‹ Morceaux choisisChapitre 20 sur 226 · Balzac prépare le décor · texte numérisé non relu

Balzac prépare le décor

tèrent firent frissonner Galope-Chopine, qui crut apercevoir du sang sous Les bonnets de laine rouge dont ils étaient coiffés.

— Apporte-nous ton couperet, dit Marche-à-Terre.

— Mais, Monsieur Marche-à-Terre, qu'en voulez- vous donc faire ?

— Allons, cousin, tu le sais Jtien, dit Pille-Miche en serrant sa chinchoire que lui rendit Marche-à-Terre ; tu es j'igé.

Les deux chouans se levèrent enscml)le en saisissant leurs carabines.

— Monsieur Marche-à-Terre, je n'ai rin dit sur le Gars...

— Je te dis d'aller chercher ton couperet, répondit le chouan.

Le malheureux Galope-Chopine heurta le I)ois grossier de la couche de son garçon, et trois pièces de cent sous roulèrent sur le plancher ; Fille-Miche les ramassa.

— Oh ! oh ! les bleus t'ont donné des pièces neuves ! s'écria Marche-à-Terre.

— Aussi vrai que voilà l'image de saint Labre, répliqua Galope-Chopine, je n'ai rin dit. Barbette a pris les contrechouans pour. les gars de Saint-Georges, voilà tout.

— Pourquoi parles-tu d'affaires à ta femme ■ ? répondit brutalement Marche-à-Terre.

— D'ailleurs, cousin, nous ne te demandons pas de raisons, mais ton couperet. Tu es jugé.

A un signe de son compagnon, Pille-Miche l'aida à saisir la victime. En se trouvant entre les mains des deux chouans, Galope-Chopine perdit toute force, tomba sur ses genoux et leva vers ses bourreaux des mains désespérées :

— Mes bons amis, mon cousin, que voulez-vous que devienne mon petit gars?

— J'en prendrai soin, dit Marche-à-Terre.

— Mes chers camarades, reprit Galope-Chopine devenu blême, je ne suis pas en état de mourir. Me laisserez-vous partir sans confession ? Vovis avez le droit de prendre ma vie, mais non celvii de me faire perdre la bienheureuse éternité '.

— C'est juste, dit Marche-à-Terre en regardant Pille- Miche.

1. Fouché a prononcé un mot | 1ère religieux delà Chouannerie,

analogue: « Pas de femmes dans et le rôle qu'yjouèrent les prêtres,

un complot ! » On pourra lire le sermon qu'il

'2. Balzac a insisté sur le carac- | prête au fanatique abbé Gudin.

Les deux chouans restèrent un moment dans le plus grand embarras, et sans pouvoir résoudre ce cas de conscience, Galope-Ghopine écouta le moindre bruit causé par le vent, comme s'il efit conservé quelque espérance. Le son de la goutte de cidre qui tombait périodiquement du tonneau lui lit jeter un regard machinal sur la pièce et soupirer tristement. Tout à coup, Pille-Miche prit le patient par le bras, l'entraîna dans un coin et lui dit :

— Confesse-moi tous tes péchés, je les redirai à un prêtre de la Aéritable Église, il me donnera l'absolution ; et, s'il y a des pénitences à faire, je les ferai poiu' toi.

Galope-Ghopine obtint quelque répit, par sa manière d'accuser ses péchés ; mais, malgré le nombre et les circonstances des crimes, il lînit par atteindre au bout de son chapelet.

— Hélas, dit-il en terminant, après tout, mon cousin, puisque je le parle comme à un confesseur, je t'assure par le saint nom de Dieu, que je n'ai guère à me reprocher que d'avoir, par-ci par-là, un peu trop beurré mon pain, et j'atteste saint Labre, que voici au-dessus de la cheminée, que je n'ai vin dit sur le Gars. Non, mes bons amis, je n'ai pas trahi.

— Allons, c'est bon, cousin, relèAC-toi ; tu t'entendras sur tout cela avec le bon Dieu, dans le temps comme dans le temps.

— Mais laissez-moi dire un petit brin d'adieu à Barbe...

— Allons, répondit Marche-à-Terre, si tu acux qu'on ne l'en veuille pas plus qu'il ne faut, comporte-loi en Breton, et finis proprement.

