‹ Morceaux choisis. Introd. par Georgette LeblancChapitre 21 sur 83 · LA MESURE DES HEURES · texte numérisé non relu

LA MESURE DES HEURES

petit village presque africain, voisin de ma demeure, et qui semble, parmi l'éboulement des rocs et l'escalade des agaves et des figuiers de barbarie, une Tolède en miniature, réduite aux os par le soleil. A lumine motus. << Je suis mue par la lumière », proclame fièrement une autre horloge rayonnante. Ainyddst ye flowres, I tell ye hoiires ! « Je compte les heures parmi les fleurs », réj)cte une antique table de marbre au [oui d'un vieux jardin. ^Liis l'vme des plus belles exergues est certes celle que découvrit un jour aux environs de Venise, Haziitt, un essayiste anglais du commencement de l'autre siècle : Il or as non numéro nisi serenas. « Je ne compte que les heures claires ». « Quel sentiment destructeur des soucis ! Toutes les ombres s'effacent au cadran quand le soleil se voile, et le temps n'est plus qu'un grand vide, à moins que son progrès ne soit marqué par ce qui est joyeux, tandis que tout ce qui n'est pas heureux dcscen.l dans l'oubli ! Et la belle parole qui nous apprend à ne compter les heures que par leurs bienfaits, à n'attacier d'importance qu'aux sourires et à négliger les rigueurs du destin, à composer notre existence des moments brillants et amènes, nous tournant toujours vers le côté ensoleillé des choses et laissant passer tout le reste à travers notre imagination oublieuse ou inattentive ! »

I^a pendule, le sablier, la clepsydre perdue dor^-

nent des heures abstraites, sans forme et sans \'isage. Ce sont les instruments du temps anémié de nos chambres, du temps esclave et prisonnier ; mais le cadran solaire nous révèle l'ombre réelle et palpitante de l'aile du grand dieu qui plane dans l'azur. Autour du plateau de marbre qui orne la terrasse ou le carrefour des larges avenues et qui s'harmonise si bien aux escaliers majestueux, aux balustrades éployées, aux murailles de verdure des charmilles profondes, nous jouissons de la présence fujitive mais irrécusable des heures radieuses. Qui sut apprendre à les discerner dans l'espace, les verra tour à tour toucher terre et se pencher sur l'autel m^'stérieux pour faire un sacrifice au dieu que l'homme honore mais ne peut pas connaître. Il les verra s'avancer en robes diverses et changeantes, couronnées de fruits, de fleurs ou de rosée : d'abord celles encore diaphanes et à peine \'isibles de l'aube ; puis leurs sœurs de midi, ardentes, cruelles, resplendissantes, presque implacables, et enfin les dernières du cré[)uscule, lentes et somptueuses, que retarde, dans leur marche vers la nuit qui s'approche, l'ombre empourprée des arbres.

Seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dorés. De même que le bonheur profond, il ne parle point. Sur lui. le temps marche en silence, comme il passe en sileuce sur les sphères dôi'e»-

LA MESURE DES HEURES igî

pace ; mais l'église du village voisin lui prête par moment sa voix de bronze, et rien n'est harmonieux comme le son de la cloche qui s'accorde au geste muet de son ombre marquant midi dans l'océan d'azur. Il donne un centre et des noms successifs à la béatitude éparse et anonyme. Toute la poésie, toutes ies délices des environs, tous les mystères du firmament, toutes les pensées confuses de la futaie qui garde la fraîcheur que lui confia la nuit comme un trésor sacré, toute l'intensité bienheureuse et tremblante des champs de froment, des plaines, des collines livrées sans défense à la dévorante magnificence de la limiière, toute l'indolence du ruisseau qui coule entre ses nves tendres, et le sommeil de l'étang qui se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d'eau et la satisfaction de la maison qui ouvre en sa façade blanche ses fenêtres avides d'aspirer l'horizon, et le parfum dea fleurs qui se hâtent de finir une journée de beauté embrasée, et les oiseaux qui chantent selon l'ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d'allégresse dans le ciel, — tout cela, avec des milliers de choses et des milliers de vies qui ne sont pas visibles, se donne rendez-vous et prend conscience de sa duiée autour de ce miroir du temps où le soleil, qui n'est qu'un des rouages de l'immense machine qui subdivise en vain l'éternité, vient marquer d'un rayon complaisant le trajet que la terre et tout ce qu'elle portej accomplit chaque jour sur la route des étoiles.

n convient, parmi nos soucis intellectiiels, de s'occuper parfois des aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain, redoutable et piet à faire face à toutes les exigences de la vie.

