‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 15 sur 43 · ENTRETIEN D UN PERE · texte numérisé non relu

ENTRETIEN D UN PERE

MON FRÈRE

Je n'en doute pas. Les juges s'en tiennent strictement à la loi, comme mon père et le P. Bouin, et font bien. Les juges ferment, en pareil cas, les yeux sur les circonstances, comme mon père et le P. Bouin, par l'effroi des inconvénients qui s'en suivraient, et font bien. Ils sacrifient quelquefois, comme le témoignage même de leur conscience, comme mon père et le P. Bouin, l'intérêt du malheureux et de l'innocent, qu'ils ne pourraient sauver sans lâcher la bride à une infinité de fripons, et font bien. Ils redoutent, comme mon père et le P. Bouin, de prononcer un arrêt équitable dans un cas déterminé, mais funeste dans mille autres par la multitude de désordres auxquels ils ouvriraient la porte, et font bien. Et dans le cas du testament dont il s'agit...

MON PÈRE

Tes raisons, comme particulières, étaient peut-être bonnes : mais comme publiques, elles seraient mauvaises. Il y a tel avocat peu scrupuleux qui m'aurait dit, tête à tête : « Brûlez ce testament ; » ce qu'il n'aurait osé écrire dans sa consultation.

MOI

J'entends; c'était une affaire à n*être pas portée devant les juges. Aussi, parbleu, n'y aurait- elle pas été portée si j'avais été h votre place.

MON PÈRE

Tu aurais préféré ta raison 5 la raison publique, la décision de l'homme à celle de l'homme de loi ?

MOI

Assurément. Est-ce que l'homme n'est pas antérieur à l'homme de loi ? Est-ce que la raison de l'espèce humaine n'est pas tout autrement sacrée que la raison d'un législateur ? Nous nous appelons civilisés, et nous

AVEC SES ENFANTS. 2i

sommes pires que des sauvages. Il semble qu'il nous faille encore tournoyer pendant des siècles, d'extravagances en extravagances et d'erreurs en erreurs, pour arriver où la première étincelle de jugement, l'instinct seul, nous eût menés 'tout droit. Aussi, nous nous sommes si bien fourvoyés...

MON PÈRE

Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison ; mais je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la religion et des lois. Et point de réplique là-dessus, car je n'ai pas besoin d'insomnie. Mais il me semble que tu prends de l'humeur. Dis-moi donc, si j'avais brûlé le testament, est-ce que tu m'aurais empêché de restituer ?

MOI

Non, mon père; votre repos m'est un peu plus cher que tous les biens du monde.

MON PÈRE

Ta réponse me plaît, et pour cause.

Et cette cause, vous allez nous la dire ?

MON PÈRE

Volontiers. Le chanoine Vigneron, ton oncle, était un homme dur, mal avec ses confrères, dont il faisait la satire continuelle par sa conduite ou par ses discours. Tu étais destiné à lui succéder ; mais, au moment de sa mort, on pensa dans la famille qu'il valait mieux envoyer en cour de Rome que de faire entre les mains du chapitre une résignation qui ne serait point agréée. Le courrier part. Ton oncle meurt une heure ou deux avant l'arrivée présumée du courrier, et voilà le canonicat et dix-huit cents francs perdus. Ta mère, tes tantes, nos parents, nos amis, étaient tous d'avis de celer la mort du chanoine. Je rejetai ce conseil, et je fis sonner les cloches sur-le-champ.

22 ENTRETIEN d'L'N PÈRE

MOI

Et VOUS fîtes bien.

MON PÈRE

Si j'avais écouté les bonnes femmes et que j'en eusse eu du remords, je vois que tu n'aurais pas balancé à me sacrifier ton aumusse.

MOI

Sans cela. J'aurais mieux aimé être un bon philosophe, ou rien, que d'être un mauvais chanoine.

Le gros prieur rentra, et dit sur mes derniers mots, qu'il avait entendus :

-- Un mauvais chanoine ! Je voudrais bien savoir comment on est un bon ou un mauvais prieur, un bon ou un mauvais chanoine ; ce sont des états si indifférents I

Mon père haussa les épaules et se retira pour quelques devoirs pieux qui lui restaient à remplir. Le prieur dit:

— J'ai un peu scandalisé le papa.

MON FRÈRE

Gela se pourrait.

