‹ Morceaux choisisChapitre 73 sur 226 · Voilà qui est bien mal écrit · texte numérisé non relu

Voilà qui est bien mal écrit

[Marguerite donne tout à son père. Au bout de quelques mois, celui-ci lui avoue qu'il a succombé encore une fois dans son duel avec l'Inconnu. Il abdique « muselé par la nécessié » ; pareil à un « Titan foudroyé » il essaye de dompter sa « gigantesque douleur ». Marguerite, qui se révèle femme d'affaires et maitresse femme, obtient pour lui une place de receveur des finances en Bretagne, et l'oblige à l'accepter. Et pendant qu'il subit son exil, elle « sauve la maison », reconstitue à ses frères et sœur une fortune solide. Plus tard, Balthazar rentrera dans sa demeure, remplie à nouveau des trésors dont sa folie scientifique l'avait vidée ; — le merveilleux et le positif se mêlent en ce récit d'une façon bien séduisante. Mais il faut que le dernier mot reste à l'idée tyrannique de l'Absolu. Pendant que Marguerite, mariée, voyage en Espagne, Balthazar, qui n'est plus protégé par son Antigone, exorcisé par cet ange de sagesse, recommence ses expériences, se ruine, et Marguerite ne rentre que pour le voir, tel Bernard Palissy, réduit à l'extrême misère physique, traité de sorcier par le populaire. Balthazar, brusquement tiré de sa contemplation par les moqueries et les insultes de la canaille, meurt d'un accès de colère suivi de paralysie.]

l.'«eiivi*e explifiiiéc.

[A vrai dire, il y a deux sujets en cette œuvre.

Entreprise aussitôt après la Recherche de rAbsolu, elle étudie aussi un homme en proie à jun sentiment absolu. L'intention unique de Balzac était d'abord (Correspondance, octobre 1834) « la peinturé d'un sentiment si grand que rien ne l'épuisé, ni les froissements, ni les blessures, ni l'injustice ; un hommel^iii ,est père commFlïn saint, Un martyr, est chrétien. » Htude de pathologie morate: -).^v, ^-^- '■ '"

L'amour paternel<:^bso]u Woduit ici une writable déchéance; extérieure d'abord (dans la 'personne physique du père Goriot. — et Balzac en marque toutes les étapes, en cette horrible pension Vauquer où il a réuni des employés, des étudiants, une pauvre fille abandonnée par son père, une vieille femme attachée à la police secrète, un forçat évadé), mais intérieure aussi. Goriot, ancien y^rmicellier enrichi, a marié ses filles, grâce à leur beauté et à leuFÏÏ'ot, l'une à un gentilhomme, M. de Restaud, l'autre à un financier juif, M. de Nucingen ; ses gendres rougissent de lui et le traitent avec un mépris outrageant; il s'y résigne, pour voir ses filles, qui sont incapables de prendre sa défense. Il encourage, pir idolâtrieet aveuglement paternel*, les désordres de ses filles ; en leur sacrifiant peu à peu les débris de son bien et se réduisant lui-même à une vie sofd+de, il les aide à mentir à leur mari; il se fait enfin le complice des amours coupables de sa fille, Delphine de Nucingen, avec un jeune homme. Le sens -moral gst jJ:oii xh£z__lui;^L/amour paternel nous app«^^-en^Jiii cgnxme un paf instin.^t.' et -e-'est -de quoi s'indignait Saint-Marc Girai^dîn^ui. rappelant certains épisodes du roman et les termes mêmes de Balzac, écrivait très justement {Cours de Littérature dramatique, T. I) : « Son sentiment irréfléchi l'élève jusqu'au sublime de la nature canine. . . , quand il embrasse sa fille, il la serre « par une étreinte sauvage et délirante » ; plus tard, il se couche aux pieds de sa fille pour les baiser ; il frotte sa tête contre sa robe. »

190 IIOXORE DE BALZAC

Il n'y a chez lui aucune réaction contre l'ingratitude de ses filles, aucune conscience même de cette ingratitude, jusqu'au moment où, épuisé de misère et de chagrin de les voir malheureuses et réduites aux expédients pour cacher leurs dettes, il entre en agonie. Alors sa volonté ploie ; cet être qui, de peur d'une atroce et insupportable souffrance, ne voulait pas s'avouer le monstrueux égoïsme de ses enfanî.s, en son délire, laisse voir Foè^àire'^ souffrance jusqu'ici domptée, mais qui prend sa-cevanche dans la débâcle de la volonté. Il devient complexe.: il maudit ses filles, puis il se reprend, voudrait n'avoir rien dit, et le désespoir et la colère le ressaisissent : ainsi jusqu'à ce qu'il meurt. Ses filles, prévenues cependant, arrivent trop tard.