Je me souviens, à ce propos, qu'en parlant naguère de l'épée, entraîné par mon sujet, je fus ass:z injuste envers la seule arme spécifique que la nature nous ait donnée : le poing. Je tiens à réparer cette injustice,

L'épée et le poing se complètent et peuvent faire, s'il est gracieux de s'exprimer ainsi, fort bon ménage ensemble. Mais l'épée n'est ou ne devrait être qu'une arme exceptionnelle, une sorte d'ullittia et sacra ratto. Il n'y faudrait avoir recours qu'avec de solennelles précautions et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure les procès qui peuvent aboutir à une condamnation à mort.

Au contraire, le jxjiug sst î"ârme de tuuî les

ÉLOGE DE LA BOXE rgj

jours, l'arme humaine par excellence, la seule qui soit organiquernont adaptée à la sensibilité, à la résistance, à la structure offensive et dclcr.sive dî notre corps.

En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité, parmi les êtres les moms protégés, les })lus nus, les plus fragiles, les plus friables et les plus flasques de la création. Comparons-nous, par exemple, avec les insectes, si formidablement outillés pour l'attaque et si fantastiquement cuirassés I Voyez, entre autres, la fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le poids de son corps sans qu'elle en paraisse incommodée. Voyez le hanneton, le moms robuste des coléoptères, et pesez ce qu'il peut porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant que fléchisse le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l'escargot, elle n'a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à eux, nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre squelette, qui est comme l'ébauche de notre forme définitive, offre quelque consistance. Mais qu'il est misérable, ce squelette que l'on dirait construit j)ar un enfant ! Considérez notre épine dorsale, base Je tout le système^ dont les vertèbres

mal emboîtées ne tiennent que par miracle ; et notre cage thoracique qui n'oiïre qu'une série de px)rte-à-faux qu'on ose à peine toucher du bout des doigts. Or, c'est contre cette molle et incohérente machine qui semble un essai manqué de la nature, c'est contre ce pauvre ort^nisme d'où la vie tend à s'échapper de toutes parts, que nous avons imaginé des armes capables de nous anéantir même si nous possédions la fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et l'incroyable vitalité des insectes les plus indestructibles. Il y a là. il faut en convenir, une bien curieuse et bien déconcertante aberration, une folie initiale, propre à l'espèce humaine qui, loin de s'amender, va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la logique naturelle que suivent tous les autres être» vivants, s'il nous est f>ermisd'user d'armes extraordinu-ifes contre nos ennemis d'un ordre différent, nous de\Tions, entre nous, hommes, ne nous servnr que des moyens d'attaque et de défense fournis par notre propre corps. Dans ujie humanité qui se conformerait strictement au vœu évident de la nature, le poing, qui est à l'homme ce que la corne est au taureau et au lion la gnfïe ou la dent, suf&raU à tous nos besoins de protection, de justice et de veni^eance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles de l'espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat. Au bout de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à mettre en vigueur une sorte de respect pani- Que de vie humaine. Et quelle sélection prompte et

dans le sens exact des volontés de la nature amènerait la pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes les espérances de la gloire militaire ! Or la sélection est, après tout, la seule chose réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper ; c'est le premier, le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers l'espèce.

En attendant, l'étude de la boxe nous donne d'excellentes leçons d'humilité et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts les plus précieux une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons bientôt qu'en tout ce qui concerne l'usage de nos membres, l'agilité, l'adresse, la force musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes tombés au dernier rang des mammifères ou des batraciens. A ce point de vue, dans une hiérarchie bien comprise, nous aurions droit à une modeste place entre la grenouille et le mouton. Le coup de pied du cheval de même que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont mécaniquement et anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible d'améliorer, par les plus savantes leçons, l'usage instinctif de leurs armes naturelles. i\Iais nous, les « hominiens », les plus orgueilleux des primates, nous ne savons pas donner un coup de poing! Nous ne savons même pas quelle est au juste l'arme de notre espèce t

196 L'INTELLIGENCE DES FLELTÎS

Avant qu'un maître ne nous l'ait laborious»'ment et méthodiquement enseignée, nous ignorons totalement la manière de mettre en œuvre et de concentrer dans notre bras la force relativement énorme qui réside dans notre épaule et dans notre bassin Regardez deux charretiers, deux paysans qui en viennent aux mains : rien n'est plus pitoyable. Après une copieuse et dilatoire bordée d'injures et de menaces, ils se saisissent à la gorge et aux cheveux, jouent des pieds, du genou, auhasard, se mordent, s'égrati^'ricnt, s'empêtrent dans leur rage immobile, n'osent pas lâcher prise, et si l'un d'eux parvient à dégager un bras, il en porte, à l'aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups précipités, étriqués, bredouilles ; et le combat ne finirait jamais si le couteau félon, évoqué par la honte du spectacle incongru, ne surgissait soudain, presque spontanément, de l'une ou l'autre poche.

