Marguerite ment, mais sa I femme veuve recherchée
mère a écrit : « Ta dissimula- promise en mariag-e ou simple
tien, s'il fallait mentir à ton ment aimée de cruelqu'un. Bei
père, serait glorieuse. » [ nardin de Saint-Pierre écrivai
â. Ce mot ne serait plus ad- i en ce sens : « Il n'y a point
missible au sens où le prend ' d'ami aussi agréable qu'une
Balzac ; — c'est le sens du 17'= i maîtresse qui nous aime. » iBes-
siècle (voir Le Cid : « Je dois ' cuiîrelle). Amante a évolue
à ma maîtresse aussi bien qu'à j de la même manière que mai-
mon père. » Maîtresse = fille ou 1 tresse.
LA RECHERCHE DE l'ABSOLU 185
Le coup d'œil que Marguerite jeta sur son amant lui donna du courage.
— Monsieur, dit-îl avec respect, votre engagement est sans valeur, pardonnez-moi cette expression purement technique; j'ai prêté ce matin à Mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'état de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantie. Ces cent soixante et dix mille francs sont à Mademoiselle votre lille, qui peut en disposer comme bon lui semble, mais je ne les lui prête que sur la promesse qu'elle m'a faite de souscrire un contrat avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les terrains nus' de Waignies.
Marguerite détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux ; elle connaissait la pureté de cœur qui distinguait Emmanuel. Elevé par son oncle dans la pratique la plus sévère des vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du mensonge : après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il lui faisait donc encore le sacrilice de sa conscience.
— Adieu, monsieur, lui dit Balthazar; je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père. ..
Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emmanuel fut reconduit par Martha, qui ferma la porte de la rue. Au moment où le père et la fille furent bien seuls, Glaes dit à sa fille :
— Tu m'aimes, n'est-ce pas?
— Ne prenez pas de détours, mon père : vous voulez cette soiume? vous ne l'aurez point.
Elle se mit à rassembler les ducats, son père l'aida silencieusement à les ramasser et à vérifier la somme qu'elle avait semée, et Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moindre méfiance. Les ducats remis en piles, Baltliazar dit d'un air désespéré :
— Marguerite, il me faut cet or !
— Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement. Ecoutez, mon père : il vaut mieux nous tuer d'un seul coup, que de nous faire souffrir mille morts chaque jour. Voyez, qui de vous, qui de nous doit succomber. . .
— Vous aurez donc assassiné votre père ! reprit-il.
1. Par opposition aux terrains I leur depuis qu'ils ont été rasés boisés, qui ont perdu toute va- | pour payer les dettes de Claes.
— Nous aurons vengé notre mère', dit-elle en montrant la place où madame Claes était morte.
— Ma lille, si tu savais ce dont il s'agit, tu ne me dirais pas de telles paroles. Ecoute, je vais t'expliquer le problème. . . Mais tu ne me comprendrais pas ! s'écria-t-il avec désespoir. Enlin, donne! crois une lois en ton père... Oui, je sais que jai lait de la peine à tanière; que j'ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune et dilapidé la AÔtre ; que vous travaillez tous pour ce que tu nommes une folie ; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite, écoute-moi donc ! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t'obéirai comme tu devrais, toi, m'obéir; je ferai les volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants, je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère ! dit-il en versant des larmes.
Marguerite détourna la tète pour ne pas voir cette ligure en pleurs, et Claes se jeta aux genoux de sa lille en croyant qu'elle allait céder.
— Marguerite, Marguerite ! donne, donne ! Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels ! Vois-tu, je mourrai, ceci me tuera... Ecoute-moi! ma parole sera sacrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France même, si tu l'exiges, et j'irai travailler comme un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune, et de rapporter un jour à mes enfants ce que la science leur aura pris.
Marguerite Aoulait relever son père, mais il persistait à rester à ses genoux, et il ajouta en pleurant :
— Sois une dernière fois tendre et dévouée ! Si je ne réussis lias, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m'appelleras vieux fou ! tu me nommeras mauvais père! entin tu me diras que je suis un ignorant! Moi, quand j'entendrai ces paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux; et, quand tu me frapperas, je te bénirai comme la meilleure des tilles en me souvenant que tu m'as donné ton sang!
— S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le rendrais, s'écria-t-elle, mais puis-jc laisser égorger par la science mes frères et ma sœur? non!. .. Cessez, cessez! dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son l^ère.
1. ^far^uerite dépasse la me- I rible lutte! Résiste en adorant, sure : « Sois toujours respec- i refuse avec douceur », lui avait tueuse et bonne dans celte hor- ' dit sa mère.
LA RECHERCHE DE L ABSOLU
— Soixante mille francs et deux mois, dit-il en se levant avec rage, il ne me faut plus que cela ! mais ma lille se met entre la gloire, entre la lùcliesse et moi... Sois maudite! ajouta-t-il. Tu n'es ni lille ni femme, tu n'as pas de cœur! lu ne seras ni une mère ni une épouse!... — Laisse-moi prendre ! dis, ma chère petite, mon enfant chérie! je t'adorerai, fit-il en avançant la main sur l'or par un mouvement d'atroce énergie.
— Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claes^ nous voient! dit Marguerite en montrant le portrait.
— Bien ! essaye de vivre couverte du sang de ton père ! . . . cria Balthazar en lui jetant un regard d'horreur.
Il se leva, contempla le parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna comme eût fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un "signe de tète négatif. • — Adieu, ma lille ! dit-il avec douceur ; tâchez de vivre heureuse.
Quand il eut disparu, Marguerite resta dans une stupeur qui (Mit pour effet de l'isoler de la terre ; elle n'était plus dans le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes et volait dans les espaces du monde moral, oii tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les temps, où quelque main divine lève le voile étendu sur l'avenir"-. Il lui sembla qu'il s'écoulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant l'escalier ; puis elle eut un frisson d'horreur au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui répandit dans son âme la poignante clarté d'un éclair', elle franchit l'escalier sans lumièi'e, sans bruit, avec la vélocité d'une flèche, et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet.
— Prenez tout ! lui cria-t-elle en s'élançant vers lui.
i. Remarc[uer cette constante évocation du « motif » traditionaliste. (Cf. L'Œuvre expliquée).
"2. Cette espèce de phénomènes psychologiques a été interprétée par les mystiques, notamment par Swedenborg:, comme un ravissement de l'esprit, que sa propre exaltation dégage des conditions normales auxquelles l'asservit son mariage
avec la matière. — Les romantiques allemands et français (Novalis, Sénancour, etc.) ont constaté sur eux-mêmes cette altération du sentiment du temps, qui est devenue vm simple thème littéraire. (Voir la rêverie cosmogonique de Hugo :
Sur la Pente de la Rêverie).