LES PETITS BOURGEOIS
C'est Hetzel qui décide que le titre sera Les Bo'irgeoh de Paris (8 janvier). « C'est grand, s écrie Balzac le 13, c'est à effrayer de verve, de philosophie, de nouveauté, de peinture et de style » . Il n'ose pas se relire de pcur de revenir sur sa bonne opinion et de perdre sa verve. Il veut faire « un bijou de style » (14 janvier). Ce sera a l'épopée de la bourgeoisie » (21 mars).
II semble bien que ses autres travaux le divertirent de continuer celui-ci Puis les journées de février et de juin 1848 arrivèrent ; et le légitimiste Balzac, l'ennemi acharné de la bourgeoisie parvenue sous Louis-Philippe, le satirique enragé fit des réflexions. Il avait mis son sujet en comédie : « J'ai fait rentrer la pièce dans les limbes du portefeuille, écrit-il à Rolle en août 1848. . . Est-ce au lendemain d'une bataille où la bourgeoisie a si généreusement versé son sang pour la civilisation menacée, est-ce quand elle est en deuil qu'on peut la traduire sur la scène ? » Et le roman aussi fut suspendu.
Le Tartufe, c'est Théodose de la Pevrade, né en Avignon, méridional froid, plein d'astuce, intrigant délié, venu à pied à Paris, vers 1829, avec la volonté de parvenir par les voies obliques, puisque le grand chemin n'est pas ouvert à sa pauvreté. C'est un Rastignac très inférieur; il a la même ambition vorace. Protégé par un ami de son oncle, le policier Corentin (voir Une Ténébreuse Affaire), il vise la carrière judiciaire; mais il sait la puissance du journalisme, et il débute dans une feuille véreuse, tout en faisant 3§n droit. Une fois licencié, il s'établit « avocat des pauvres » et prend pour enseigne le socialisme catholique. Insuiré par des créanciers incommodes, il convoite la main de M"« Céleste Colleville (« figure à la Raphaël », osait dire Balzac), laquelle est en réalité fille de Thuillier, le type de l'employé à bonnes fortunes, d'ailleurs marié, mais sans postérité légitime, gros bourgeois important, qu'une sœur tracassière, vieille fille et toujours à l'afftit du gain, a jeté dans de fructueuses spéculations sur les terrains. Il dotera richement Céleste, qui peut être une belle proie pour Théodose.
Grâce à de sa^'ant^s manoeuvres, l'hypocrite consommé arrive à se faire passer à la fois pour un petit saint et pour ua homme indispensable en ce monde d'employés. Il enjôle Mme Colleville, M"e et M. Thuillier. Et l'on peut croire un instant que la pauvre Céleste deviendra son épouse, bien qu'elle le haïsse, et qu'elle aime de tout son cœur Félix Phellion, professeur de mathéinatiques dans un collège de Paris', et fils encore d'un employé, brave homme et solennel. Balzac a tracé
1. Balzac touche ici à un sujet qu'il devait traiter : la Physiologie des corps enseignants.
avec la plus heureuse minutie, comme « un portrait hollandais » disait-il, la vie intérieure de cette excellente famille bourgeoise, un peu ridicule, un peu vaniteuse et empesée, mais si réellement énergique et vertueuse. Et Félix Phellion est un noble esprit, un savant, illustre à vingt-cinq ans.
Il faut qu'il soit heureux. Il faut que Théodose échoue, qu'il ne soit pas l'époux de Céleste, qu'il ne soit pas non plus élu à. la députation. Mais qui déjouera les plans du Tartufe? Ce sera le policier Corehtin. Tout en protégeant le neveu de son vieil ami, il lui garde une dent : Théodose a déshonoré sa propre cousine germaine, et Corentin se chargera de l'obliger à réparer. Il va donc lancer sur lui la comtesse Torna de GodoUo, policière à ses ordres, qui louera un appartement aux Thuillier, les enchantera, les dominera, et, d'autre part, jouera de ses charmes sur Théodose, qui donnera dans le piège avec la fatuité d'un jeune coquebin. Le voilà compromis, et son masque arraché. Félix épousera Céleste, — et Théodose sera trop heureux, après s'être fait forcer la main, d'épouser sa cousine, musicienne et chanteuse d'un grand talent, folle d'ailleurs depuis son malheur, mais qui guérit à temps. — Il devient directeur de la police du royaume.]