Nous retrouverons ce trait plus loin, mais plus intense
nages de l'histoire. — Etudier en tout ce fragment, d'une part, la psychologie collective, de l'autre, celle d'une ou deux personnalités qui priment par l'énergie et continuent à exercer une volonté distincte.
environ, appartenant à toutes les nations que Napoléon avait jetées sur la Russie, étaient là, jouant leur vie avec une brutale insouciance.
— Sauvons tout cela, dit le général à l'ofTicier. Demain matin, les Russes seront maîtres de Studzianka. Il faudra donc brûler le pont au moment où ils paraîtront; ainsi, mon ami, du courage! Fais-toi jour jusqu'à la hauteur. Dis au général Fournier qu'à peine a-t-il le temps d'évacuer sa position, de percer tout ce monde, et de passer le pont. Quand tu l'auras vu se mettre en marche tu le suivras. Aidé par quelques hommes valides, tu brùle^'as sans pitié les bivacs, les équipages, les caissons, les voitures, touti Chasse ce monde-là sur le pont! Contrains tout ce qui a deux jambes à se réfugier sur l'autre rive. L'incendie est maintenant notre dernière ressource. Si Berthier m'avait laissé détruire ces damnés équipages, ce fleuve n'aurait englouti personne que mes pauvres pontonniers, ces cinquante héros qui ont sauAé l'armée et qu'on oubliera !
Le général porta la main à son front et resta silencieux. 11 sentait que la Pologne serait son tombeau, et qu'aucune voix ne s'élèverait en faveur de ces hommes sublimes qui se tinrent dans l'eau, l'eau de la Bérésina ! pour y enfoncer les chevalets des ponts. Un seul d'entre eux vit encore, ou, pour être exact, soulTre dans un village, ignoré' ! L'aide de camp partit. A peine ce généreux otlicier avait-il fait cent pas vers Studzianka, que le général El>lé réveilla plusieurs de ses pontonniers souffrants, et commença son œuvre charitable en brûlant les bivacs établis autour du pont, et oljligeant ainsi les dormeurs qui l'entouraient à passer la Bérésina. Cependant, le jeune aide de camp était arrivé, non sans peine, à la seule maison de bois qui fût restée debout à Studzianka.
— Cette baraqi\e est donc bien pleine, mon camarade? dit-il à un homme qu'il aperçut en dehors.
— Si vous y entrez, vous serez un habile troupier, répondit l'otlicier sans se détourner et sans cesser de démolir avec son sabre le bois de la maison.
— Est-ce vous, Philippe? dit l'aide de camp en reconnaissant au son de la voix l'un de ses amis.
— Oui... Ah! ah! c'est toi, mon vieux, répliqua M. de Sucy en regardant l'aide de camp, qui n'avait, comme lui, que vingt-trois ans. Je te croyais de l'autre coté de cette
1. Balzac devait représenter ce personnage dans Le Médecin de Campagne, sous le nom
de Gondrin ; le docteur Benassis l'employera comme fossoyeur.
IIOXORK DE BALZAC
sacrée rivière. Viens-tu nous apporter des gâteaux et des confitures pour notre dessert? Tu sera bien reçu, ajouta-t-il en achevant de détaclier l'écorce du bois qu'il donnait, en guise de provende, à son clieval.
— Je clierche votre commandant pour le prévenir, de la part du général Éblé, de (iler sur Zembin. Vous avez à peine le temps de percer cette masse de cadavres, que je vais incendier tout à l'heure afin de les faire marclier . . .
— Tu me réchauCfes presque! ta nouvelle me fait suer. J'ai deux amis^ à sauver! Ali! sans ces deux marmottes, mon vieux, je serais déjà mort! C'est pour eux que je soigne mon cheval, et que je ne le mange pas. Par grâce, as-tu quelque croule? Voilà trente lieures que je n'ai rien mis dans mon coffre, et je me suis battu comme un enragé, afin de conserver le peu de chaleur et de courage qui me restent,
— Pauvre Piiilippe, rien!... rien!... Mais votre général est là?...
