locataire comme pour les anciens.
— Je ne crois pas. dit alors le prêtre, que monsieur soit disposé à venir se mettre dans notre couvent.
— Eh ! pourquoi pas? dit M. Alain; nous y sommes bien, nous, et nous ne nous en trouvons pas mal.
— Madame, lit Godefroid en se levant, j'aurai l'honneur de venir vous revoir demain.
Quoiqu'il fût un jeune homme, les quatre vieillards et Madame de la (]hanterie se levèrent, et le vicaire le reconduisit jusque sur le perron. Un coup de sifliet partit. A ce signal, le portier vint, armé d'une lanterne, prendre Godefroid, le conduisit jusque dans la rue, et referma l'énorme porte jaunâtre, pesante comme celle d'une prison, et décorée de serrureries en ai^abesques qui remontaient à une époque difficile à déterminer.
Quand Godefroid eut pris place dans un cabriolet et qu'il roula vers les régions du Paris vivant, éclairé, chaud, tout ce qu'il venait de voir lui sembla comme un rêve, et ses impressions, quand il se promena sur le boulevard des Italiens, avaient déjà le lointain du souvenir. Il se demandait :
— Demain, retrouverai-je ces gens-là?...
[Il revient et les retrouve; il devient le pensionnaire de M'"^ de la Chanterie ; il voit de près les vieilles gens qui l'entourent, tous meurtris par la vie. On lui fait lire l'Imitation de Jésus-Christ (sur la valeur de ce livre selon Balzac, cf. Le Médecin de Campagne), il en ressent « une extrême fraîcheur d'âme ». Peu à peu il connaît le passé tragique ou héroïquement vertueux de M"" de la Chanterie, dont la fille a été exécutée vers 1809 pour faits de chouannerie, du bonhomme Alain qui s'est jadis ruiné pour tm ami, et qui consacre sa fortune recouvrée à la bienfaisance, de M. de Montauran, le frère du Gars (voir Les Chouans), qui ne veut plus être que M. Nicolas. Enfin il est jugé digne d'être
L ENVERS DE L HISTOIRE CONTEMPORAINE
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admis dans la société secrète que forment ces saintes gens, sous le nom de Frères de la Consolation'.]
L'initié.
De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de Madame de la Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être de l'âme que donnent une vie réglée, des habitudes do»ces et l'harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent- En quatre mois, Godefroid, qui n'entendit pas un éclat de voix ni une discussion, Unit par s'avouer à lui-même que, depuis l'âge de raison, il ne se souvenait point d'avoir été ,si complètement non pas heur«ux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu'il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages devint une passion ; et sans être un grand philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.
Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l'esprit, après s'être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta chez le bon vieil Alain, celui que Madame de la Chanterie nommait son agneau, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, dans l'intention d'obtenir du bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris.
1. Rappelez-vous les Messieurs de Por t-Royal, presque tous g'ens qui avaient occupé une grande situation dans le siècle, et leur joie d'être simples et cachés. — Balzac a voulu prouvera Sainte- Beuve {Revue parisienne, tSiO) qu'il connaissait mieux que lui Port-Royal ; et Sainte- Beuve,« M.
de Port-Floyal », comme l'appelait M"" Allart, s'est défendu avec bec et ongles. Balzac songe peut-être ici à une revanche ; \ mais la partie serait inégale. —
Ce bonhomme Allain fait penser a Edme Champion (1764-185:2) « l'homme au petit manteau bleu » qui consacra toute sa fortune, acquise dans le commerce, au soulagement des pauvres.
Balzac a dû le connaître. D'autre part on pourrait établir que Balzac a subi ici, comme dans L'Interdiction, etc., l'influence de VEconomie charitable chrétienne. (Villeneuve-Bargemont, Armand de Melun, Amédée Hennequin, etc.).
Les allusions déjà faites à un temps d'épreuves lui pronostiquaient • une initiation à laquelle il s'attendait. Sa curiosité n'avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son agrégation à l'œuvre de Madame de la Clianterie ; il voulait en savoir davantage. Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire sa lecture de Y Imitation. Cette fois, le doux initiateur ne put retenir un sourire, et, voyant le jeune homme, il lui dit, sans le laisser parler :
— Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, au lieu de vous adresser à madame ? Je suis le plus ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison... Voici trois jours que madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d'un petit air Un.