Contemplez d'autre part deux boxeurs : pas de mots inutiles, pas de tâtonnements, pas de colère; le calme de deux certitudes qui savent ce qu'il faut faire. L'attitude athlétique de la garde, l'une des plus belles du corps viril, met logiquement en valeur tous les muscles de l'organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux pieds puisse encore s'égarer. Chacune d'elles a son pôle dans l'un ou l'autre des deux poings massifs surchargés d'énergie. Et quelle noble simplicité dans l'attaque ! Trois coups, sans plus, fruits d'une expérience séculaire, épuisent mathéjnatiquement les mille possibilité inuti-

les où s'aventurent les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles, imperfectibles. Dès que l'un d'eux atteint franchement l'adversaire, la lutte est terminée à la satisfaction complète du vainqueur qui triomphe si incontestablement qu'il n'a nul désir d'abuser de sa victoire, et sans dangereux dommage pour le vaincu simplement réduit à l'impuissance et à l'inconscience durant le temps nécessaire pour que toute rancune s'évapore. Bientôt après, ce vaincu se relèvera, sans avarie durable, parce que la résistance de ses os et de ses organes est strictement et naturellement proportionnée à la puissance de l'arme humaine qui l'a frappé et terrassé.

Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l'art de la boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage de paix et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre susceptibilité aux aguets, la sorte de perpétuel quivive où s'agite notre vanité soupçonneuse, tout cela vient, au fond, du sentiment de notre impuissance et de notre infériorité physique qui peine de son mieux à en imposer, par un masque lier et irritable, aux iiommes souvent grossiers, injustes et malveillants qui nous entourent. Plus nous nous sentons désarmé en lace de l'offense, i)lus nous tourmente le désir de témoiguer aux autres et de nous persuader à

nous-mêmes que nul ne nous offense impunément. Le courage est d'autant plus chatouilleux, d'autant plus mtrailable que l'instinct effrayé, tapi au lond du corps qui recevra les coups, se demande avec plus d'anxiété comment finira l'algarade. Que (era-t-il, ce pauvre instmct pruJ/2nt, si la crise tourne mal ? C'est sur lui que l'on compte, à l'heure du péril. A lui sont dévolus le souci de l'attaque, le soin de la défense. Mais on l'a si souvent, dans la vie quotidienne, éloigné des affaires et du conseil suprême, qu'à l'appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif vieilli qu'éblouirait soudain la lumière du jour. Quel parti prendra-t-il ? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au ventre, au nez, aux tempes, à la gorge? Et quelle arme choisir, le pied, la dent, la main, le coude ou les ongles ? Il ne sait plus ; il erre dans sa pauvre demeure qu'on va détériorer, et durant qu'il s'affole et les tire par la manche, le courage, l'orgueil, la vanité, la fierté, l'amour-propre, tous les grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la querelle récalcitrante, qui aboutit enfin, après d'innombrables et grotesques détours, à l'inhabile échange de horions criards, aveugles, hybrides et pleurards, piteux et puérils et indéfiniment impuissants.

Au contraire, celui qui connaît la source de justice qu'il détient en ses deux mains fermées n'a rien à se persuader. Une fois pour toutes il sait. La longanimité, comme une fleur paisible, émane de sa victoire idéale mais certaine. La plus grossière insulte ne peut

plus altérer son sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières violences, et peut dire avec calme à tout ce qui l'offense : « Vous irez jusque-là ». Un seul geste magique, au moment nécessaire, arrête l'insolence. A quoi bon faire ce geste ? On n'y songe même plus tant l'efficace est sûre. Et c'est avec la honte de frapper un enfant sans défense, qu'à la dernière extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante brute, une main souveraine qui regrette d'avance sa victoire trop facile.

La guerre offrit toujours aiLX méditations des hommes un thème magnifique et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas ! bien certain que la plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l'envers et en creux, le progrès de notre civilisation.