— N'essaye pas d'entrer ! Cette grange contient nos blessés. Monte encore plus haut ! tu rencontreras, sur ta droite, une espèce de toit à porc, le généi*al est là! Adieu, mon brave. Si jamais nous dansons la trénis- sur un parquet de Paris. . .
Il n'acheva pas, la bise souilla dans ce moment avec une telle perfidie, que l'aide de camp marcha pour ne pas se geler et que les lèvres du major Philippe se glacèrent. Le silence régna bientôt. 11 n'était interrompu que par les gémissements qui partaient de la maison, et par le bruit sourd que faisait le cheval de M. de Sucy en broyant, de faim et de rage, l'écorce glacée des arbres avec lesquels la maison était construite. Le major remit son sabre dans le fourreau, prit brusquement la bride du précieux animal qu'il avait su conserver, et l'ai'racha, malgré sa résistance, à la déplorable pâture dont il paraissait friand.
— En route, Bichette! en route ! Il n'y a que toi, ma belle, qui puisse sauver Stéphanie. Va, plus tard, il nous sera permis de nous reposer, de mourir, sans doute.
Philippe, enveloppé d'une pelisse à laquelle il devait sa conservation et son énergie, se mit à courir en frappant de ses pieds la neige durcie pour entretenir la chaleur. A peine
1. Le général oomle de Vandières et sa femme : voir plus loin.
2. La trénilz était autrefois l'une des figures du quadrille.
Elle doit son nom à Trénitz,
le Directoire (Litthé), qui l'avait inventée et mise a la mode ; « iMoi aussi, dit un personnage du Réveil du Lion, de Jaime et Bayard, j'ai chanté avec Garât, dansé avec Trénitz, valsé avec
peintre et beau danseur sous ; M°"^ Tallien. » ilbid.)
11- major eùt-il fait cinq cents pas, qu'il aperçut un feu considérable à la place où, depuis le matin, il avait laissé sa voiture sous la j^arde d'un vieux soldat. Une inquiétude horrible s'empara de lui. Gomme tous ceux qui, pendant cette déroute, furent dominés par un sentiment puissant', il trouva, pour secourir ses amis, des forces qu'il n'aurait pas eues pour se sauver lui-même. Il arriva bientôt à quelques pas d'un pli formé par le terrain, et au fond duquel il avait mis à l'abri des boulets une jeune femme, sa compagne d'enfance et son bien le plus cher!
A quelques pas do la voiture, une trentaine de traînards étaient réunis devant un immense foyer qu'ils entretenaient en y jetant des planches, des dessus de caissons, des roues et des panneaux de voitures. Ces soldats étaient, sans doute, les derniers venus de tous ceux qui, depuis le large sillon décrit par le terrain au bas de Sludzianka jusqu'à la fatale rivière, formaient comme un océan de têtes, de feu, de baraques, une mer vivante agitée par des mouvements presque insensibles, et d'oîi il s'échappait un sourd bruissement, parfois mêlé d'éclats terribles -. Poussés par la faim et par le désespoir, ces malheureux avaient probablement visité de force la voiture. Le vieux général et la jeune femme qu'ils y trouvèrent couchés sur des bardes, enveloppés de manteaux et de pelisses, gisaient en ce moment accroupis devant le feu. L'une des portières de la voiture était brisée. Aussitôt que les hommes placés autour du feu entendirent les pas du cheval et du major, il s'éleva parmi eux un cri de rage inspiré par la faim.
— Un cheval! un cheval!...
Les voix ne formèrent qu'une seule voix.
— Retirez-vous! gare à vous! s'écrièrent deux ou trois soldats en ajustant le cheval.
Philippe se mit devant sa jument en disant :
— Gredins! je vais vous culbuter tous dans votre feu. Il y a des chevaux morts là-liaut : allez les chercher!
— Est-il farceur, cet otlicier-là! . . . Une fois, deux fois, te déranges-tu? répliqua un grenadier colossal. Non? Eh bien, comme tu voudras alors.
Un cri de femme domina la détonation. Philippe ne fut heureusement pas atteint; mais Bichette, qui avait suc-