Le plein épanouissement 1 te, étaient ornés de feuillages
du talent de Riesener date du et de fleurs en bronze, ciselés
temps où il travaillait pour souvent par Thomire et Gou- .
Marie- Antoinette : — ses meu- i thière.
blcs, d'une marqueterie parfai- | 2. Dans la Bavière rhénane.
LE OoUhlN I'uNm t'"^.!
Rapliaël, des Titien, ni des Rembrandt, ni des Van Eyck, ni des Cranach !... Tenez, les Cliinois sont bien liabiles, bien adroits, eh bien, ils recopient aujourd'Iiui les belles (L'uvres de lenr porcelaine dite grand-maiidarin . . . Or, deux vases de grand-mandarin ancien, du plus grand foi-mat, valent six, huit, dix mille francs, et on a la copie moderne pour deux cents francs !
— Vous plaisantez !
— Cousine, ces prix vous étonnent, mais ce n'est rien. Non seulement un sei'vice complet pour un dîner de douze personnes en pâte tendre de Sèvres, qui n'est pas de la porcelaine, vaut cent mille francs, mais c'est le prix de facture. Un pareil service se payait cinquante mille livres^à Sèvres, en 1730. J'ai vu des factures originales i.
— Revenons à cet éventail, dit Cécile, à qui le bijou paraissait trop vieux.
— Vous comprenez que je me suis mis en chasse dès que votre chère maman m'a fait l'honneur de me demander un éventail, reprit Pons. J'ai vu tous les marchands de Paris sans y rien trouver de beau ; car, jjour la chère présidente, je voulais un chef-d'œuvre, et je pensais à lui donner l'éventail de Marie-Antoinette-, le plus beau de tous les éventails célèbres. Mais, hier, je fus ébloui par ce divin chef-d'œvre, que Louis XV a bien certainement commandé. Pourquoi suis-je allé chercher un éventail, rue de Lappe, chez un Auvergnat qui vend des cuivres, des ferrailles, des meubles dorés? Moi, je crois à l'intelligence des objets d'art, ils connaissent les amateurs, il les appellent, ils leur font : « Chit ! chit !. . . »
La présidente haussa les épaules en regardant sa lille, sans que Pons pût voir celte mimique rapide.
— Je les connais tous, ces rapiats-ik ! « Qu'avez-vous de nouveau, papa Monistrol ? Avez-vous des dessus de porte? » ai-je demandé à ce marchand, qui me permet de jeter les yeux sui'^ses acquisitions avant les grands marchands. A cette question, Monistrol me raconte comment Liénard, qui sculj)tait dans la chaiielle de Dreux de fort
1. Il se peut que Balzac les ait i tours. Nous sommes en 18i4 ;
vus. Noter rabondance et la précision avec laquelle il se renseigne, quelque sujet qu'il traite.
2. Marie-Antoinette avait la passion des éventails ; elle en eut une grande quantité, qu'elle distribuait à ses dames d"a-
c'est à partir de 1829, « à la suite des fameux quadrilles Louis XV dansés aux Tuileries, que les charmants éventails des 17" et 18« siècles revinrent à la mode. >> (Grande Encyclopédie, article éventail.)