Les deux chouans saisirent de nouveau Galope-Ghopine» le couchèrent sur le banc, où il ne donna bientôt plus d'autres signes de résistance que ces mouvements convulsifs produits par l'instinct de l'animal ; enlin il poussa quelques hurlements sourds qui cessèrent aussitôt que le son lourd du couperet eut retenti. La tète fut tranchée d'un seul coup. Marche-à-Terre prit cette tète par une touffe de cheveux, sortit de la chaumière, chercha et trouva dans le gi'ossier chambranle de la porte un grand clou, autour duquel il tortilla les cheveux qu'il tenait, et y laissa pendre celle tête sanglante, à laquelle il ne ferma seulement pas les yeux. Les deux chouans se laAcrenl les mains, sans aucune prccipi talion, dans une grande terrine pleine d'eau, reprirent leurs chapeaux, leurs carabines, et franchirent l'échalier en silllanl lair de la ballade du (Capitaine. Pille-Miche entonna d'une Aoix enrouée, au bout du champ, ces strophes

LES CIIOUAXS

prises au hasard dans celle naïve chanson, dont les riisliijnes cadences furent emporlces par le vent :

A la première ville, Son araïuit l'habille Tout en salin blanc;

A la seconde ville, Son amant l'habille En or, en artfcnt.

l'allé était si belle,

Qu'on lui tendait les voiles '

Dans tout le régiment.

Celle mélodie devint insensiblement confuse à mesure rpie les deux chouans s'éloignaient; mais le silence de la campagne était si profond, que plusieurs notes parvinrent à l'oreille de Barbette, qui revenait alors au logis en tenant son petit gars par la main. Une paysanne n'entend jamais froidement ce chant, si populaire dans l'ouest de la France; aussi Barbette commença-l-elle involontairement les premières strophes de la ballade :

Allons, partons, belle.

Partons pour la guerre.

Parlons, il est temps.

Brave capitaine,

Que ça ne te fasse pas de peine,

Ma lille n'est pas pour loi.

Tu ne l'auras sur terre, Tu ne l'auras sur mer.

Si ce n'est par trahison.

Le père jjrend sa fille.

Puis la déshabille VA la jette à l'eau.

Capitaine, i)lus sage, Se jelle à la nage, La ramène à bord.

Allons, parlons, belle.

Partons pour la guerre, Partons, il est temps.

A la première ville, etc.

Au moment où Barbette se retrouvait en chantant à la reprise de la ballade par où avait commencé Pille-Miche, elle était arrivée dans sa cour : sa langue se glaça, elle resta immobile, et un grand cri, soudain réprimé, sortit de sa bouche béante.

— Qu'as-tu donc, ma chère mère ? demanda l'enfant.

-Marche tout seul, s'écria sourdement Barbette en lui retirant la main et le poussant avec une incroyable rudesse ; tu n'as plus ni père ni mère !

t. Voiles = bannières,, drapeaux. Les bannières s'incli-

naient devant elle en signe d'hommage.

L'cnfanl, qui se frollait l'épaule en criant, vit la tète clouée, et son frais Aisage garda silencieusement la convulsion nerveuse que les pleurs donnent aux traits. Il ou- Arit de grands yeux, regarda longtemps la tête de son père avec un air slupide qui ne trahissait aucune émotion ; puis sa figure, a!)rutie jiar l'ignorance, arriva jusqu'à exprimer une curiosité sauvage. Tout à coup, Bar])ette reprit la main de son enfant, la serra violemment, et l'entraîna d'un pas rapide dans la maison. Pendant que Pille-Miche et Marcheà-Terre couchaient Galope-Ghopine sur le l)anc, un de ses souliers était tombé sous son cou de manière à se remplir de sang, et ce fut le premier objet que vit sa Acuve.

— Ote ton sabot, dit la mère à son lils. Mets ton pied là dedans. Bien. Souviens-toi toujours, s'ccria-telle d'un son de Aoix lugubre, du soulier de ton père, et ne t'en mets jamais un au pied sans te rappeler celui qui était plein du sang Acrsé par les cJiiiins, et tue les cliiiins^ !

[ Le Gnrs a échappé aux Bleus ; il doit épouser M"^ de Verneuil ; mais l'ignoble sbire, agent de Fouché, qui accompagne celle-ci, veut le prendre, rebelle, et non le laisser fuir, soumis. 11 fait tomber entre les mains de M"' de \'erneuil une lettre, qu'il a fabriquée, et où le marquis s'engage envers M"" du Gua à reprendre son commandement royaliste, aussitôt qu'il aura satisfait son caprice. Affolée de douleur et d'humiliation, M"' de Verneuil révèle au policier l'heure où le marquis sera chez elle. Trop tard elle devine le piège. Et quand, au grand jour, devenue sa femme, elle veut le sauver, tous deux tombent sous les balles. ]

Page 1