Voir Spoelberch de Lovenjoul, Op. cit
de protéger le passage des troupes du maréchal Victor ; elle y réussit, mais, au matin du 28 novembre, elle fut enveloppée par les Russes et anéantie.
Balzac ne s'est pas soucié de faire strictement besogne d'historien; il a ramassé et amalgamé un grand nombre d'anecdotes de sources assurément très diverses, et qui se sont passées à des temps et en des lieux distincts. Son récit est une réduction composite, d'une très grande puissance tragique 1.]
Exti'itit.
Passage de la Bèrésina.
En quitlanl, sur les neuf heures du soir, les hauteurs de Sludzianka, qu'il avait déleiidues pendant loule la journée du 28 novcmhre 1812, le maréchal Victor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment celui des deux ponts couslruils sur la Bèrésina qui subsistait encore. Celte arrière-garde s'était dévouée pour tâcher de sauver une cllVoyable multitude de traînards engourdis ])ar le froid, qui refusaient obstinément de quitter les équipages de l'armée. L'héroïsme de celte généreuse troupe devait être inutile. Les soldats qui alUuaieul par masses sur les bords de la Bèrésina y trouvaient, par malheur, l'immense quantité de voilures, de caissons et de meubles de toute espèce que l'armée avait été obligée d'abandonner en eCfecluant son passage pendant les journées des 27 et 28 novembre. Héritiers de richesses inespérées, ces malheureux, abrutis par le froid, se logeaient dans les bivacs vides, brisaient le matériel de l'aïuiée pour se construire des cabanes, faisaient du feu avec tout ce qui leur tombait sous la main, dépei^-aienl les chevaux pour se nourrir, arrachaient le drap ou les toiles des voitures pour se couvrir, cl dormaient au lieu de continuer leur route et de franchir paisiblement pendant la nuit celle Bèrésina qu'une incroyable fatalité avait déjà rendue si funeste à l'armée. L'apathie de ces pauvres sohlats ne peut être comprise que
1. Sur la rclraile de Russie, cl". 1 comparer le récit de Balzac avec
Autre Etude de Feniinc et un pas- I celui de Chateaubriand, Méinoi-
sage du Médecin de Campagne, res d' Outre-Tombe, 'i' Partie, L.
oii Balzac avait déjà raconté la II, éd. Biré, T. m, [pp. 320-2i,
conduite héroïque des ponton- et avec L'Expiation, de Victor
uiers a tjtudziauka.— On pourra | Hugo.
par ceux qui se souviennent d'avoir traversé ces vastes déserts de neige, sans autre boisson que la neige, sans autre lit que la neige, sans autre perspective qu'un horizon de neige, sans autre aliment que la neige ou quelques betteraves gelées, quelques poignées de farine ou de la chair de cheval. Mourants de faim, de soif, de fatigue et de sommeil, ces infortunés arrivaient sur une plage où ils apercevaient du bois, des feux, des vivres, d'innombrables équipages abandonnés, des bivacs, enlin toute une ville improvisée. Le village de Studzianka avait été entièrement dépecé, partagé, transporté des hauteurs dans la plaine. Quelque dolente^ et périlleuse que fût cette cité, ses misères et ses dangers souriaient à des gens qui ne voyaient devant eux que les épouvantables déserts de la Russie. Enlin, c'était un vaste hôpital qui n'eut pas vingt heures d'existence. La lassitude de la vie ou le sentiment d'un bien-être inattendu rendaient cette masse d'hommes inaccessible à toute pensée autre que celle du repos ^. Quoique l'artillerie de l'aile gauche des Russes tirât sans relâche sur cette masse, qui se dessinait comme une grande tache, tantôt noire, tantôt llamboyante, au milieu de la neige, ces infatigables boulets ne semblaient à la foule engourdie qu'une incommodité de plus. C'était comme un orage dont la foudre était dédaignée par tout le monde, parce qu'elle devait n'atteindre, çà et là, que des mourants, des malades ou des morts peut-être. A chaque instant, les traînards arrivaient par groupes. Ces espèces de cadavres ambulants se divisaient aussitôt, et allaient mendier une place de foyer en foyer; puis, repoussés le plus souvent, ils se réunissaient de nouveau pour obtenir de force l'hospitalité qui leur était refusée^. Sourds à la voix de quelques ofliciers qui leur prédisaient la mort pour le lendemain, ils dépensaient la somme de courage nécessaire pour passer le lleuve, à se construire un asile d'une nuit, à faire un repas souvent funeste^; cette mort ({ui les atten-
1. Dolente est soulig'né par Balzac ; il aime à employer, en diverses acceptions, cette expression la cité dolente, qu'il emprunte à la Divine Comédie de Dante.
2. C'est le thème que Balzac va développer d'abord; l'instinct de conservation n'existe même plus chez des êtres épuisés de fatigue, anéantis de misère physique. — Plus tard, il montrera les réactions suuvaaes
de cet instinct, l'homme redevenant un fauve.
3. Disparition du sentiment de la discipline; féroce égoïsme et brutalité bestiale. — Les ofQciers, plus cultivés, gardent plus de sang-froid, pensent au lendemain.
4. Voir plus loin : « Il paraît que le cheval est indigeste quand on le mange à la neige ».
dait ne leur paraissait plus un mal, puisqu'elle leur laissait une heure de sommeil. Ils ne donnaient le nom de mal qu'à la faim, à la soif, au froid. Quand il ne se trouva plus ni bois, ni feu, ni toile, ni abris, d'horribles luttes s'établirent entre ceux qui survenaient dénués de tout et les riches qui possédaient une demeure'. Les plus faibles succombèrent. Enlin, il arriva un moment où quelques hommes chassés par les Russes n'eurent plus que la neige pour bivac, et s'y couchèrent pour ne plus se relever. Insensiblement, celte masse d'êtres presque anéantis devint si compacte, si sourde, si stupide, ou si heureuse- peutêtre, que le maréchal Victor, qui en avait été l'héroïque défenseur en résistant à a ingt mille Russes commandés par Wittgenstein, fut obligé de s'ouvrir un passage, de vive force, à travers cette forêt d'hommes, alin de faire franchir la Bérésina aux cinq milles braves qu'il amenait à l'empereur. Ces infortunés se laissaient écraser plutôt que de bouger 3, et périssaient en silence, en souriant à leurs feux éteints, et sans penser à la France. . .
A dix heures du soir seulement, le duc de Bellune se trouva de l'autre côté du lleuve. Avant de s'engager sur les ponts qui menaient à Zembin, il contia le sort de l'arrièregarde de Studzianka à Eblé, ce sauveur de tous ceux qui survécurent aux calamités de la Bérésina. Ce fut environ vers minuit que ce grand général S suivi d'un officier de courage, quitta la petite cabane qu'il occupait auprès du pont, et se mit à contempler le spectacle que pi'ésentait le camp situé entre la rive de la Bérésina et le chemin de Borizof à Studzianka. Le canon des Russes avait cessé de tonner ; des feux innombrables, qui, au milieu de cet amas de neige, pâlissaient et semblaient ne pas jeter de lueur, éclairaient çà et là des ligures qui n'avaient rien d'humain. Des malheureux, au nombre de trente mille
l. Pour l'horreur tragique, et On peut étudier dans ce récit, aussi pour l'étude des passions mené avec beaucoup d'art, les
que rimmineuce de la mort met en liberté, on pourrait, toutes différences gardées, comparer ce récit aux fameuses
correspondances ménagées par l'auteur.