486 IIOXORÉ DE BALZAC
belles choses pour la liste civile, avait sauvé à la vente d'Aulnay les boiseries sculptées des mains de marchands de Paris, occupés de porcelaines et de meubles incrustés. « Je n'ai pas eu grand'chose, me dit-il, mais je pourrai gagner mon voyage avec cela. » Et il me montra le bonheurdu-jour, une merveille ! C'est des dessins de Boucher exécutés en marqueterie avec un art ! . . . c'est à se mettre à genoux devant ! « Tenez, monsieur, me dit-il, je viens de trouver dans un petit tiroir fermé, dont la clef manquait et que j'ai forcé, cet éventail! Vous devriez bien me dire à qui je peux le vendre.. . » Et il me tire celte petite boîte en bois de Sainte-Lucie, sculptée. « Voyez ! c'est de ce Pompadour qui ressemble au gothique lleuri. — Oh ! lui ai-je répondu, la boite est jolie, elle pourrait m'aller, la boite! car l'éventail, mon vieux Monistrol, je n'ai point de Madame Pons à qui donner ce vieux bijou ; d'ailleurs, on en fait des neufs, bien jolis. On peint aujourd'hui ces vélins-là d'une manière miraculeuse et assez bon marché. Savez-vous qu'il y a deux mille peintres à Paris ! » Et je dépliais négligemment l'éventail, contenantmon admiration, regardant froidement ces deux petits tableaux d'un laisser aller, d'une exécution à ravir. Je tenais l'éventail de Madame de Pompadour ! Watteau s'est exterminé à composer cela ! « Combien voulez-vous du meuble ? — Oh ! mille francs, on me les donne déjà ! » Je lui dis un prix de l'éventail qui correspondait aux frais présumés de son voyage. Nous nous regardons alors dans le blanc des yeux, et je vois que je tiens mon homme. Aussitôt je remets l'éventail dans sa boîte, afin que l'Auvergnat ne se mette pas à l'examiner, et je m'extasie sur le traA'ail de cette boîte qui, certes, est un vrai bijou. « Si je l'achète, dis-je à Monistrol, c'est à cause de cela, voyez-vous, il n'y a que la boite qui me tente. Quant à ce bonheur-du-jour, vous en aurez plus de mille francs, voyez donc comme ces cuivres sont ciselés ! c'est des modèles... On peut exploiter cela,... ça n'a pas été reproduit, on faisait tout unique pour Madame de Pompadour... » Et mon homme, allumé pour son bonheur-dujour, oublie l'éventail, il me le laisse à rien pour prix de la révélation que je lui fais de la beauté de ce meuble de Riesener. Et voilà ! Mais il faut bien de la pratique pour conclure de pareils marchés ! C'est des combats d'œil à œil, et quel œil que celui d'un juif ou d'un Auvergnat !
L'admirable pantomine, la verve du vieil artiste, qui faisaient de lui, racontant le triomphe de sa finesse sur l'ignorance du brocanteur, un modèle digne du pinceau hollan-
dais^, tout fut perdu pour la présidente et pour sa lîUe, qui se dirent, en échangeant des regards froids et dédaigneux : — Quel original ! . . .
[Pons veut marier sa petite cousine; il présente un prétendant — , c'est un allemand, d'un caractère original, flegmatique, railleur à froid, avec un brin de fantaisie désenchantée et d'ironie douloureuse qui fait songer à Heine (que Balzac connaissait bien). Tout semble arrangé, quand Fréd. Brunner déclare qu'il ne veut pas épouser une fille unique. De là une haine inexpiable de la présidente contre Pons, qu'elle soupçonne d'avoir été complice d'une plaisanterie d'artiste. C'est la cause d'un immense chagrin pour cette bonne âme de Pons, — il ne peut se consoler d'avoir fait le mal en voulant le bien ; stupidement persécuté par sa famille, que la Présidente a montée, Pons se meurt d'une m^adie de foie développée par ses misères. Balzac a imaginé que ses héritiers présomptifs fussent tout d'un coup avisés de la fortune artistique qu'il pourrait leur léguer; d'où intrigues, auxquelles se mêlent les ignobles manèges d'une bande de personnages subalternes (concierges, etc.) qui convoitent les richesses de Pons, et le volent tout vivant ; après une succession de scènes lugubres, qui frisent le mélodrame, après nous avoir montré les cloportes, les scorpions sociaux, tout un grouillement d'humanité immonde et venimeuse, Balzac laisse enfin mourir Pons ; mais il a voulu qu'à la fin sa candeur devînt clairvoyante ; Pons a pris ses précautions pour que son vieiix Schmucke hérite de lui : en vain cependant, — car Schmucke ne sera pas de force à lutter contre les hommes d'afi'aires véreux et contre le génie procédurier mis en œuvre par la Présidente. Et il mourra frustré. Nous donnons ici la scène lamentable de l'enterrement de Pons, — ou du moins une partie de cette scène, où Balzac a prodigué une verve macabre, un acre dégoût de la comédie humaine. ]
Comment l'on meurt à Paris-.
Il n'est pas de douleur que le sommeil ne sache vaincre. Aussi, vers la lin de la journée, la Sauvage ^ trouva-t-elle Schmucke étendu au bas du lit oii gisait le corps de Pons, et dormant ; elle l'emporta, le coucha, l'arrangea maternellement dans son lit, et l'Allemand y dormit jusqu'au
1. Chez Balzac Phabitude de voir partout des tableaux de g-enre à la façon de IMièris, Terburg ou van Ostade, tourne un peu à la manie.