DE LA SINCÉRITÉ
tendu dans notre amour. Ce n'est pas celui qui fait l'aveu qui doit rougir ; mais celui qui ne comprend pas encore que par le fait même que nous avons confessé un tort nous l'avons surmonté. Ce n'est plus nous, c'est un étranger qui se trouve à la place où nous avons commis la faute. Celle-ci, nous l'avons éliminée de notre substance. Elle n'entache plus que celui qui hésite à admettre qu'elle ne nous entache plus. Elle n'a plus rien de commun avec notre vie réelle. Nous n'en sommes plus que le témoin accidentel et non plus responsable qu'une bonne terre n'est responsable d'une mauvaise herbe ou un miroir du vilain reflet qui l'effleure.
Ne craignons pas davantage que cette sincérité absolue, cette double vie transparente de deux êtres qui s'aiment, détruise l'arrière-plan d'ombre et de mystère qui se trouve au fond de toute affection durable, ni qu'elle tarisse le grand lac inconnu qui, au sommet de tout amour, alimente le désir de se connaître, désir qui n'est lui-même que la forme la plus passionnée du désir de s'aimer davantage. Non ; cet arrière-plan n'est qu'une sorte de toile mobile et provisoire qui suffit à donner aux amours ordinaires l'illusion de l'espace infini. Enlevez-la, et denièrc elle appa-
ra*t enfin l'horizon réel avec le ciel et la mer vcntabies. Quant au grand lac inconnu, on s'aperçoit bientôt qu'on n'en avait tiré jusqu'à ce jour que quelques gouttes d'eau trouble. Il n'ouvre sur l'amour ses sources salutaires qu'au moment de la sincérité ; car la vérité de deux êtres est incomparablement plus féconde, plus profon h et plus inépuisable que leurs apparencos, leurs réticences et leurs nienson;:res.
Enfin, ne craignons pas d'épuiser notre sincérité et ne nous imaginons point qu'il nous soit possible d'atteindre ses dernières limites. Lorsque nous la croyons et la voulons absolue, elle n'est jamais que relative ; car elle ne peut se manifester que dans les bornes de notre conscience, et ces bornes se déplacent chaque jour. En sorte que l'acte ou la pensée présentée sous les couleurs que nous lui voyons au moment de l'aveu, peut avoir une portée tout autre que celle que nous lui attribuons aujourd'hui. De même que l'acte, la pensée ou le sentiment que nous n'avouons pas parce que nous ne l'apercevons pas encore, peut devenir demain l'objet d'un aveu plus urgent et plus grave que tous ceux que nous avions faits }usqu'ù ce jour.
PORTRAIT DE FEi\I]ME
4 ... lî disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant, bien mis en œuvre. »
(La Bruvère, Fragment.)
... « Elle est belle, disait-il, de cette beauté que les années altèrent le plus lentement. Elles la transforment sans l'amoindrir et pour remplacer des grâces trop fragiles par des charmes qui ne paraissent un peu plus graves et un peu moins touchants que parce qu'on les sent plus durables. Le corps promet qu'il gardera longtemps, jusqu'aux premiers frissons de la vieillesse, les lignes pures et souples qui ennoblissent le désir; et l'on ne sait pourquoi l'on est sûr qu'il tiendra sa promesse. La chair, intelligente comme un regard, est sans cesse rajeunie par l'esprit qui l'anime, et n'ose prendre un pli, déplacer une fleur ni troubler une courbe admirée par l'amour.
« I\ ne snfTisait pas qu'elle filt l'amie nniqno et viiile, la camarade égale, la compagne la plus
tyi LE DOirBLE JÀRJDÎN
prcche et la plus profonde de l'existence qu'elle avait liée à la sienne. L'étoile qui la souhaitait parfaite, et qu'elle avait appris à seconder, voulut encore qu'elle demeurât l'amante dont on m se lasse point. L'amitié sans amour, comme l'amour sans amitié, sont deux demi-bonhcurs qui attristent les hommes. Ils ne jouissent de l'un que pour regretter l'autre ; et ne trouvant qu'une allégresse mutilée sur les deux cimes les plus belles de la vie, ils se persuadent que l'âme humaine ne saurait èire entièrement heureuse.
« Au sommet de sa vie veille la raison la pliis pure qui puisse illuminer un être ; mais elle ne montre que la grâce et non l'effort de la lumière. Rien ne me paraissait plus froid que la raison, avant que je l'eusse \-ue jouer ainsi autour du front d'une jeune femme, comme la lampe du sanctuaire aux mains d'une enfant rieuse et innocente. La lampe ne laisse rien dans l'ombre ; mais la rigueur de ses rayons ne franchit pas le cercle intérieur, tandis que leurs sourires embellissent tout ce qu'ils atteignent au dehors.
4 Sa conscience est si naturelle et si saine qu'on ne l'entend pas respirer et qu'elle semble ignorer qu'elle existe. Elle est inflexible envers l'activité qu'elle dirige ; mais avec tant d'aisaoce qu'elle