PERSONNAGES
Dans le Jardin
Le Vieillard.
L'Etranger.
Marthe ET Marie, Un paysan La foule.
petites-filles du Vieillard.
Dans la Maison
La Mère.
Le Père.
Les deux Filles, l P^^«""^ees muets.
L'Enfant.
(I) Tii-6 (hi Th6.1tr«" en 3 vol-unes. (Paul Lacoinblcr, éJiteur, 3X. lue des Paroissicjus, )'>riixcllov).
Un vieux jardin piaulé de saules. Au fond une maison, dont trois fenêtres du rez-de-chaussée sont éclairées. On aperçoit assez distinctement une famille qui fait la veillée sous la lampe. Le père est assis au coin du feu. La mère, un coude sttr la table, regarde dans le vide. Deux jeunes filles, vêtues de blanc, brodent, rêvent et sourient à la tranquillité de la chambre. Un enfant sommeille, la tête sur l'épaide gauche de la mère. Il semble que lorsque l'un d'eux se lève, marche ou fait un geste, ses mouvements soient graves, lents, rares et comme spiritualisés par la distance, la lumière et le voile indécis des fenêtres.
Le vieillard et l'étranger entrent avec précaution dans le jardin.
LE VIEILLARD
Nous voici dans la partie du jardin qui s'étend derrière la maison. Ils n'y viennent jamais. Les portes sont de l'autre côté. — Elles sont fermées et les volets sont clos. Mais il n'y a pas de volets par ici et j'ai vu de la lumière... Oui ; ils veillent encore sous la lampe. Il est heureux qu'ils ne nous aient pas entendus ; la mère et les jeunes filles seraient sorties peut-être, et alors, qu'aurait-il fallu faire ?...
L^ÉTRANGER
Qu'allons-nous faire ?
LE VIEILLARD
Je voudrais voir, d'abord, s'ils sont tous dans la salle. Oui, j'aperçois le père assis au coin du feu. Il attend, les mains sur les genoux... la mère s'accoude sur la table.
l'étranger.
EUe nous regarde...
LE VIEILLARD
Non ; elle ne sait pas ce qu'elle regarde ; ses yeux ne clignent pas. Elle ne peut pas nous voir ; nous sommes dans l'ombre des grands arbres. Mais n'approchez pas davantage... Les deu-x; sœurs de la morte sont aussi dans la chambre. Elles brodent lentement ; et le petit enfant s'est endormi. Il est neuf heures à l'horloge qui se trouve dans le coin... Us ne se doutent de rien et ils ne parlent pas.
l'étranger.
Si l'on pouvait attirer l'attention du père, et lui faire quelque signe ? Il a tourné la tête de ce
Hs INTÉRIEUR
côté. Voulez-vous que je frappe à Tune des fenêtrès ? Il laut bien que l'ua d'eux rapprenne av^nt les autres...
lis VIEILLARD.
Je ne sais qui choisir... Il faut prendre de grandes précautions... Le jxire est vneux et maladif... La mère aussi ; et les sœurs sont trop jeunes... Et tous l'aimaient comme on n'aimera plus... Je n'avais jamais vu de maison plus heureuse... Non, non, n'approchez pas de la fenêtre ; ce serait pis qu'autre chose... Il vaut mieux l'annoncer le plus simplement que l'on peut ; comme si c'était un événement ordinaire ; et ne pas paraître trop iiiste; sinon leur douleur veut surpasser la vôtre et ne sait plus que faire... Allons de l'autre coté du jardin. Nous frapperons à la porte et nous entrerons comme si rien n'était arrivé. J'entrerai le premier ; ils ne seront pas surpris de me voir ; je viens parfois, le soir, leur apporter des Heurs ou des fruits et passer quelques heures avec eux.
L'£TIL\NGEH.
Pourquoi faut-îl que je vous accompagne ? Allez seul ; j'attendrai qu'on m'appelle... Ils ne m'ont jamais vu... Je ne suis qu'un passant ; Jo •ui^ ua étranger...
INTÉRIEUR. j!4ï
LE VIEILLAIÎD.
