LE DÉPUTÉ D'ARCIS
(Première Partie : L'ELECTION, en iS4~, le reste posthume.)
Analyse.
[Bien que nous n'ayons, à vrai dire, que l'introduction de ce roman, nous le mentionnons ici à cause de l'extrême intérêt du sujet 1.
« Je fais deux romans, écrivait-il le 21 décembre 1842 à Mme Hanska, [l'autre était : Les Petits Bourgeois], qui seront de l'histoire, l'histoire de celte hideuse bourgeoisie qui mène les affaires. Ce sera bien plus curieux que Le grand Homme de province à Paris, car la cuisine de la Chambre des députés est moins connue que celle de la littérature. » Et en effet, c'était le fonctionnement du régime censitaire qu'il devait étudier en grand. Entre temps, comme il arrive sans cesse dans le développement de la Comédie humaine, le sujet avait essaimé, et Balzac donnait, dans Albert Savants, le tableau d'une campagne électorale à Besançon.
Entre le 9 juin et le 12 juillet 1842, il était allé à Arcis-sur- Aube, pour voir le pays où devait se passer son roman, « ces lieux mémorables où l'Empereur a combattu, et la maison où Danton est né ». Et dès lors, sans doute, il avait imaginé la grande figure du comte de Sallenauve. Balzac est toujours et en même temps le peintre « d'un état de choses », et celui d'une nature d'élite, exceptionnellement énergique. Savarus était l'homme d'Etat légitimiste. Sallenauve. grand sculpteur avanttout, homme politique improvisé, fils de Vautrin (voir p. 195 sqq.), descendant, par les femmes, et en ligne naturelle, de Danton, aurait été l'idéaliste à tendances républicaines.
1. Charles Rabou acheva l'œuvre; il est difficile de distinjjuer, dans les 2' et 3= parties, ce qui a pu subsister des notes et des |
indications de Balzac. Il ne paraît que trop que Balzac n'était plus là.
Balzac devait mettre dans Le Député â'Arcis « cent personnages » ; presque tous les grands rôles de la Comédie humaine s'y seraient retrouvés : Rastignac ministre, Malin de Gondreville pair de France, le marquis d'Espard, Vautrin, la duchesse de Maufrigneuse, d'Arthez devenu son mari, etc. Mais, tandis qu'il « s'y lance à corps perdu », voici que le libraire ne veut plus de politique (2 mars 1843^); et d'ailleurs, découragé par la longueur et la ditîiculté du sujet, il y renonçait (19 mars).
Or, ce sujet énorme, écrasant, Balzac, si nous en croyons la Préface de Plenelte en 1840, devait d'abord le traiter en une simple nouvelle. Il s'agissait de faire faire une fin au comte Maxime de Trailles, le plus dangereux des condottieri, ou plutôt des bravi dont Balzac ait tracé le portrait.
Et L'Election nous le montre en effet dans le feu de ses intrigues. Ce viveur fatigué, endetté, sent qu'il est temps de devenir un homme posé, établi et d'aspect honorable. Et il prélude à ce nouveau personnage, en acceptant du gouvernement, en 1839, non sans de bonnes promesses, la mission de cuisiner secrètement l'élection législative d'Arcis.
