‹ Morceaux choisis. Introd. par Georgette LeblancChapitre 16 sur 83 · PORTRAIT DE FEMME · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FEMME

paraît s'arrêter pour se reposer ou se pencher sur une fleur quand elle résiste de toutes ses forces à une pensée ou à un sentiment injuste. Un geste, un mot naïf et enjoué, une larme qui rit, dissimule le secret de la lutte profonde Tout ce qu'elle acquiert a la grâce de l'mstinct ; et tout ce qui est instinctif a su devenir innocent. L'instinct, selon le mot de Balzac « s'est trempé dans la pensée » ; et la pensée couvre, d'une rosée plus claire, la sensibilité. De toutes les passions de la femme, aucune n'a péri, aucune n'est prisonnière, car toutes sont requises, les plus humbles et les plus futiles, comme les plus grandes et les plus dangereuses, pour former le parfum que l'amour aime à respirer. Mais sans être captives, elles vivent dans une sorte de jardin enchanté d'oîi elles ne songent plus à s'évader, oii elles perdent le désir de nuire, et où les plus petites et les plus inutiles, ne pouvant rester inactives, amusent et font sourire les plus grandes. &

« Elle a donc, à l'état d'ornement, toutes les passions et toutes les faiblesses de la femme ; et grâce aux dieux, elle n'offre point cette perfection mort-née qui possède toutes les vertus sans qu'un seul défaut les anime. En quel monde imaginaire •touve-t-on une vertu qui ne soit pas eutée sur un

défaut ? Une vertu n'est qu'un vice qui s'élève au lieu de s'abaisser ; et une qualité n'est qu'un défaut qui sait se rendre utile.

<t Comment aurait-elle l'énergie nécessaire si elle était dénuée d'ambition et d'orgueil ? Comment saurait-elle écarter les obstacles injustes si elle no possédait pas la réserve d'égoïsme proportionnée aux légitimes exigences de la vie ? Comment seraitelle ardente et tendre si elle n'était pas sensuelle ? Comment serait-elle bonne si elle ne savait pas être faible, et confiante si elle ne savait pas être crédule ? Comment serait -elle belle si elle ignorait les miroirs et ne cherchait à plaire ? Comment sauverait-elle la grâce de la femme si elle n'en avait pas les innocentes vanités ? Comment serait-elle généreuse si elle n'était un peu im.prévoyante ? Comment serait-elle juste si elle r.e savait pas être dure ? et comment courageuse »: elle n oubliait parfois la prudence ? Comment serait-elle dévouée et capable de sacrifice si elle n'échappait jamais au contrôle de la raison glacée ?

« Ce que nous appelons vertus et \nccs, ce sont les mêmes forces qui passent le long d'une existence. Elles changent de nom selon le lieu où elles se rendent : à gauche, elles tombent dans les bas-fontls de la laideur, de l'cgoisme et de la sottise ; à droite, elles montent vers les hauts plateaux de la noblesse, de la générosité et de l'intelligence. Elles sont bonnes ou mauvaises selon ce qu'elles ioat et uoa selou le titre qu'elles portes^ >

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« Quand on nous peint îes vertus d'un homme, on les représente dans l'effort de l'action ; mais celles qu'on admire dans la femme supposent toujours un modèle immobile comme une belle statue dans une galerie de marbre. C'est une image inconsistante, tissée de vices au repos, de qualités inertes, d'épithètes endormies, de mouvements passifs, de forces négatives. Elle est chaste parce qu'elle n'a pas de sens, elle est bonne parce qu'elle ne fait de mal à personne, elle est juste parce qu'elle n'agit point, elle est patiente et résignée parce qu'elle est dépourvue -d'énergie, elle est indulgente parce qu'on ne l'offense point, ou pardonne parce qu'elle n'a pas le courage de résister, elle est ch.iritable parce qu'elle se laisse dépouiller ou que sa charité ne la prive de rien, elle est fidèle, elle est loyale, elle est soumise, elle est dévouée, parce que toutes ces vertus peuvent vivre dans le vide et fleurir sur une morte. Mais qu'arrivera-t-il si l'image s'anime et sort de sa retraite pour entrer dans une vie où tout ce qui ne prend point part au mouvement qui l'enveloppe devient une épave pitoyable ou dangereuse ? Est-ce encore une vertu que de rester fidèle à un amour mal choisi ou moralement éteint, ou de demeurer soumise à un maître inintelligent ou injuste ? Sulïit-il de ne pas nuire pour être bonne ou de ne jjas mentir pour que l'on soit loyale ? 11 y a la morale de ceux qui se tiennent sur les rives du grand iicuve ; et la morale de ceux qui remontent le tiot. Il y a la moiaic du

sommeil et celle de l'action, la morale de l'ombre et celle de la clarté ; et les vertus de la première, qui sont comme des vertus en creux, doivent s'élever, se tendre et devenir des vertus en relief pou: subsister dans la seconde. La matière et les lignes demeurent peut-être identiques, mais les valeurs sont exactement renversées. La patience, la mansuétude, la soumission, la confiance, la renonciation, la résignation, le dévouement, le sacrifice, fruits de la bonté passive, si on les porte tels quels dans l'âpre vie du dehors, ne sont plus que de la faiblesse, de la servilité, de l'insouciance, de l'inconscience, de l'indolence, de l'abandon, de la sottise ou de la lâcheté, et doivent, pour maintenir au niveau nécessaire la source de bonté d'où elles émanent, savoir se transformer en énergie, en fermeté, en obstination, en prudence, en résistance, en indignation ou en révolte. La loyauté qui n'a guère à craindre tant qu'elle ne bouje pas, doit se garder d'être dupe et de livrer des armes à l'ennemi- La chasteté qui attendait les yeux fermés et les mains jointes, a le droit de se changer en passion qui saura décider et fixer le destin. Et ainsi de suite de toutes les vertus qui ont un nom comme de celles qui n'en possèdent pas encore. Après quoi, c'est un problème de savoir laquelle est préférable, de la vie active ou de la passive, de celle qui se mêle aux hommes et aux événements ou de celle qui les fuit. Existe-t-il une loi morale qui impose l'une ou l'autre, ou bien chacun a-t-il le droit de faire son choix

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