Il vaut mieux ne pas être seul. Un malheur qu'on n'apporte pas seul est moms net et moms lourd... J'y songeais en venant jusqu'ici... Si j'entre seul, il me fauJ^a parler dès le premier moment ; ils sauront tout en quelques mots et je n'aurai plus rien à dire ; et j'ai peur du silence qui suit les dernières paroles qui annoncent un malheur... C'est alors que le cœur se déchire... Si nous entrons ensemble, je leur dis par exemple, après de longs détours : On l'a trouvée ainsi... Elle flottait sur le fleuve et ses mains étaient jointes.
l'étranger.
Ses mains n'étaient pas jointes ; ses bras pendaient le long du corps.
LE VIEILLARD
Vous voyez qu'on parle malgré soi... Et le malheur se perd dans les détails... sans quoi, si j'entre seul, aux premiers mots, tel que je les connais, ce scr.iit effrayant, et Dieu sait ce qui arriverait... Mais si nous parlons tour à tour, ils nous écouteront et ne ftoii^uiTuaL ^lii» y. ru^tiiàci. la muuvaibc uuiivclle...
242 INTÉRIEUl^
N'oubliez pas que la mère sera là et que sa vie tient à fort peu de chose... Il est bon que la première vague se brise sur quelques paroles inutiles... Il faut qu'on parle un peu autour des malheureux et qu'ils soient entoures. Les plus indifférents portent, sans le savoir, une part de la douleur... Elle se divise ainsi sans bruit et sans effort, comme l'air ou la lumière...
l'Étranger.
Vos vêtements sont trempes et dégouttent sur les dalles.
LE VIEILLARD
Le bas de mon manteau seul a trempé dans l'eau. — Vous semblez avoir froid. Votre poitrine est couverte de terre... Je ne l'avais pas remarqué sur la route, à cause de l'obscurité...
l'étranger.
]c suis entré dans l'eau jusqu'à la ceinture.
LE VIEILLARD
Y avait-il longtemps que vous l'aviez trouvée lorsque je suis venu ?
Quelques instants à peine. J'allais vers le village ; il était déjà tard et la berge devenait obscure. Je marchais, les yeux fixés sur le fleuve parce qu'il était plus clair que la route, lorsque je vois une chose étrange à deux pas d'une touffe de roseaux... Je m'approche et j'aperçois sa chevelure qui s'était élevée presque en cercle, au-dessus de sa tête, et qui tournoyait ainsi, selon le courant...
Dans la chambre, les deux jeunes filles tournent la tète vers la fenêtre.
LE VIEILLARD
Avez-vous VU trembler sur leurs épaules la chevelure de ses deux sœurs ?
L'ÉTRANCitK.
Elles ont tourné la tête de notre côté... Elles ont simplement tourné la tête. J'ai peut-être parlé trop fort. {Les deux jeunes filles refyycnncvt leur prcmUre position). Mais dcjà elles ue regardent
plus... Je suis entré dans l'eau jusqu'à la ceinture et j'ai pu la pren Ire par la main et l'amener sms efforts sur la rive... Elle était auisi belle que ses sœurs...
LE VIEILLARD
Elle était peut-cire plus belle... Je ne sais pas pourquoi j'ai perdu tout courage...
De qu?l courage parlez-vous ? Nous avons fait tout ce que l'hon-ne pouvait faire... Elle était morte depuis plus d'une heure...
LE VIEILLARD
Elle vivait ce matin !... Je l'avais rencontrée au sortir de l'église... Elle m'a dit qu'elle partait ; elle allait voir son aïeule de l'autre côté de ce fleuve où vous l'avez trouvée... Elle ne savait pas quand je la reverrais... Elle doit avoir été sur le point de me demdnder quelque chose ; puis elle n'a pas osé et elle m'a quitté brusquement. Mais j'y son;^e à pré-
sent... Et je n'avais rien vu !... Elle a souri comme sourient ceux qui veulent se taire ou qui ont peur qu'on ne comprenne pas... Elle semblait n'espérer qu'avec peine... ses yeux n'étaient pas clairs et ne m'ont presque pas regardé....
l'étranger.
