‹ Morceaux choisisChapitre 4 sur 226 · V. = vers · texte numérisé non relu

V. = vers

Vais. = variante, n. = note,

vol. = volume.

L'abréviation : Crouzet..., Gr. Fr., renvoie régulièrement à

Crouzet, Berthet, Galliot,

Grammaire Française simple et complète pour toutes les classes

Privât-Didier, éd.)

(Phot. Priniiiiilt et Boidion, Tours ) Fig. ?. Maison natale de Balzac (Hue Nationale, à Tours).

Sa vie.

La vie de Balzac se confond avec l'histoire de ses ouvrages. Elle ne se raconte pas eu quelques pages. Voici seulement les indica- ' tiens essentielles, le cadre de cette existence qui fut si agitée et si bruyante.

Honoré de Balzac est né le 20 mai 1799 • (2 prairial an vu), à Tours; son père, Bernard Balzac', était administrateur de l'Hospice Général. Balzac n'avait pas dans les veines une goutte de sang tourangeau : de race, il est moitié méridional, moitié parisien.

Ue huit à quatorze ans, il est élevé au collège de Vendôme (voir ici Louis Lambert, p. 117 sqq.), puis à la pension Lepitre, à Paris. Il commence son droit en 1816. On voulait faire de lui un notaire. Il se débat comme un diable et, en 1819, il obtient, d'un père excellent, très âgé, très original, d'une mère un peu fantasque et « tourmentante », un délai de deux ans pour faire la preuve de ses talents littéraires. Dès lors, commence la vie héroïque de Balzac. (Voir ici, La Peau de Chagrin, p. 99 sqq.)

Jusqu'en 1825, seul ou en collaboration, il produit une énorme quantité de romans qui, presque tous, ont sombré dans l'oubli, auquel d'ailleurs il les destinait : il apprenait son métier, et il gagnait un peu d'argent.

Il avait trouvé en M"' de Berny, beaucoup plus âgée que lui, un grand amour, une grande sagesse ; elle fut sa conseillère et sa directrice, elle le souleva au-dessus de tous les désespoirs. Jamais il ne retrouvera une tendresse égale à celle de la Dilecta^. Cette passion ne fut pas, semble-t-il, sans d'assez violents orages de jalousie, et l'on imagine aisément les souffrances d'une alliance

1. Voir le Balzac de M. Biré, qui apporte des reuseignemeuts décisifs (p. 85 sqq.).

2. Fils du laboureur « Baissa », origiuaire du Taru. Ou voit assez que

Balzac, quoiqu'il en ait dit, u'avait aucun droit à la particule.

3. On pourra consulter Greneviéve Kuxtou : La DiUcta de Balzac.

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si disproporlionnée. Mais sans elle, on peut douter de ce qu'il serait advenu de Balzac. Elle forma son cœur et son talent'.

En i825, il se lance dans une affaire de librairie, qui échoue. Il achète une imprimerie. Le résultat fut qu"en 1828 Balzac était acculé à la faillite. Sa mère et M"' de Berny lui vinrent en aide. Il vendit, dans des conditions désastreuses, et resta chargé d'une dette de 90,000 francs, dont l'intérêt annuel était de 6,000 francs.

Toute l'explication de sa vie est là. Jusqu'en 1830, il se battra avec ses créanciers. La tyrannie de Tidée et celle de la dette dominent son immense production. Nous n'en dirons pas plus. Cependant, un fait maître de sa vie, c'est la correspondance qui s'établit, en 183.3, entre lui et une g-rande dame Polonaise, M°" Hanska. 11 l'a adorée : il a cru d'abord trouver en elle une autre M°" de Berny, jeune : il s'aperçut bien vite qu'il s'était trompé. Mais il continua de l'aimer, d'une passion où il y avait de la sincérité, l)uis un grain de vanité, l'ambition de se poser au plus haut degré social par un mariage qui ferait de lui un arrière-petit-cousin de INIarie Lesczynska, puis, surtout, un acharnement au bonheur, la rage d'avoir le dernier mot avec le destin, et de réaliser ce rêve d'une félicité parfaite, éblouissante, qui l'a soutenu pendant vingt ans.

Il est mort épuisé le 19 août 1830. Le 14 mars, il avait épousé M°" Hanska. Victor Hugo a raconté, en un l'écit poignant, qu'auprès de son lit de mort il y avait une vieille femme, sa mère.

« Cette vie, dit excellemment M. A. Le Breton s, ... où le drame de l'argent a la tragique outrance et la beauté d'un drame de passion, cette vie qui est hallucination continuelle et continuel paroxysme, elle est le plus typique des romans de Balzac, elle est le roman balzacien par excellence. »

L'homme. Son aspect.

Essayons d'abord de nous représenter Balzac comme il était : cela est facile, puisque nous possédons de lui une grande quantité de portraits ou de caricatures, qui le représentent à tous les âges. C'est, par exemple, le charmant dessin de Dévéria : Balzac a vingt-trois ans ; il est dans la fleur de sa jeunesse, le front large, couronné d'une broussaille de cheveux qui semblent dressés au vent de l'inspiration (comme il convenait en l'an 1822), les

1. Cf. ici Le Lus dans: Ja VaUee. 1 traut qui existe sur Balzac, avec le

2. Balzac, l'homme et l'œuvre, 1905. livre de Bruuetière, qui est plutôt uue C'est de Ijeaucoup l'ouvrage d'ensem- fresque magistrale, et les Essais de Paul )jle le mieux iuforuaé et le plus péné- | Fiat.