Je ne veux aujourd'hui l'envisager qu'à un seul point de vue, afin de constater une fois de plus qu'à mes" "e que nous conquérons quelque chose sur les forces inconnues, nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature une lueur, une source d'énergie nouvelles, nous devenons souvent ses victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu'en croyant nous déli\Ter, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est \Tai qu'à la longue ces ennemis finissent pas se laisser conduire et nous rendent des services dont nous ne saurions plus

noîis passer. Mais à peine !'un d'eux a-t-il tait sa soumission, qu'en passant sous le joug il nous met sur la trace d'un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces adversaires, il s'en trouve d'ailleurs qui semblent tout à fait indomptables. Mais peut-être ne demeurentils rebelles que parce qu'ils savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre cœur, qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre intelligence.

n en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se rapportent à la guerre. Nous l'avons vu en de récents et monstrueux conflits. Pour la première fois, depuis l'origine de l'histoire, de3 puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin miîres et dégagées de l'ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter les hommes sur le champ de bataille. Jusqu'en ces dernières guerres, elles n'étaient descendues qu'à micôte, se tenaient à l'écart et agissaient de loin. Elles hésitaient à s'affirmer, et il y avait encore quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et l'énergie destructive du canon le plus rneurtrierj de l'explosif le plus redoutable,

gardait des proportions humaines. Aujourd'hui, nous sommes débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et nous voilà livres, comme des grains de sable, aux monstrueus?s et énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.

Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d'Homcre, les divinités de l'Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et, presque invisibles mais actives dans leur nuée d'argent, dominaient, protégeaient ouépouvantaient les guerriers. Mais c'étaient des divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur inter\'ention paraissait surhumaine elle reflétait la forme et la psychologie de l'homme. Leurs secrets se mouvaient dans l'orbite de nos secrets étroits. Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l'homme s'avance dans le temps, qu'il sort de l'illusion, que sa conscience augmente, que le monde se dévoile, les dieux qui l'accompagnent grandissent mais s'éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A mesure qu'il apprend, à mesure qu'il comiait, le flot de rinconnu envahit soadomaine.

A proportion que les armées s'organisent et s'étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu'on appelle la chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï, l'admirable tableau, qu'on sent authentique, de la bataille de Borodino ou de la Moskova, type de l'une des grandes batailles de l'Empire. Les deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du combat, qu'ils n'en peuvent saisir que d'insignifiants épisodes et ignorent presque tout ce qui s'y passe. Koutousof, en bon fataliste slave, a conscience de la « force des choses ». Enorme, borgne, somnolent, écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d'un tapis, il attend l'issue de l'aventure, ne donne aucim ordre, se contentant de consentir ou non à ce qu'on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger des événements qu'il n'entrevoit même pas. La veille, au soir, il a dicté les dispositions de la bataille ; or, dès les premiers engagements, par cette même « force des choses » à laquelle se livre Koutouzof, pas une seule de ces dispositions n'est ni ne peut être exécutée. Néanmoins, fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard, les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la nature» comine un fleuve qui coule sans

se soucier du cri des hommes raissemblés sur ses rives.

Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le seul qui maintienne l'apparence d'une direction humaine. Les lorces ét'"angères qui secondaient ses troupes et qui déjà les doniaaient sortaient à peine de l'enfance. Mais aujourd'hui que ferait-il ? Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l'influence qu'il avait sur le sort des batailles ? C'est qu'à présent les enfants du mj'stère ont grandi, et ce sont d'autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n'ont plus forme humaine, ils émergent du chaos primitif, ils vnennent de bien plus loin que leurs prédécesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l'autre côté de notre sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le mon le le plus hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut delà matière inerte. Or, c'est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui n'ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des ordres aussi ignorés que ceux qui régissant les astres les plus fabuleusement éloi^^nés, c'est à ces impénétrables et irrésistibles énergies

que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus proprement, le plus exclusiv^ement réservé aux plus hautes facultés de la forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre ; c'est à ces monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de prolonger notre raison et de faire lo départ du juste et de l'injuste...

A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges spécifiques ? — Je fais parfois ce rêve que l'un de nous soit doué d'un œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et vides, comme l'aveugle — si d'autres sens ne le détrompaient point — croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons qu'il perce le tain de cette sphère de cristal oià nous vivons et qui ne réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos propres pensées. Imaginons qu'un jour, à travers toutes les apparences qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, et que l'invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent sûrement, dans un creux de l'espace, les pàéiûoxnèucs et les lv.us de la nature dont nous

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sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n'est là qu'un soi ge de roclc ; c'est n;an:tcr.ant, en nous persuadant que ces lois n'ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur toute-puissante et infatigable présence, c'est maintenant que nous sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l'illusion humaine ; et c'est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle révélation qui frapperait d'effroi et paralyserait au fond de son néant toute énergie humaine ! Voyez-vous, par exemple, entre tant d'autres triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez- vous ces deux flottes qui se préparent au combat ? — Quelques milliers d'hommes, aussi imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu qu'une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers d'hommes se flattent d'asservir et d'utiliser, au profit d'une idée étrangère à l'univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un as[x;ct ou une physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à SCS fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l'abord à l'impossible, à l'inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et les plus grandioses, entre autres celles de la gravitation, à laquelle obéissent les vaisseauix et la mer qui les porte, et la terre qui porte la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de

tels infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que l'univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve à lui donner une apparence plausible.