La comparaison de Goriot avec Le Roi Lear, de Shakespeare, est classique. Balzac rivalisait, dans le roman, avec le drame romantique, et il croyait que seul le roman était capable de réaliser l'immense programme dessiné par Hugo dans la Préface de Cromivell. Il est possible que l'ambition de le démontrer n'ait pas été pour rien dans le choix du sujet du Père Goriot. Notez qu'en 1832, Hugo avait peint, très insuffisamment au gré de Balzac, l'amour paternel à l'état d'instinct, dans Le Roi s'amuse.

M«rS ce roman pourrait aassi bien s'appeler : Les Débuts de Rastigiiac. Ce nouveau sujet (lié-au précédent par les -amours du héros avec une fille de Goriot), c'est la démoralisation d'une belle âme qui d'abord (et c'est une reprise du thème traité déjà dans La Peau de Chagrin, mais qui avait alors dévié vers un autre sujet, celui des ravages produits par l'exaltation de rintel-\ ligence et par la passion), qui d'abord a voulu parvenir par fetravail,^ — et qui se résoudra à prendre les voies les plus rapides, à dominer par l'intrigue et le charlatanisme supérieur. Rastignac était sans doute, dans 4a pensée de Balzac, le symbole d'une génération dont il affirmait (cf. Sainte-Beuve en le même sens) que l'idéalisme avait t'ait faillue.

Balzac s'est efforcé ici (après avoir maintes fois déjà représenté des dandvs et des roués, et Rastignac lui-même) de montrer comment un adolescent bien né arrivé à Paris, centre de toutes les convoitises, du fond de sa province, peut-4o««;€r à l'énergi<^e sans scrupules, à l'arriviste élégant. Ses premiers étonnements, ses accès vite lassés d'héro'i'sme, ses souffrances de vanité^ ses pas 4e clerc, tout cela est détaillé avec u«e précision où-' l'on sent bien encore les réminiscences personnelles de Balzac. En vain sa conscience c< se dresse lumineuse devant lui », en vain, elle se révolte et elle se recueille ( « Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée»), en vain Rastignac se veut à la fois puissant et pur, affirme l'unité de

son caractère. Plus il jouit de la vie parisienne, moins Rastignac veut demeurer obscur et pauvre. La contagion du mal le souillera peu à peu.

On ne p^eut analyser ici toutes les sources du caractère de Rastignac-; (Notons seulement que Balzac semble bien avoir voulu donner en lui, toutes différences gardées, une transposition aristocratique du type plébéien de Julien Soreh {Le Ronge H h Noir de Stendhal est de 183 1).

D'ailiears, le personnage reste complexe et inachevé. Ce qui ichève de le constituer en état non de révolte, mais de défi à l'égard de la société, c'est la mort du père Goriot, le spectacle des crimes impunis, que la vindicte sociale ne peut atteindre. Un monde si mal fait ne vaut pas qu'on s'obstine à le conquérir par le mérite et la vertu : « A nous deux I » dit Rastignac en :endant le poing à Paris, du haut du cimetière du Père La Chaise, auprès de la tombe de Goriot. C'ést-4e..îii&i par lequel i-pféltide-à^sa carrière de «-condottiere politique- ».]

Analyse et Ex:ti*aitii«.

[Le roman commence par une description de l'horrible maison Vaiijuer, établie rue Neuve-Sainte-Geneviéve, entre le quartier latin et le aubourg Saint-Marcel.]

Une pension bourgeoise.

Naturellement destiné à l'exploitation de la pension bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d'une première pièce ■clairée par les deux croisées de la rue, et oii l'on entre par me porte-fenètre. Ce salon communique à^ une salle à aanger qui est séparée de la cuisine par la cage d'un escaier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frottés. Rien n'est plus triste à voir que ce salon ueublé de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies ilternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve

Page 1