— Et qu'ont-ils vu ?. . . demanda Godefroid.
— Ah ! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous une envie assez naïve d'appartenir à notre petit troupeau. Mais ce sentiment n'est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, reprit-iî vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité que de ferveur. Eniin, vous n'êtes pas tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n'ayez entrevu je ne sais quoi d'aventureux, de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie. . .
Godefroid ne put s'empêcher de rougir.
— Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des l\Iille et une A'iiits, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d'un bon génie dans les romans de bienfaisance- que vous vous plaisez à inventer !. . Allons, mon lils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de l'indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute souffrance dont l'unique remède est l'argent sagement employé? Mais, voyez-vous, mon enfant, nous ne
d. Mal dit, à peine français.
2. Toute cette analyse est bien intéressante. Mais ce sera par trop un roman de bienfaisance que Balzac Jui-raème inventera
dans la suite (voir L'Œuvre expliquée, p. 412 et 424), véritable conte des Mille et un Jours d'Occident (pour rappeler une expression de lui en 18.31).
l'envers de l'iiistoiue contemporaine 421
querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu qu'il nous reste et qu'il devienne un frère de notre ordre. Nous vous jugerons ù l'œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et celle du mal ; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la soif perpétuelle du fruit divin. L'initiation est, comme en toute science naturelle, facile en apparence et diflicile en réalité. C'est en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d'attraper l'apparence. Mais ici, comme au Parnasse^, nous ne nous contentons que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, ^ous devez acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu ! la vie parisienne, qui délie la sagacité de M. le préfet de police et de ses messieurs. N'avons-nous pas à déjouer la conspiratien jiprmanenle du mal, à la saisir dans ses formes si changeantes, qu'on les croirait infinies? La charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, de même que l'agent de police doit être aussi rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et déliant, avoir le jugement sur et rapide autant que le coup d"<vil. Aussi, mon enfant, sommesnous tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser de successeurs ; et vous nous êtes d'autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n'y a pas de hasard pour nous, nous vous devons à Dieu ! Vous êtes une bonne nature aigrie; et, depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil ; et, puisque j'ai votre conliance, mes bons frères ont décidé de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Ètes-vous content ?
— Ah ! mou bon Monsieur Alain, vous avez éveillé par votre éloquence une. . .
— Ce n'est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c'est les choses qui sont^ éloquentes... On est toujours sur d'être grandiose en obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés par la foi. . .
— Eh bien, ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur d'un néophyte ! s'écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire. . .
— C'est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. A.vez-vous étudié cette devise : Transire beneja-
l. Ici on entend la voix de Balzac plus que colle de M. Alain.
IIONORK DE BALZAC
ciendo ? Transire veut dire, aller au delà de ce monde en y laissant une longue traînée de bienfaits.
— J'ai bien compris, et j'ai mis de moi-même la devise de l'ordre devant mon lit.
— C'est bien... Cette action, si légère en elle-même, est l)eaucoup à mes yeux ! Donc, mon enfant, j'ai votre première affaire, votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l'êlrier. . . Nous allons nous quitter. . . Oui, moi-même, je sîiis détaché du couvent pour prendre place au cœur d'un a olcan. .Te vais devenir contremaître dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent une destruction sociale, regorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l'industrie, du commerce, des fabriques'. . . Je resterai là, qui sait ? i)eut-être un an, à tenir la caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens, égarés sans doute par la misère avant de l'être par de mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je, vous indique l'église Saint-Jacquçs du Haut-Pas- comme lieu de rendezvous : j'y entendrai la luesse tous les jours, à sept heures et demie du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à moins (jue vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens satisfaits. C'est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et surabondamment démontrée.
Godefroid lit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit et reprit aussitôt la parole :
— Maintenant, voici votre affaire. Nous n'exerçons ni la bienfaisance ni la philantliropie que vous connaissez, et qui se divisent en i)lusieurs branches exploitées par des iilous de probité comme autant de commerces ; mais nous pratiquons la charité telle que l'a définie notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous croyons que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque cause qu'ils procèdent, dans quelque classe sociale (|u'ils se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelles que soient surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est, avant tout, un malheureux ;
1. Cf. p. 382, lin de n. 1. pour la source de ces idées d'apostolat.