Puis, tirant un livre de sa poche :

— Il faut, ajouta-t-il, que je vous lise quelques pages d'une description de la Sicile, parle P. Labat.

MOI

Je les connais. C'est l'histoire du calzolaio * de Messine.

MON FRÈRE

Précisément.

LE PRIEUR

Et ce calzolaio, que faisait-il ?

MON FRÈRE

L'historien raconte que, né vertueux, ami de Tordre

* Cordonnier.

AVEC SES EXFANTS. 23

et de la justice, il avait beaucoup à souffrir dans un pays où les lois n'étaient pas seulement sans vigueur, mais sans exercice ; chaque jour était marqué par quelque crime; des assassins connus marchaient tête levée et bravaient l'indii^nation pubhi|ue ; des parents se désolaient sur leurs filles sé.iuites et jetées du déshonneur dans la misère par la cruauté des ravisseurs ; le monopole enlevait à Thomme laborieux sa subsistance et celle de ses enfants ; des concussions de toute » spèce arrachaient des larmes amères aux citoyens opprimés; les coupables échappaient au châtiment ou par leur crédit, ou par leur argent, ou par le subtertuge des formes. Le ca'zolaio voyait tout cela ; il en avait le cœur percé, et il rêvait sans cesse, sur sa selle, aux moyens d'arrêter ces désordres.

LE PRIEUR

Que pouvait un pauvre diable comme lui ?

MOX FllÈisli:.

Vous allez le savoir. Un jour il établit une cour de justice dans sa boutique.

LE PRIEUR

Gomment cela ?

MOI

Le prieur voudrait qu'on lui expédiât un récit comme il expédie ses matines.

LE PRIEUK.

Pourquoi non? L'art oratoire veut que le récit soit bref, et l'Évangile que la prière soit courte.

MON FRKRE.

Au bruit de quelque délit atroce, il en informait; il en poursuivait chez lui une instruction rigoureuse et secrèt3. Sa double fonction de rapporteur et de juge remplie, le procès criminel parachevé, et la sentence prononcée, il sortait avec une arquebuse sous son man-

24 ENTRETIEN d'uN PÈRE

teau, et le jour, s'il rencontrait les malfaiteurs dans quelques lieux écartés, ou la iiuit dans leur tournées, il vous leur déchargeait équitablement cinq ou six balles à travers le corps.

LE PRIEUR

Je crains bien que ce brave homme-là n'ait été rompu vif. J'en suis fâché.

MON FRÈRE

Après l'exécution, il laissait le cadavre sur la place sans en approcher, et regagnait sa demeure, content comme quelqu'un qui aurait tué un chien enragé.

LE PRIEUR

En tua-t-il beaucoup, de ces chiens-là ?

MON FRÈRE

On en comptait plus de cinquante, et tous de haute condition, lorsque le vice-roi proposa deux mille écus de récompense au délateur, et jura, en face des autels, de pardonner au coupable s'il se déférait lui-même.

LE PRIEUR

Quelque sot I

MON FRÈRE

Dans la crainte que le soupçon et le châtiment ne tombassent sur un innocent...

LE PRIEUR

Il se présenta au vice-roi ?

MON FRÈRE

Il lui tint ce discours : « J'ai fait votre devoir. C'est moi qui ai condamné et mis à mort les scélérats que vous deviez punir. Voilà les procès-verb^^x qui constatent leurs forfaits. Vous y verrez la marche de la procédure judiciaire que j'ai suivie. J'ai été tenté de commencer par vous ; mais j'ai respecté dans votre personne le maître auguste que vous repn'scnle/. Ma vie est entre vos mains, et vous en pouvez disposer. »

LE PRIEUR

Ce qui fut fait ?

MON FRÈRE

Je l'ignore ; mais je sais qu'avec tout ce beau zèle pour la justice, cet homme n'était qu'un meurtrier.

LE PRIEUR

Un meurtrier f le mot est dur : quel autre nom pourrait-on lui donner s'il avait assassiné des gens de bien ?

MOI

Le beau délire !

MA SOEUR

Il serait à souhaiter...

MON FRÈRE, à mOi.

Vous êtes le souverain ; cette affaire est soumise à votre décision : quelle sera-t-elle ?

MOI

L'abbé, vous me tendez un piège, et je veux bien y donner. Je condamnerai le vice-roi à prendre la place du savetier, et le savetier à prendre la place du vice-roi.