Des paysans m'ont dit qu'ils l'avaient vue errer jusqu'au soir sur la rive... Ils croj'aient qu'elle cherchait des fleurs... Il se peut que sa mort...
LE VIEILLARD
On ne sait pas... Et qu'est-ce que l'on sait ?... Elle était peut-être de celles qui ne veulent rien dire, et chacun porte en soi plus d'une raison de ne plus vivre... On ne voit pas dans l'âme comme on voit dans cette chambre. On vit pendant des mois à côté de quelqu'un qui n'est plus de ce monde et dont l'âme ne peut plus s'incliner ; on lui répond sans y songer : et vous voyez ce qui arrive... Elles parlent en souriant des fleurs qui sont tombées et pleurent dans l'obscurité... Un ange même ne verrait pas ce qu'il faut voir ; et l'homme ne comprend qu'après coup... Hier soir.
elle était là, sous la lampe comme ses sœurs, et vous ne les verriez pas, telles qu'il faut les voir, si cela n'était pas arrivé... Il me semble les voir pour la première fois... Il faut ajouter quelque chose à la vie ordinaire avant de pouvoir la comprendre... Elles sont à vos côtés, vos yeux ne les quittent pas ; et vous ne les apercevez qu'au moment où elles partent pour toujours... Et cependant, l'étrange petite âme qu'elle devait avoir ; la pauvre et naïve et inépuisable petite âme qu'elle a eue, mon enfant, si elle a fait ce qu'elle doit avoir fait...
l'étranger.
En ce moment, ils sourient en silence dans la chambre...
LE VIEILL.\RD
Us sont tranquilles... Ils ne l'attendaient pas ce soir...
L'ÉTILVN'GER.
Ils sourient sans bouger... mais voici que le père met un doigt sur les lèvres...
LE VIEILLARD
Il désigne l'enfant endormi sur le cœur de la mère...
l'étranger.
Elle n'ose pas lever les yeux, de peur de troubler son sommeil...
LE VIEILLARD
Elles ne travaillent plus... Il règne un grand silence.
l'étranger.
Elles ont laissé tomber l'écheveau de soie blanche...
LE VIEILLARD
Ils regardent l'enfant...
l'étranger.
Ils ne savcju pas que d'auucs les regardent...
24« INTr. RIEUR
LE VIEILLARD, On nous regarde aussi...
l'étranger.
Ils ont levé les yeux...
LE VIEILLARD
Et cependant ils ne peuvent rien voir...
L'ÉTRANGER
Ils semblent heureux, et cependant, on ne sait pas ce qu'il y a...
LE VIEILLARD
Ils se croient à l'abri... Ils ont fermé les portes ; et les fenêtres ont des barreaux de fer... Ils ont consolidé les murs de la vieille maison ; ils ont mis des verrous aux trois portes de chêne... Ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir...
L'ÉTRANGER
Il faudra finir par le dire... Quelqu'un pourrait
venir l'annoncer brusquciiicm.. L y av.ùt une ioule
de paysans dans la prairie où se trouve la morte... Si l'un d'eux frappait à la porte.
LE VIEILLARD
Marthe et Marie sont aux côtés de la petite morte. Les paysans allaient faire un brancard de feuillages ; et j'ai dit à l'aînée de venir nous avertir en hâte, du moment qu'ils se mettraient en marche. Attendons qu'elle vienne ; elle m'accompagnera... Nous n'aurions pas pu les regarder ainsi... Je croyais qu'il n'y avait qu'à frapper à la porte ; à entrer simplement, à chercher quelques phrases et à dire... Mais je les ai vus vivre trop longtemps sous leur lampe.
Entre Marie.
MARnî.
Ils viennent, grand-père.
LE VIEILLARD
Est-ce toi ? — Oh sont -ils ?
MARIE
Ils soot au bas des doiuières collines.
LE VIEILLARD
Ils viendront en silence ?
MARIE
Je leur ai dit de prier à voix basse. Marthe le» accompagne...
LE VIEILLARD
Us sont nombreux ?