‹ Morceaux choisisChapitre 78 sur 226 · Balzac avait voué une haine i le 0 avril · texte numérisé non relu

Balzac avait voué une haine i le 0 avril

croient sans fortune en l'entendant geindre et tousser comme eux. Qu'avait été M. Vauquer ? Elle ne s'expliquait jamais sur le défunt. Gomment avait-il perdu sa fortune ? « Dans les malheurs, " répondait-elle. 11 s'était mal conduit envers elle, ne lui avait laissé que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et le droit de ne compatir à aucune infortune, parce que, disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrira

[C'est dciiis cette atroce maison que vit le père Goriot, sous les lazzis des pensionnaires, qui ne connaissent pas la souffrance et la beauté secrètes de sa vie; Eugène de Rastignac seul les a soupçonnées.^oble, pauvre, Rastignac fait ses études de droit, sans voir bien clair dans son avenir ; il est ambitieux, il a d'immenses appétits, il pressent que la voie régulière est bien longue et incertaine. Vautrin, forçat échappé, — en qui Balzac a représenté le fameux Vidocq, devenu chef de la Sûreté générale après être sorti du bagne, — a deviné sa misère, sa valeur, son impatience de parvenir; il l'a d'abord traité avec une ironie protectrice et gouailleuse ; Rastignac s'est rebifté, mais Vautrin se connaît en hommes, et il s'intéresse en artiste à la destinée d'un si beau jeune homme-. Il va donc essayer de lui apprendre l'art de vivre, et voici la leçon de corruption qu'il lui fait. C'est, à vrai dire, la seconde que reçoive Rastignac ; la première, c'est M""= de Beausèant^ qui la lui a donnée ; abandonnée par l'amant qu'elle a longtemps chéri d'un platonique amour, cette femme, l'une des reines du monde parisien, a communiqué à Rastignac cette science amère de la vie que la trahison lui a fait acquérir eu un moment : « Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. » L'amourpropre de Rastignac est fouetté par les mépris qu'a subis sa pauvreté 'i dans le monde où il voudrait pénétrer. Il aime M™" de Nucingen, la I tille de Goriot ; il lui faut de l'argent pour la conquérir. Il semble donc I une proie pour Vautrin. — Nous donnons des fragments de la leçon 1 d'immoralité de Vautrin, bien qu'elle ait été dénoncée comme une ' dangereuse prédication de violence et de rouerie, par beaucoup de I critiques contemporains de Balzac. De telles idées portent leur réputa- !' tion et leur condamnation en elles-mêmes ; mais ce sont là des pages i très caractéristiques de l'œuvre de Balzac, qui n'a fait après tout que , traduire dans le langage ignoble et cynique de Vautrin les théories de bien des arrivistes. Prises pour ce qu'elles sont, une suite d'observations ' impitoyables, une satire crue d'une réalité très vilaine, que Balzac

1. La suite de l'histoire permet de penser (ju'elle est l'auxiliaire de la police secrète.

2. Alph. Boulé, dans un article paru dans L'Illustration des 10 et 17 juillet 1869, qu'on trouve cité dans ['Histoire des Œuvres de Balzac, par M. de Lovenjoul, 2« éd., p. 382, émet l'hypothèse que l'association Vautrin-Ru-

bempré, qui sera, dans les Illusions perdues, la reprise de l'association Vautrin-Rastignac, seulement essayée ici, est une idée empruntée a Rétif de la Bretonne (Gaudet et Edmond dans Le Paysan perverti). A WAi dire, la ressemblance est bien lointaine.

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