MA SOEUR

Fort bien, mon frère.

Mon père reparut avec ce visage serein qu'il avait toujours après la prière. On lui raconta le fait, et il confirma la sentence de l'abbé. Ma sœur ajouta :

— Et voilà Messine privée, sinon du seul homme juste, du moins du seul brave citoyen qu'il y eût. Gela m'afflige.

On servit, on disputa encore un peu contre moi, on plaisanta beaucoup le prieur sur sa décision du chapelier, et le peu de cas qu'il faisait des prieurs et des chanoines. On lui proposa le cas du testament ; au lieu de le résoudre, il nous raconta un f;iit qui lui était personnel.

26 ENTRETIEN d'uN PÈRE

. LE PHIEUR.

Vous VOUS rappelez l'énorme faillite du changeur Bourmont ?

MON PÈRE

Si je me la rappelle t j'y étais pour quelque chose.

LE PRIEUR

Tant mieux.

MON PÈRE

Pourquoi tant mieux ?

LE PRIKUR.

C'est que si j'ai mal fait, ma conscience en sera soulagée d'autant. Je fus nommé syndic des créanciers. Il y avait parmi les elfets actifs de Bourmont un billet de cent livres sur un pauvre marchani grainetier, son voisin. Gs billet, partagé au prorata dà la multitude des créanciers, n'allait pas à douz3 sous pour chacun d'eux, et exigé du grainetier, c'était sa ruine. Je supposai...

MON PÈRE

Que chaque créancier n'aurait pas refusé douze sous à ce malheureux. Vous déchirâtes le billet, et vous fîtes l'aumône de ma bourse.

LE PRIEUR

Il est vrai ; en ètes-vous fâché ?

M UN PÈRE

Non.

LE PRIEUR

Ayez la bonté de croire que les autres n'en seraient pas pi. s fâchés que vous, et tout sera dit.

MON PÈRE

Mais, monsieur le prieur, si vous lacérez de votre autorité privée un i)illet, pourquoi n'en lacére/-vous pas deux, trois, quatre, lout autant qu'il se trouvera d'indigents à secourir aux dépens d'autrui ? Ce prin-

cipe de commisération peut nous mener loin, monsieur le prieur; la justice, la justice...

LE PRIEUll,

On l'a dit, est souvent une grande injustice.

Mais mon père demanda son bonnet de nuit, rompit la conversation, et nous envoya couclier. Lorsque ce lut à mon tour de lui souhaiter la bonne nuit, en l'embrassant je lui dis à l'oreille :

— Mon père, c'est qu'à la rigueur il n'y a point de lois pour le sage...

— Parle plus bas.

— Toutes étant sujettes à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre et s'en affranchir.

— Je ne serais pas trop fâché, me répondit-il, qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens comme toi ; mais je n'y habiterais pas s'ils pensaient tous de même.

Paris, lo juillet iTôd *.

Voici la lettre de Grimm. Je l'ai relue avant que de vous l'envoyer. Imaginez sa douleur lorsqu'il aura appris que celui qui lui disait en l'embrassant, il y a quelques mois : « Voilà pour mon fils, voilà pour ma lille, voilà pour ma petite-fille, » n'est plus. Il s'est endormi entre les bras de ses deux enfants, sans douleur, sans agonie et sans efforts. Mon père n'était pas un de ces hommes qu'on oubliait quand on l'avait connu. Grimm se ressouviendra de lui et le pleurera. Vous adoucirez l'idée que j'en garderai ; elle ne me quittera pas même à côté de vous. Il ne s'agit que d'être bon fils, homme bien reconnaissant et bien tendre, et il me

1 Ceci est un fragment d'une lettre à mademoiselle VoUand ; il complète bien ce que l'on sait de l'affection de Diderot pour son père.

28 REGUKTS SUR M\ VIKILLE

semble que j'ai ces deu^c qualités. On n'éprouverait plus cette joie bruyante ; l'àme ne s'ouvrirait que par intervalles ; mais le rayon de gaieté qui s'en échapperait, semblable au rayon de lumière qui descend du ciel dans un jour nébuleux et couvert, n'en aurait que plus d'éclat et d'effet. Celui de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous pas remarqué quelquefois, à la campagne, le silence subit des oiseaux s'il arrive que, dans un temps serein, un nuage vienne à s'arrêter sur un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage ? Un habit de deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux : il passe et le chant recommence.

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