LE GÉOMÈTRE
Et combien à peu près t'a coûté la maladie de ta femme ?
LE CHAPEMliR.
A peu près la même sonnne.
LE r.KOMÈTHE.
Eh bien! qui de 20,000 francs paye 20,000 francs, reste zéro.
MON PÈRE, à moi.
Et qu'en dit la philosophie ?
MOI
La philosophie se tait oii la loi n'a pas le sens commun... ï "lîôrTpère sentit qu'il ne fallait pas me presser ; et portant tout de suite la parole au chapelier :
— Maître un tel, lui dit-il, vous nous avez confessé que, depuis que vous aviez spolié la succession de votre femme, vous aviez perdu le repos. Et à quoi vous sert donc cet argent, qui vous a ôté le plus grand des biens? Défaites- vous-en vite, et buvez, mangez, dormez, travaillez, soyez heureux chez-vous, si vous y pouvez tenir ; ou ailleurs, si vous ne pouvez pas tenir chez vous.
Le chapelier répliqua 'brusquement :
— Non, monsieur, je m'en irai à Genève.
— Et tu crois que tu laisseras le remords ici ?
— Je ne sais, mais j'irai à Genève.
— Va oii tu voudras, tu y trouveras ta conscience. Le chapelier partit ; sa réponse bizarre devint le sujet
de l'entretien. On convint que peut-être la distance des-f-\ lieux et du temps affaiblissait plus ou moins tous les sentiments, toutes les sortes de consciences, même cehe du crime. L'assassin, transporté sur le rivage de la Chine, est trop loin pour apercevoir le cadavre qu'il a i laissé sanglant sur les bords de la Seine. Le remords:^ 1 naît peut-être moins de l'horreur de soi que de la crainte ' des autres, moins de la honte de l'action que du blâme et du châtiment qui la suivraient s'il arrivait qu'on la découvrît. Et quel est le criminel clandestin assez tranquille dans l'obscurité pour ne pas redouter la trahison d'une circonstance imprévue ou l'indiscrétion d'un mot peu réfléchi ? Quelle certitude a-t il qu'il ne se décèlera point dans le délire de la fièvre ou du rêve ? On l'en-
14 ENTRETIEN d'uN PÈRE
tendra sur le lieu de la scène, et il est perdu. Ceux qui l'environneront à la Chine ne le comprendront pas. « Mes enfants, les jours du méchant sont remplis d'alarmes. T.P> ipppt; n^o<i faif qi.ip pnnv l'IiATrimP Hp Uipn •
ic'est lui seul qui vit et meurt tranquille. » *
Ce texte épuisé, les visites s'en allèrent, mon frère et ma sœur rentrèrent ; la conversation interrompue fut reprise, et mon père dit :
— Dieu soit loué ! nous voilà ensemble. Je me trouve bien avec les autres, mais mieux avec vous.
Puis s'adressant à moi :
— Pourquoi, me demanda-t-il, n'as-tu pas dit ton avis au chapelier ?
— C'est que vous m'en avez empêché.
— Ai-je mal fait ?
— Non, parce qu'il n'y a point de bon conseil pour un sot. Quoi donc I est-ce que cet homme n'est pas le plus proche parent de sa femme ? Est-ce que le bien qu'il a retenu ne lui a pas été donné en dot? Est-ce qu'il ne lui appartient pas au titre le plus légitime ?
\ Quel est le droit de ses collatéraux ?
MON Pi:itE.
Tu ne vois que la loi, mais tu n'en vois pas l'esprit.
MOI
Je vois comme vous, mon père, le peu de sûreté des ,femmes, méprisées, haïes à tort à travers de leurs maris, si la mort saisissait ceux-ci de leurs biens. Mais cju'estce que cela me fait à moi, honnête homme, qui ai bien rempli mes devoirs avec la mienue ? Ne suis-je pas assez malheureux de l'avoir perdue? Faut-il qu'on vienne encore m'enlever sa dépouille ?
MON PÈHE.
Mais si tu reconnais la sagesse de la loi, il faut t'y conformer, ce me semble.
MA SOEUR
Sans la loi, il n'y a plus de vol.
iMor.
Vous vous trompez, ma sœur.
MON FHÈRE.
Sans la loi, tout est à tous, et il n'y a plus de propriété.
MOI
Vous vous trompez, mon frère.
MOV FRÈRE.
IEt qu'est-ce qui fonde donc la propriété ? MOI.
,^ Primitivement, c'est la prise de possession par le travail. La nature a fait les bonnes lois de toute éternité ; c'est une force légitime qui en assure l'exécution, et cette force, qui peut tout contre le méchant, ne peut rien contre l'homme de bien. Je suis cet homme de bien, et dans des circonstances et beaucoup d'autres que je vous détaillerais, je la cite au tribunal de mon cœur, de ma raison, de ma conscience, au tribunal de l'équité naturelle ; je l'interroge, je m'y soumets, ou je l'annule.
MON FÈRE
Prêche ces principes-là sur les toits, je te promets qu'ils feront fortune, et tu verras les belles choses qui en résulteront.
MOI
Je ne les prêcherai pas ; il y a des vérités qui ne sont pas faites pour les fous ; mais je les garderai pour moi.
MON PÈRE
Pour toi, tu es un saa^ ?
MOI
Assurément.
MON PÈRE
D'après cela, je pense bien que tu n'approuveras pas
16 ENTRETIEN d'uN PÈRE
autrement la conduite que j'ai tenue dans l'affaire du curé de Thivet. Mais toi, l'abbé, qu'en penses -tu? l'abbé.
Je pense, mon père, que vous avez agi prudemment de consulter et d'en croire le P. Bouin, et que si vous eussiez suivi votre premier mouvement, nous étions en effet ruinés.