Ne prenons donc que les plus limitées, s'il en est qui connaissent des limites, les plus proches de nous, s'il en est qui soient proches. Bornons-nous pour l'instant à celles que ces vaisseaux croient soumises en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque attribueronsnous, pour ne parler que d'elle, à la puissance des explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux temples de la guerre, tous les dieux d'autrefois ? D'où, de quelles profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui jusqu'ici n'avaient jamais atteint la lumière du jour ? A quelle famille de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les rattacher ? — Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite, lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gille, mais presque inolfen-

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sives et presque maternelles ! Personne n'a effleuré le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui com|X)se votre sommeil, aussi profondément que l'ingénieur ou l'artilleur qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre 4me, les ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles vous obéissez tout à coup. Etes- vous la révolte des choses immémonalement prisonnières ? la transfiguration fulgurante de la mort, l'effroyable allégresse dd néant qui tressaille, l'éruption de la haine ou l'cxccs de la joie ? Etcsvous une lorme de vie nouvelle et si ardente qu'elle consume en une seconde la patience de Nnngt siècles ? Etes-vous un éclat de l'énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de silence qui l'enserrent ? Etes-vous un emprunt téméraire à la réserve d'énergie qui soutient notre terre dans l'espace ? Ramassez- vous en un clin d'oeil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui se prépare, tout ce qui s'élabore, tout ce qui s'accumule dans le secret des rocs, des mers et des montagnes ? Etes-vous âme ou matière ou un troisième état encore innommé de la vie ? Où puisez- Yous l'ardeur de vos dévastations, où appuyezvous le levier qui fend un continent et d'où part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre votre mère exerce sa volonté ? A toutes ces questions, le savant qui vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production bnisque d'un graiiù volume gi-soox daoïs uiï espace

trop étroit pour le contenir sous la pression atmosph6ri(]ue ». Il est certain que cela répond à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.

En cette ère nouvelle où nous entrons et où les reli^Mons ne réponJent plus aux grandes questions de l'humanité, un des problèmes sur quoi l'on s'interroge avec le plus d'inquiétude est celui de la vie d'outre-tombe. Tout finit-il à la mort ? Y a-t-il une survie imaginable ? Où allons-nous, que devenons-nous? Qu'est-ce qui nous attend de l'autre côte de l'illusion fragile qu'on appelle l'existence ? A la minute où s'arrête notre cœur, est-ce la matière ou l'esprit qui triomphe, la lumière éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent ?

Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons concevoir que quelque chose se perde dans l'univers. A côté de l'infini, il est impossible d'imaginer un néant où un atome de matière puisse tomber et s'anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et il n'est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre cerveau n'a rien de comnun avec l'univers qu'il s'efforce de concevoir. Il faudrait même se dire

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qu'il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui n'est guère probable, puisqu'après tout, il n'en peut-être qu'une sorte de reflet.

Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c'est les formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière impérissable ; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne à ceux-ci, sous la pression qui les aveugle, toutes les images de notre vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il ? Entrons-nous dans la réalité qui existe indubitablement par delà ; ou bien les apparences même cessent-elles pournous d'exister ?...

Que le néant soït impossible, qu'après notre mort tout subsiste en soi et que rien ne périsse : voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point qui nous touche, en cette persistance éternelle, c'est le sort de cette petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre existence. Nous l'appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa destruction, n'est ni notre esj)rit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'écoulent et S4 renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme ni la substance, toujours

en évolution, ni la vie, cau5'î ou effpt de la forme et de la su!;stancc ? En vérité, il nous est i îi[K>ssible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut remonter jusqu'à sa dcrniôre source, on ne trouve guère qu'une suite de souvenirs, uns série d'idées d'ailleurs confusos et variables, se rattachant au même instinct de vivre ; une série d'habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire, qui semble d'autre part une facuUé assez extérieure, assez accessoire, en tout cas une des plus fragiles de notre cep/eau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre santé. « Cela même, a dit très justement un poète anglais, qui demande à grands cris l'éternité, est ce qui périra en moi. »

( ni)

Il n'importe ; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fujj'itif et si précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s'effacent devant ce fantôme. li nous est absolument imlifférent que durant l'éternité, notre corps ou sa substance, connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subis.sc les transformations les plus magnifiques

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et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile ; il nous est parfaitement indifférent que notre intelligence s'épanouisse jusqu'à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer. Notre instinct est persuade que tout cela ne nous touchera pas, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette mémoire de quelques laits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est égal que les parties les plus hautes, les {)lus libres, les plus belles de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses ; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flot tant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n'existe pour moi qu'à la condition que je puisse le ramener à cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part ; que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu'autant qu'ils s'y sont reflétés.