Son candidat, ce ne sera pas Simon Giguet, grand homme local en espérance, avocat sans talent, phraseur et faux puritain, qui fait campagne contre la corruption gouvernementale, l'achat des votes et des consciences par des places bien rétribuées, et qui, à peine se croit-il des chances d'être élu, promet déjà des faveurs; ce Giguet est un médiocre remuant, qui ne sera pas prophète en son pays de Champagne. Le candidat du comte de Trailles, ce sera l'imbécile Philéas Beauvisage, bonnetier enrichi, cousu de vanité, et chamarré de ridicules, homme très maniable, qui sera à coup sûr l'un des moutons du ninistère, et qui a d'ailleurs une fille charmante et splendidement dotée. N'est- elle pas la petite-fille du notaire Grévin, vieux révolutionnaire, Pylade de Malin de Gondreville, dont il a obscurément servi la fortune, négociant pour lui, tandis qu'il brillait à la Convention, des achats de Biens nationaux, et d'ailleurs édifiant patiemment une fortune colossale, solide, qui lui permettra de réaliser à la troisième génération des ambitions immenses. 11 a acheté au faubourg Saint-Germain, secrètement, l'hôtel Beauséant, et si sa petite- fille n'entre pas par son mariage dans la noble famille des Cinq-Cygne, du moins elle épousera bien le fils d'un duc de l'Empire Balzac a peint ici encore, avec puissance, l'évolution de cette bourgeoisie qui fit ses aff"aires sous la Révolution, passa du libéralisme au conservatisme sous la
1. Finalement, L'Election parut dans un journal, L'Union monarchique.
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monarchie de Juillet, et ambitionna, quelquefois avec succès, de se réconcilier par des alliances avec cette grande aristocratie dont la ruine Tavait enrichie.
Maxime de Trailles échouera en 1839. Beauvisage sera battu par Sallenauve ; mais ceci, nous ne savons pas au juste comment Balzac l'aurait raconté. Sallenauve, élu, se dégoûtera du monde parlementaire, donnera sa démission, sera remplacé par Beauvisage, puis par le misérable de Trailles, qui épousera la fille de celui-ci : elle obtiendra la séparation pour sévices et injures graves. En 1845, Simon Giguet aurait été élu enfin, à son tour, député d'Arcis.J
LES PETITS BOURGEOIS (Posthume 1854)
Analyse.
[Balzac laissa cette œuvre inachevée, et Charles Rabou passe pour l'avcir terminée; mais M. de Lovenjoul lui-même n'aurait su dire « jusqu'à quel point cette opinion est exacte. »
Depuis 1839 au plus tard (Lettre à l'Etrangère, 17 décembre 1843), il avait en tête un roman qu'il appelait Gendres et Belles- Mères, et il ne savait comment le réaliser. En décembre 1843, il crut que l'inspiration définitive était venue ; il imagina, — toujours hanté par Molière, — de peindre « le Tartufe moderne, arrivant sans tortune dans une famille, et y jouant tous les rôles et toutes les comédies nécessaires pour épouser une héritière. Et tout de suite, ajoutait-il, la suite de cedramedevient naturellement ce qje je voulais faire ». La première partie serait intitulée Un grand Artiste (artiste en hypocrisie) ; la seconde Le drame du Gendre. Dès lors, il songeait à y faire réapparaître les employés qu'il avait déjà montrés dans La Femme siipétieure. — A la même époque il concevait comme une œuvre indépendante le Programme d'une jeune Veuve. C'est de tout cela que sortirent Les Petits Bourgeois ; mais, comme toujours, les valeurs primitives des éléments qui concoururent à l'œuvre totale se modifièrent beaucoup à l'oécution.
Enthousiaste de son sujet, il écrivait le i^r janvier 1844 : « Ce sera un ouvrage qui vous surprendra. Molière avait {ï\lV Avarice dans Harpagon ; moi. j'ai fait un avare avec le père Grandet. Eh bien, dans Un grand Artiste, je lutte encore avec lui, pour le sujet de Tartufe. . . Je veux faire le Tartufe de notre temps, le Tartufe- Déniocrate-Philanthrope, et, au lieu d'un Orgon, personnage typique, séduisant cinq à six personnes de divers caractères, et qui l'obligent à jouer tous les rôles » (Cf. la Dédicace).
Il y travaille « avec furie », et voilà que, le 6 janvier, « la peinture de la bourgeoisie actuelle de Paris a pris tant d'espace que c'est devenu le sujet. Le Tartufe n'est plus la figure principale : c'est la bourgeoisie de 1830. Je ferai Gendres et Belles-Mères autrement ». A la vérité, il ne devait jamais le faire.