‹ Morceaux choisis. Introd. par Georgette LeblancChapitre 3 sur 83 · XII · texte numérisé non relu

XII

A mesure que nous devenons sages, nous échappons à quelques-unes de nos destinées instinctives. Il y a dans tout être un certain désir de sagesse, qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la \ne. Et ce qui a été transformé en conscience n'appartient plus aux puissances ennemies. Une souffrance que votre âme a changée en douceur, en indulgence ou en sourires patients, est une souffrance qui ne reviendra plus sans ornements spirituels ; et une faute et un défaut que vous avez regardés face à face est une faute et un défaut qui ne peuvent plus vous nuire, et qui ne peuvent plus nuire aux autres.

Il existe des rapports incessants entre l'instinrt et le destin, ils se soutiennent l'un l'autre, et ils rôdent la main dans la main autour de

l'homme inattentif. Mais tout être qui sait diminuer en lui la force aveugle de l'instinct, diminue tout autour de soi la force du destin. Il semble qu'il crée une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone éclairée de sa conscience acquise n'ont rien à craindre du hasard tant qu'ils s'attardent en cette zone. Placez Socrateet Jésus-Christ au milieu des Atrides, et l'Orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le palais d'Agamemnon ; et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de Jocaste, Œdipe n'eût pas songé à se crever les yeux. Il y a des malheurs que la fatalité n'ose entreprendre en présence d'une âme qui l'a vaincue plus d'une fois, et le sage qui passe interrompt mille drames.

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n est si vrai que la présence du sage paralyse le destin, qu'il n'existe peut-être pas un seul drame où paraisse un véritable sage, et s'il y en paraît un, l'événement s'arrête de lui-même avant les larmes et le sang. Non seulement, il n'y a jamais de drame entre les sages, mais il y a très rarement um drame autour du sage, li

n'est guère possible d'imaginer qu'un événement tragique se développe entre des êtres qui ont fait sérieusement le tour de leur conscience, et les héros des grandes tragédies ont des âmes qu'ils n'interrogent jamais profondément. C'est pourquoi le poète tragique ne saurait nous montrer qu'une beauté plus ou moins enchaînée, car dès que ses héros s'élèvent aussi haut que de véritables héros doivent monter, ils laissent tomber leurs armes, et le drame n'est plus que \s repos dans la lumière. Le seul drame du sage se trouve dans le Phédon, dans Promé.hée, dans la passion du Christ, dans le meurtre d'Orphée ou le sacrifice d'Antigone. Mais zt drame mis à part, qui est le drame unique de la sagesse, observons que les poètes tragiques osent très rarement permettre au sage de paraître un moment sur la scène. Ils craignent une âme haute parce que les événements la craignent, et qu'un meurtre commis en présence du sage n'a pas le même aspect que le meurtre com.mis en présence de ceux dont l'âme s'ignore encore. Si CEdipe avait possédé quelques-unes de ces certitudes que tout penseur jxîut acquérir, s'il avait eu en lui ce refuge toujours ouvert que Marc-Aurèle, par exemple, avait su édifier en lui-même, qu'aurait fait le destin, et qu'aurait-il pris à ses pièges, si ce n'est la pure lumière que répand une grande aine en devenant plus belle dans l'iulortune t

Où se trouve le sagis dans Œdipe ? Est-ce Tirésias ? Il connaît Tavenir, mais il ignore que la bonté et le pardon dominent l'avenir. Il sait la. vérité sacrée, mais il ignore la vérité humaine. Il ignore la sagesse qui prend ïe malheur dans ses bras poiir !ûi communiquer sa force. Ceux qui savent ne savent rien s'ils ne possèdent pas la force de l'amour, car le véritable sage n'est pas celui qui voit, mais celui qui, voyant le plus loin, aime le plus profondément les hommes. Voir sans aimer, c'est regarder dans les ténèbres.

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