(IV

Ainsi, notre désir d'immortalité se détruit

en se formulant, attendu que c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fon Ions tout l'intérêt de notre survie. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres ; qu'elle deviendra une goutte d'ignorance dans l'océan de l'mconnu, et que dès lors, tout ce qui s'ensuivra ne nous regarde plus.

Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque nécessairement la conçoivent ainsi ? Qu'y faire ? nous dit un instmct puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers l'éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre conscience formée durant quelques années de mouvement, toute im.Tiortalité qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous co:n;ne si elle n'était point. La plupart des religions l'ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en même temj)s la survie. C'est ainsi que l'église catholiqu:, remontant jusqu'aux espérances les plus primitives nous garantit non seulement le maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résarrection dans notre propre chair.

Voilà lecentre de l'énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairemont borné, infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger

qu'il nous accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet à l'aide d'un organe qui n'est pas destiné à le percevoir ? N'est-ce pas demander que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux parfums ? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, être sûr qu'il est bien lui-même, croirait qu'il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours ? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne l'est d'habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et vient d'atteindre sa trentième année. Qu'auront brodé les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie ? Le malheureux doit avoir recueilH au fond de sa mémoire, à défaut d'autres souvenirs, quelques chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous les songes de l'idéal et de nos paradis, se réduiront jîour lui au bien-être confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voilà donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence n'ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira i:)rofonJéinent en s'ignoiant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que

2i6 L'INTELLIGENCE DES FLEURS

le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort ; et l'idée d'entrer dans l'éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d'abanlonner pour les glaces et la nuit de la toralxi une vie de gloire, de lumière et d'amour.

Supposons qu'un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l'aurore sur la cami)agne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l'eau sur les rives, l'appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même miracle, achevant son œuvre, lui donne l'usage de ses membres. Il se lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n'a pas encore de vraisemblance ni de nom : la lumière ! Il ouvre la porte, chancelle parmi les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dai.s un ciel qu'aucun rêve n'avait su pressentir ; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de guérisons, la santé en l'introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efïace en lui tout souvenir des jours passés.

Quel sera l'état de ce moij de ce foyer central,

réceptacle de toutes nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à notre vie, point suprême, point « cgotique » de notre être, si l'on peut hasarder ce néologisme ? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l'homme antérieur ? Une force nouvelle, l'intelligence, s'éveillant et déployant soudain une activité inouïe, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d'où elle s'est élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistcra-t-il pas en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de l'intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera reconnaître que c'est bien en lui que vient d'éclater le miracle libérateur, que c'est bien sa vie et non celle de son voisin, transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique qui, sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et l'harmonie ? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de cette conscience affolée ? Savons-nous de quelle façon le moi d'hier s'unira au moi d'aujourd'hui, et comment le point « égotique », le point sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements ?

Essayons d'abord de répondre avec une précision suffisante à cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible ; et si nous ne pouvons le faue, comment espéror de résouJLie l'autre

2i8 L'INTELLIGENCE DES FLEURS

problème qui se dresse devant tout homme à l'instant de la mort ?

(VI

Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en question, et à la réserve de ce qui le concerne, l'immortalité est certaine, ce point m^'stéricux auquel, en présence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout moment dans la vie sans éprouyer la moindre inquiétude. Non seulement chaque nuit il s'anéantit dans notre sommeil, mais même à l'état de veille, il est à la merci d'une foule d'accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d'alcool, un peu d'opium, un peu de fumée suffit à l'effacer. Même quand rien ne l'altère, il n'est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous, sans nous toucher, sans noua livrer le plaisir qu'il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, e.xcepté dans la douleur, n'est qu'une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qiii nous tranquillise, c'est qu'au réveil, après la blessure, le clioc, la dis»

traction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu'il doit à jamais disparaître dans l'effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.

