‹ Morceaux choisis. Introd. par Georgette LeblancChapitre 23 sur 83 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de l'univers, c'est la résignation héréditaire avec laquelle nous séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle que nous la menons aujourd'hui, s'accommode trop aisément de cette captivité. Il est vrai qu'elle est la fille esclave de ces sens qui l'alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les intuitions et les pressentiments qui lui disent qu'elle est absurdement prisonnière et qu'elle doit chercher des issues par delà même les cercles les plus grandioses et les plus infinis qu'elle se représente. Il importe qu'elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n'eut jamais le droit ni le devoir d'être plus follement audacieuse. Tout ce qu'elle réussit à bâtir et multiplier dans l'espace et le temps les plus énormes qu'elle soit capable de con-

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cevoir, n'est rien au regard de ce qui existe. Les plus petites révélations de la science dans riiumblc vie quotidienne lui apprennent déjà que mcnie en ce modeste milieu elle ne peut tenir Icle à la réalité, qu'elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par tout ce qui se cache d'inattendu dans une pierre, un sel, un verre d'eau, une plante, un insecte. C'est déjà quelque chose que d'en être convaincu, puisque cela met dans un état d'esprit qui guette toutes les occasions de rompre le cercle de notre aveuglement ; [)uis(iue cela persuade qti'il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive et que toutes sont situées plus outre. L'homme, pour garder le sens des proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coui> au milieu des réalités de l'univers, il serait exactement comparable à une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait soudain sur un fétu de paille au milieu de l'Atlantique. En attendant que nous soyons sortis d'une prison qui nous empêche de prendre contact avec les réalités d'outre-imagination, il y a bien plus de chance d'atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les plus inimaginables, qu'en s'évertuant à conduire parmi l'éternité, entre les digues de la logique et des ix)ssibilités actuelles, les songes de cette imagination. Efforçons-nous donc d'écarter de nos yeux, chaque fois qu'un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie tei-re5trc.

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Disons-nous que, parmi toutes les possibilités que flous cache encore l'univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité d'un mode de jouir de l'être, plus haut, plus large, plus parfait, plus durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d'aussi vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe, résolu. Il s'agit maintenant d'en saisir ou d'en prévoir les modes ; et parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître ia part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans notre vie éternelle et universelle. Ce n'est point l'œuvre d'aujourd'hui ni de demain ; maii celle d un autre jour...

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