LA MESURE DES HEURES 2S
comme une monnaie que nous ne verrions point. Il ne prend corps, il n,'acquiert sa substance et sa valeur que dans les apiiareils compliqués que nous avons imagmés pour ie rendre visible, et, n'existant pas en soi, il emprunte le gotît, le parfum et la forme de l'instrument qui le compute. C'est ainsi que la minute déchiquetée par nos .petites montres n'a pas même visage que celle que prolonge la grande aiguille de l'horloge du beffroi ou de la cathédrale, 11 convient donc de n'être pas indifférent à la naissance de nos heures. De même que nous avons des verres dont la forme, la nuance et l'éclat varient selon qu'ils sont appelés à offrir à nos lèvres le bordeaux léger, le bourgogne opulent, le rhin frais, le porto lourd ou l'allégresse du Champagne, pourquoi nos minutes ne seraient-elles pas dénombrées selon des modes appropriés à leur mélancolie, à leur inertie, à leur joie ? Il sied, par exemple, que nos mois laborieux et nos jours d'hiver, jours de tracas, d'affaires, de hcâte, d'inquiétude, soient strictement, méthodiquement, âprement divisés et enregistrés par les rouages, les aiguilles d'acier, les disques émaillés de nos pendules de cheminée, de nos cadrans électriques ou pneumatiques et de nos minuscules montres de poche. Ici, le temps majestueux, maître des hommes et des dieux, le temps, immense forme humaine de l'éternité, n'est plus qu'un insecte opiniâtre qui ronge mécaniquement une vie sans horizon, saiiô cid et sans icpos. Tout
i86 L'INTELLIGENCE DES FLEURS
au plus, aux moments de détente, le soir, sous la lampe, durant la trop brève veillée dérobée aux soucis de la faim ou de la vanité, sera-t-il permis au large balancier de cuivre de l'horloge cauclioi^p ou flamande d'alentir et de solenniser les secondes qui précèdent les pas de la nuit grave qui s'avance.
D'autre par*, pour nos heures, non plus indifférentes mais réellement sombres, pour nos heures de découragement, de renoncement, de maladie et de souffrances, pour les minutes mortes de notre vie, regrettons l'antique, le morne et silencieux sablier de nos ancêtres. Il n'est plus aujourd'hui qu'un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures funéraires de nos églises ; à moins que, pitoyablement déchu, on ne le retrouve qui préside encore, dans quelque cuisine de province, à la cuisson méticuleuse de nos œufs à la coque. Il ne subsiste plus comme instrument du temps, bien qu'il figure encore, à côté de la faux, dans ses armoiries surannées. Pourtant il avait ses mérites et ses raisons d'être. Aux jours attristés de la pensée humaine, dans les cloîtres bâtis autour de la demeure des trépassés, dans les couvents qui n'entr'ouvraient leurs portes et leurs fenêtres que sur les lueurs indécises d'un autre monde, plus redoutable que le nôtre, il était, pour les heures dépouUlées
LA ^lESURE DES HEURES 187
de leurs joies, de leurs sourires, de leurs surprises heureuses et de leurs ornements, une mesure que nulle autre n'aurait pu remplacer sans disgrâce. Il ne précisait pas le temps, il l'étouffait dans la poudre. Il était fait pour compter un à un les grains de la prière, de l'attente, de l'épouvante et de l'ennui. Les minutes y coulaient en poussière, isolées de la vie ambiante du ciel, du jardin, de l'espace, recluses dans l'ampoule de verre comme le moine était reclus dans sa cellule, ne marquant, ne nommant aucune heure, les ensevelissant toutes dans le sable funèbre, tandis que les pensées désoeuvrées qui veillaient sur leur chute incessante et muette s'en allaient avec elles s'ajouter à la cendre des morts.
Entre les magnifiques rives de l'été de flamme, il semble meilleur de goûter l'ardente succession des heures dans l'ordre où les marqu.> l'astre même qui les épanche sur nos loisirs. En ces jours plus larges, plus ouverts, plus épais, je n'ai foi et ne m'attache qu'au.K grandes divisions de la lumière que le soleil me noinme à l'aide de l'ombre chaude de l'un de ses rayons sur le cadran do marbre qui U\, dans le jardin, près de ia jnècc d'eau, rellète et inscrit en silence, comme s'il faisait une chose insignifiante, le parcoiirc de-, iocs luuQjeâ dans .'.'esixice olaoéuàre.
i88 L'INTELLIGENCE DES FLEURS
A cette transcription immédiate et seule authentique des volontés du temps qui dirige les astres, notre pauvre heure humame, qui règle nos repas et les petits mouvements de notre petite vie, acquiert une noblesse, une odeur d'infini impérieuse et directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matinées éblouissantes de rosée et les après-midi presque immobiles du bal été sans tache.
Malheureusement, le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la marche grave et lumineuse des heures immaculées, se fait rare et disparaît de nos jardins. On ne le rencontre plus guère que dans la cour d'honneur, aux terrasses de pierre, sur le mail, aux quinconces de quelque vieille ville, de quelque vieux château, de quelque ancien palais, où ses chifïres dorés, son disque et son style s'effacent sous la main du dieu même dont ils devaient perpétuer le culte. Néanmoins, la Provence, certaines bourgades italiennes sont demeurées fidèles à la céleste horloge. On y voit fréquemment s'épanouir, au pignon ensoleillé de la bastide la plus allègrement délabrée, le cercle peint à la fresque où les rayons mesurent soigneusement leur marche féerique. Et des devises profondes ou naïves, mais toujours significatives par la place qu'elles occupent et la jurt qu'elles prennent à une énorme vie, s'efforcent de mêler l'âme humaine à d'incompréhensibles phénomènes. « L'heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce inonde », dit l'inscription solaire de l'église de Tourette-sur-Loup, l'extraoïdiuaire