(VII

■ Une première vérité, en en attendant d'autres que l'avenir dévoilera sans doute, c'est qu'en ces questions de vie et de mort, notre imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle précède la raison ; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers âges. Elle s'entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait les craintes et les espérances de l'homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle réclame des privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle ? Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de celle qu'on appelait autrefois la « folle du logis ». Qui de nous, s'il s'endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dansson corps intact, même ;\ la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces sou-

venirs ne seraient-ils pas inutiles ?), qui de nous n'accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit ? Loin de la redouter, beaucoup n'accourraientils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée ? Ne verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le dispensateur du sommeil (éerique et implorer comme une grâce ce qu'ils croiraient un miraculeux prolongement de leur vie ? Pourtant, durant ce sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils d'eux-mêmes ? Quel lien, au moment où il ferment les yeux les rattacherait à l'être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, dans un monde nouveau ? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs espérances à l'entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui n'existerait pas. Il n'y a, en cfïet, entre la mort véritable et ce sommeil, que la différence de ce réveil retardé d'un siècle, réveil aussi étranger à celui qui s'était endormi que le serait la naissance d'un enfant posthume.

( VIII

D'autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s'agit jilus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre ? Avons-nous souci, par exemple, de la sur\'ie des animaux. Le chien, le olus fàdèle, le plus affectueux, le plus intelligent, (10^ qu'il est mort, n'est plus qu'un répugnant

L'nniORTALITÊ 221

débris dont nous nous débarrassons an plus vite. Il ne nous ;"'araît mCine pas possible de nous demander si quelque chose de la vie déjà spirituelle qu2 nous avons aimée en lui subsiste ailleurs qu'en notre souvenir, et s'il existe un autre monde pour les chiens. 11 nous semblerait assez ridicule que le temps et l'espace conservassent précieusement, durant l'éternité, parmi les astres et dans les jialais sans bornes de l'éther, l'àine d'un pauvre animal, faite de cinq ou six habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger, de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que Ton sait Que resterait-il d'ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques besoins d'un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus ? Mais de quel droit imaginons-nous, entre nous et l'animal, un abîme qui n'existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l'animal ? C'est ce droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la terre ; c'est cette prétention à nous mettre dans une catégoire et dans un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n'auraient pas toujours accès, qu'il faudrait examiner tout d'abord.

(IX

On ne saurait exposer tous les paralogîsmes de notre imagination sur le ]x)int qui nous occupe. Auisi

222 LlNTELLfGENCE DES iT^EURS

nous nous résignons assez tacilement â la dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à ce qu'il nous accompagne dans l'infini des temps. A y rélléchir, nous serions même chagriné qu'il nous y escortât avec ses inévitables misères, ses tares, ses laideurs et ses ridicules. Ce que nous entendons y conduire, c'est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui nous demande s'il est possible de concevoir que cette âme soit autre chose que J' ensemble de nos lacultcs intellectuelles et morales, jointes, si l'on veut, pour laire pleine mesure, â toutes celles qui ressortissent 1 l'instinct, 1 l'inconscient, au subconscient t Or. lorsqu'aux approches de la vieillesse, nous voyons s'affaiblir, soit en nous, soit dans les autres, ces mêmes lacultés, nous ne nous mquiétons, nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou désespérons quand il s'agit de la lente décadence des lorces corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous semble tout naturel que l'état des unes dépende de l'état des autres. Lors même que les premières sont complètement abolies dans on être que nous aimons, nous ne croyons pas l'avoir perdu, ni qu'il ait, lui, perdu son moi. sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu'il n'est plus, si la mort conservait ces facultés dans leur <^tat d'anéantissement. Mais si nous n'attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre corps dans la tombe, m à la dissolution

de nos facultés intellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d'épargner ; et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation ?

En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l'instant, imaginer une réponse acceptable à la question de l'immortalité. Pourquoi s'en étonner ? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère ; c'est l'objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la maison. J'y vois de l'huile, une mèche, une cheminée de verre ; et tout cela forme de la lumière. L'énigme ne commence qu'au moment où je me demande ce qu'est cette lumière, d'oii elle vient quand je l'appelle, où elle va quand je l'éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes mains, l'énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce qu'est en soi cette flamme légère qu'à mon gré je fais naître ou mourir. Et si l'un d'eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques, chacun des mots de la définition multipliera l'inconnu et ouvrira de toutes parts dos portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons tout de l'essence, du destin, de la vie, d'un peu de clarté familière dont tous les éléments iment créés psur qous, dont la source, les

causes prochaines et les effets tiennent dans une coupe de poicelaine, comment espérer de pénétrer l'incompris d'une vie dont les éléments les plus simples sont situes à des millions d'années, à des milliards de lieues de notre intelli;:ence ?