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE lo

yeux gais et pénétrants, le nez un peu gros, la bouche épanouie, sensuelle, le galbe du visage d'une rondeur pleine et encore presque enfantine, le cou nu, comme on le voit dans les porti'aits de lord Byron, Tair un peu fou, pour tout dire (Fair de Diderot, un peu), comme si sa jeunesse lui montait perpétuellement à la tète, peut-être embelli, point vulgaire d'ailleurs et très séduisant: c'est de ce garçon-là que JI°"= de Berny eut l'idée de s'éprendre, et l'on admet qu'avec cette figure il ait pu être irrésistible.

Treize ans plus tard, dans le portrait de Louis Boulanger, c'est toujours l'avenir que Balzac regarde, les bras croisés, le capuchon de sa robe monacale rabattu sur son encolure puissante, cl son regard est celui d'un homme qui voudrait fasciner le destin ; les cheveux, beaucoup plus longs, sont rejetés en arriére, pour augmenter l'ampleur du front : la bouche, à demi cachée par la moustache, a perdu toute grâce, les contours du visage se sont alourdis : la carrure et le port de tête disent l'audace, mais aussi l'excessive tension de la volonté, l'expérience des grands déboires et la ténacité des espérances.

Six ans de plus, un daguerréotj'pe, Balzac a quarante-deux ans, les traits sont empâtés ; les j-eux ont une fixité un peu aiguë. Ils ne s'ouvrent plus, faut-il le dire, avec cette candeur lumineuse et si gaie qui répandait un charme sur sa physionomie de vingt ans; ils s'enchâssent plus profondément dans l'orbite déjà flétrie. Les lèvres trop serrées et les plis accusés qui sillonnent les joues sont l'indice d'une grande fatigue, d'un tempérament atteint. Dans huit ans, Balzac mourra. Mais, en cette même année i2, David d'Angers dégage les éléments sculpturaux de cette figure déjà creusée et, aux heures d'épuisement, ravagée par de trop grands soucis. Le croquis dessiné par lui pour un médaillon ', et surtout le monumental buste de marbre, ont fait passer à la postérité un Balzac gœthéen, dont le visage aux nobles méplats, et baigné de sérénité, rayonne de souveraine intelligence. Tel, en plus beau encore, en dépit .des gens froids et des crayons médisants, le vit en chair et en os, à quarante-neuf ou cinquante ans, son adorateur Champfleurya : « M. de Balzac était beau... Je fus frappé de la beauté de M. de Balzac... Devant M. de Balzac, la caricature a échoué «. Encore nous engage-t-il à ne pas nous fier au masque modelé par David, qu'il appelle dantesque.

Et en effet, tout portrait peut tromper. Nous pouvons contrôler les images qui nous restent de Balzac par l'impression qu'il produisait. Delécluze ' était chez M"' Récamier le jour où, pauvre

1. Reproduit eu tête des Pensées, Sujets, Fragments, publiés par J. Crépet,

'î. Voir iês> Notes historiques sur Bal-

zac, à la suite du Balzac d'A. Bascliet,

3. Souvenirs, p. .284. II faut les lire avec un peu de luéfiauce.

petit romancier peu connu, il y fut présenté par M»' d'Abrantès. Il le vit avec des traits communs, mais illuminés par une vivacité d'intelligence extraordinaire : « Le feu de son regard, ainsi que le contour vigoureusement dessiné de ses lèvres, trahissait en lui l'énergie de la pensée, et l'ardeur des passions «. Il faisait penser à Rabelais : le mot vaut d'être retenu. Balzac aimera à nous peindre ses grands idéalistes avec un visage empreint des passions de la chair, et transfiguré par la beauté intérieure ; — et l'on a quelque raison de croire qu'il songeait à lui-même quand il décrivait le docteur Benassis, Le Médecin de Campagne^ avec sa face camuse de satire antique, où transparaît une âme intense et purifiée. M"' Ancelot ', qui le vit vers la même époque, écrase son inélégance sous une comparaison par trop inégale avec la grâce aristocratique de M. de Chateaubriand. Elle lui trouve des yeux superbes, étincelants d'intelligence : de cela tout le monde conviendra ; — mais il est très négligé, sa toilette manque de propreté, sauf les jours où elle est « bizarrement recherchée ». Et M"de Bassanville^, tout en reconnaissant qu'après avoir fait paraître ses études « charmantes « sur les femmes, Balzac devint la coqueluche des dames, ne veut pas laisser oublier qu'au total c'était « un gros garçon assez laid et sale au delà du possible », avec « la passion de barbouiller de pommade ses cheveux qu'il ne peignait jamais, et de se parfumer sans se brosser » ; un « sachet turc ».

Le bibliophile Jacob, — lequel avait des raisons d'autant meilleures de le détester, qu'il lui avait fait quelques noirceurs, — nous dit qu'à trente-deux ans (toujours au moment où il entre dans la célébrité), Balzac paraissait plus jeune que son âge ; sa « physionomie ouverte » annonce un caractère « bienveillant et jovial ». Aucune distinction, toujours mal habillé. Voici qui paraît à peu près établi.

Mais ce qui l'est aussi, c'est que l'expression plaisait. Julien Lemer (un ami, celui-ci ^), en 1839, nous parle de la finesse de ses mains, du scintillement de ses yeux, de la bonté des lèvres et du « galbe harmonieux et sympathique du bas du visage ». Balzac le recevait aux Jardies ; il se sentit observé par ce jeune homme ; il alla s'asseoir sur un fauteuil placé devant la fenêtre, et s'écria : « Venez, venez voir les paillettes d'or de mes yeux. Vous devez en avoir entendu parler..., en ce moment le soleil doit bien les éclairer ». Olympe Pélissier, la future M"" Rossini, que Balzac a probablement voulu peindre dans sa Foedora de la Peau de Chagrin, parlait souvent de la fascination de ses yeux noirs *.

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