MON PÈRE
Et toi, grand philosophe, tu n'es pas de cet avis ? MOI. ,
Non.
MON PÈRE
Cela est bien court. Va ton chemin.
MOI
Vous me l'ordonnez ?
MON PÈRE
Sans doute.
MOI
Sans ménagement ?
MON PÈRE
Sans doute.
MOI
Non certes, lui répondis-je avec chaleur, je ne suis pas de ct't avis. Je pense, moi, que si vous avez jamais t'ait une mauvaise action dans votre vie, c'est celle-là ; et que si vous vous fussiez cru obligé à restitution envers le légataire après avoir déchiré le testament, vous l'êtes bien davantage envers les héritiers pour y avoir manqué.
MON PÈRE
Il faut que je l'avoue, cette action m'est toujours restée sur le cœur; mais le P. Bouin I...
MOI
Votre P. Bouin, avec toute sa réputation de science et
de sainteté, n'était qu'un mauvais raisonneur, un bigot à lête rétrécie.
MA SŒUR, à voix basse.
Est-ce que ton projet est de nous ruiner ?
MON PÈKE.
Paix I paix ! laisse là le P. Bouin, et dis-nous tes raisons, sans injurier personne.
MOI
Mes raisons ? Elles sont simples, et les voici : ou le testati^ur a voulu supprimer l'acte qu'il avait fait dans la dureté de son cœur, comme tout concourait à la démontrer, et vous avez annulé sa résipiscence ; ou il a voulu que cet acte atroce eût son etïet, et vous vous êtes associé à son injustice.
MON PÈRK.
A son injustice ? C'est bientôt dit.
MOI
Oui, oui, à son injustice : car tout ce que le P. Bouin vous a débité ne sont que de vaines subtilités, de pauvres conjectures, des peut-être sans aucune valeur, sans aucun poids, auprès des circonstances qui étaient tout caractère de validité à l'acte injuste que vous avez tiré de la poussière, produit et réhabilité. Un coffre à paperasse ; parmi ces paperasses une vieille paperasse prescrite par sa date, par son injustice, par son mélange avec d'autres paperasses, par la mort des exécuteurs, par le mépris des lettres du légataire, par la richesse de ce légataire et par la pauvreté des véritables héritiers 1 Qu'oppose-t-on à cela ? Une restitution présuméel Vous verrez que ce pauvre diable de prêtre, qui n'avait pas un sou lorsqu'il arriva dans sa cure, et qui avait passé quatre-vingts ans de sa vie à amasser environ 100,000 francs en entassant sou par sou, avait fait autrefois aux Frémyns, chez qui il n'avait point demeuré.
18 ENTRETIEN d'uN PÈRE
et qu'il n'avait peut-êl"e jamais connus que de nom, un vol de 100,000 Irancs. Et cjuand ce prétendu vol eût été réel, le çirand malheur que...!- J'aurais brûlé cet acte d'iniquité. Il fallait le brûler, vous d's-je; il fallait écouler votre cœur, qui n'a cessé de réclamer depuis, et qui en savait plus que votre imbécile Bouin, dont la di'cision ne prouve que Fautorité redoutable des opinions religie isei sur les tètes les mieux organisées, et l'intlui nce pernicieuse des lois injustes, des faux principes sur le bon seiis et Véqu té naturelle. Si vous eussiez été à côté du curé lorsqu'il écrivit cet inique testament, ne T'eussiez-vous pas mis en pièces? Le sort le jette entre vos mains, et vous le conservez I
MON PÈliE.
Et si le curé t'avait institué son légataire universel?
MOI
L'acte odieux n'en aurait été que plus promptement cassé.
MON PÈRE
Je n'en doute nullement; mais n'y a-t-il aucune différence en ire le donataire d'un autre et le tien ?. ..
MOI
Au'^.une. Us sont tous les deux justes ou injustes, honnêtes ou malhonnêtes...
MON PHiu:.
Lorsque la loi ordonne, après le décès, l'inventaire et lalectuie de tous les papieis sans exception, elle a son motif, sans doute ; et ce motif, quel est-il?
MOI
Si j'étais caustique, je vous ré ondrais : De dévorer les héritiers, en mnlti|ilianl ce qu'on ap[)clle des vacations. Mais songez (|ue vous n'étiez point l'homme de la loi, et qu afiranciii de toute forme juridiciue, vous
n'aviez de fonctions à remplir que celles de la bienfaisance et de l'équité naturelle.
Ma sœur se taisait, mais elle me serrait la main en signe d'approbation. L'abbé secouait les oreilles, et mon père disait :
— Et puis encore une petite injure au P. Bouin. Tu crois du moins que ma religion m'absout?
MOI
Je le crois ; mais tant pis pour elle.
MON PÈRE
Cet acte, que tu brûles de ton autorité privée, tu crois qu'il aurait été déclaré valide au tribunal de la loi?
MOI
Gela se peut ; mais tant pis pour la loi.
MON PÈRE
Tu crois qu'elle aurait négligé toutes ces circonstances, que tu fais valoir avec tant de force ?
MOI
Je n'en sais rien ; mais j'en aurais voulu avoir le cœur net. J'y aurais sacrifié une cinquantaine de louis, c'aurait été une charité bien faite, et j'aurais attaqué le testament au nom de ces pauvres héritiers.
MON PÈRE
Oh ! pour cela, si tu avais été avec moi et que tu m'en eusses donné le conseil, quoique dans les commencements d'un établissement cinquante louis ce soit une somme, il y a tout à parier que je l'aurais suivi. l'abbé.
Pour moi, j'aurais autant aimé donner cet argent aux pauvres héritiers qu'aux gens de justice.
MOI
Et vous croyez, mon frère, qu'on aurait perdu ce procès ?