(XI

Depuis qu'elle existe, l'humanité n'a j^as avancé d'un pas sur la route du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son sujet, ne touche plus, jjar aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans laquelle notre intelligence s'est formée et se meut. Il n'y a peut-être aucun rapport possible ou imaginable entre l'organe qui j^ose la question et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus rijoureuscs recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris. Dû savantes et consciencieuses socitlcs psycliicjucs, notamment en Angleterre, ont icuni un imj^osant ensemble de faits qui tendent à prouver que la \ie de l'être spirituel ou nerveu.x peut continuer pendant un certain temps après la mort de l'êtie matériel. Admettons que ces faits soient incontestables et scientifuiuement établis ; ils déj)laceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le commencement du mystère. Si le fantôme d'une personne aimée, reconnaissable et apjxiremment si vivant que je lui adresse la parole, entre ce soir dans

ma chambre à la minute même où la vie se sépare du corps qui gît à mille lieues de l'endroit où je me trouve, cela, sans doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le premier mot; mais cela montre au plus que l'âme, l'esprit, le souffle, la force nerveuse et insaisissable de la partie la j)lus subtile de notre matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme la flamme d'une lampe qu'on éteint se détache parfois de la mèche et flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant ; mais étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous étonner bien davantage qu'il ne se produise pas fréquemment et à notre gré, dans la f)lénii.ude de la vie. En tout cas, il n'éclaire nullement la question. Jamais un seul de ces phantasmes n'a paru avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle, d'une vie supra- terrestre et différente de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire, leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure puisqu'elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce qu'elle était lorsque la matière l'enveloppait. La plupart poursuivent machinalement, dans une sorte d'hébétude somnambulique, les ]ilus insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L'un cherche son chaj:)eau oublié sur un meuble, l'autre s'inquiète d'une petite dette ou s'uiforme de l'heure. Et tous, peu ajîrès, alors que devrait commencer la survie véritable, i'évapureiit et dispaia!Ss.eat à ja;uais. J'en couvieus,

cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d'une autre existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent et profitent ainsi, faute de mieux, du derruer lien qui les unit et les rend encore sensibles à nos sens. Peutêtre qu'ensuite ils continuent de vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur présence, parce que nous n'avons pas l'organe nécessaire pour les percevoir ; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous cas, il est certain qce les enquêtes et les travaux de cette science nouvelle du « Borderland », comme l'appellent les Anglais, ont laissé le problème exactement au point où il se trouvait depuis les origine» de la cciiscieace faumaice.

Dans l'ignorance mvincible où nous somme», notre imagination a donc le choix de nos d«*i.r»i'iea éternelles. Or, en examinant les possibilités djversea, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas les moins vraisemblables. Une première hypo thèse à écarter d'emblée, sans discussion, nous l'avooB v^, est ceUe de ranéaatussecent absclou

Une deuxième h5q3othèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles, nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l'inftni des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première, mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu'on ne voit guère, non plus pour l'homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de la situer raisonnablement dans l'espace sans bornes et le temps sans limites. Ajoutons qu5 de toutes nos destinées possibles, elle serait la seule vraiment redoutable et que l'anéantissement pur et simple lui serait mille fois préférable.

Reste la double hypothèse d'une survie sans conscience, ou avec une conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons aujourd'hui ne nous peut donner aucune idée, qu'elle nous empêche plutôt de concevoir, de môme que notre œil imparfait nous empêche de concevoir une autre lumière que celle qui va de l'infra-rouge à l'ultraviolet ; alors qu'il est certain que ces lumières, probablement pro ligisuses, éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle autrement façonnée que la nôtre.

Bien que double au premier abord, l'hypothèse se ramène à la simple question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de le faire, qu'une survie sans conscience équivaut à l'anéantissement, c'est trancher à priori et sans réûexiou ce problème de la conscience, le priû-

22a L'INTELLIGENCE DES FLELT^S

cipal et le plus obscur de tous ceux qui nous intéressent.

Il est, comme l'ont proclamé toutes les métaphysiques, le plu5 dilTicile qui soit, attendu que l'olv jet de la connaissance est cela mj.ne qui vou Irait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de lui-même, sinon se refléter indérmiment et inutilement ^ Pourtant, en ce reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul rayon capable d'éclairer tout le reste. Ç)i2 faire ? il n'ojt d'autre moyen de s'évader de sa conscience que de la nier, de la considérer comme une maladie organique de l'intelligence terrestre, maladie qu'il faut essayer de gucnr par an acte qui doit nous paraître un acte de folie violente ou volontaire, mais qui, de l'autre côté de nos apparences, est probablement un acte de santé.

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