‹ Morceaux choisis;Chapitre 93 sur 312 · Etudier dans tout ce passage l'ironie de Rousseau · texte numérisé non relu

Etudier dans tout ce passage l'ironie de Rousseau

5. Rousseau a donné à la gravure où la scène est représentée le titre de «l’Inoculation de l’auour ». Comprenons que Saint- Preux contracte par amour Ja petite vérole, comme on l’inoculait alors pour préserver parune fièvre bénigne d’une contagion dangereuse, :

RP, si he du je à: D td en À:

CPE

db dne TS ne,

loïse.

de Gravelot pour la Nouvelle Hi

Gravure

Fr.

les Extraits, p. 137.)

ir

(Vo

Maladie de Julie.

Lai

- è MU ea È La à

pénètre dans sa chambre, saisit sa main qu'il embrasse et contracte la maladie. Julie, accablée par le mal, a cru être le jouet d’un rêve. Claire la détrompe en lui racontant la scène.]

Ah! fille trop malheureuse et trop sensible, n’es-tu donc née que pour souffrir ? Je voudrais en vain t’'épargner des douleurs ; tu sembles les chercher sans cesse, et ton ascendant! est plus fort que tous mes soins. À tant de vrais sujets de peine n'ajoute pas au moins des chimères ; et, puisque ma discrétion t’est plus nuisible qu’utile, sors d’une erreur qui te tourmente: peut-être la triste vérité te serat-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n’est point un rêve, que ce n’est point l’ombre de ton ami que tu as vue, mais sa personne, et que cette touchante scène, incessamment présente à ton imagination, s’est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.

La veille je l'avais quittée assez tard, et M. d’Orbe?, qui voulut me relever auprès de toi cette auit-là, était prêt à sortir, quand tout à coup nous vimes entrer brusquement et se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avait pris la poste à la réception de ta dernière lettre. Courant jour et nuit, il fit la route en trois jours, et ne s'arrêta qu'à la dernière poste‘ en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l’avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d’Orbe à lui sauter au cou: sans savoir encore la raison de son voyage, j'en prévoyais la conséquence. Tant de souvenirs amers, ton danger, le sien, le désordre où je le voyais, tout empoisonnait une si douce surprise ; et j’étais trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l’embrassai pourtant avec un serrement de cœur qu'il partageait,et qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les cris et les pleurs. Son premier mot fut: « Que fait-elle? Ah! que fait. elle? Donnez-moi la vie ou la mort. » Je compris alors qu’il était instruit de ta maladie ; et, croyant qu’il n’en ignorait pas non plus l’espèce, j’en parlai sans autre précaution que d’atténuer le danger. Sitôt qu’il sut que c'était la petite vérole, il fit un cri et se trouva mal. La fatigue et l’insomnie, jointes à l'inquiétude d’esprit, l'avaient jeté dans un tel

1. « Ascendant, en terme d'as- | sageait sa destinée. D'où le sens trologie, est l'horoscope ou le que Rousseau lui donne ici. degré de l'équateur qui monte 2. Mari de Claire. sur l’horizon au point de la RE ; naissance de quelqu'un » (Dict. 3. La route de Paris à Genève,

de Furetière). Cetascendant pré- 4. Le dernier relai de poste.

abattement qu’on fut longtemps à le faire revenir. A perte pouvait-il Da ; on le fit coucher.

Vaincu par la nature, il dormit douze heures de suite, mais avec tant d’agilation, qu'un pareil sommeil devait plus épuiser que réparer ses forces. Le lendemain, nouvel embarras; il voulaitte voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer une révolution !, il offrit d'attendre qu’il n’y eût plus de risque : mais son séjour même en était un terrible?.J’essayai de le lui faire sentir ; il me coupa durement la parole. « Gardez votre barbare éloquence, me dit-il d’un ton d’indignation; c’est trop l'exercer à ma ruine. N’espérez pas me chasser encore comme vous fîtes à mon exil : je viendrais cent fois du bout du monde pour la voir un seul instant. Mais je jure par l’auteur de mon être, ajouta-t-il impétueusement, que je ne partirai point d’ici sans l'avoir vue. Éprouvons une fois si je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjureë. »

Son parli était pris. M. d'Orbe fut d'avis de chercher les moyens de le satisfaire pour le pouvoir renvoyer avant que son retour füt découvert: car il n’était connu dans la maison que du seul Hanz, dont j'étais sûre, et nous l’avions appelé devant nos gens d’un autre nom que le sien“, Je lui promis qu’il te verrait la nuit suivante, à condition qu'il ne resterait qu'un instant, qu'il ne te parlerait point, et qu’il repartirait le lendemain avant le jour : j'en exigeai sa parole. Alors je fus tranquille ; je laissai mon mari avec lui et je retournai près de toi.

Je te trouvai sensiblement mieux ; l’éruption était achevée: le médecin me rendit le courage et l'espoir. Je me concerlai d'avance avec Babi5; et Ice redoublementf, quoique

moindre, t'ayant encore embarrassé la tête, je pris ce temps:

pour écarter tout le monde et faire dire à mon mari d’amener son hôle, jugeant qu'avant la fin de l'accès tu serais moins en état de le reconnaître. Nous eûmestoutes les peines du monde à renvoyer ion désolé père7, qui chaque nuit

Page 1