REGRETS SUR MA VIEI1.F.E
qui peut-être un jour conduiras mes effets sur le pont Saint-Michel ^, où l'on entendra la voix enrouée d'un crieur dire : A vingt louis une Vénus accroupie 1
L'intervalle qui restait entre la tablette de ce bureau et la Tempête de Vernet faisait un vide désagréable à l'œil. Ce vide fut rempli par une pendule ; et quelle pendule encore ! une pendule à la Geoffrin, une pendule oii l'or contraste avec le bronze.
Il y avait un angle vacant à côté de ma fenêtre. Cet angle demandait un secrétaire, (|u'il obtint.
Autre vide déplaisant entre la tablette du secrétaire et la belle tête de Rubens, et rempli par deux Lagrenée.
Ici est une Madeleine du même artiste ; là, c'est une esquisse de Vien " ou de Machy ^, car je donnai aussi dans les esquisses. Et ce fut ainsi que le réduit édifiant du philosophe se transforma dans le cabinet scandaleux du publicain. J'insulte ainsi à la misère nationale.
De ma médiocrité première, il n'est resté qu'un
^ Lieu où l'on vendait les meubles saisis pour dettes.
- Vien (Joseph- Marie) né à Montpellier en 17 46, fut élève d'un peintre obscur nommé Grial, puis de Charles Natoire; grand prix de Home en 1745, il fut reçu membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture en 17.-) i, nommé directeur de l'Ecole française de Rome en 177'), recteur de l'Académie de peinture en 1781, et premier peintre du roi en 1789. Le premier empire le nomma sénateur et lui donna le titre de comte. Vien mourut en 180!). Auteur d'un grand nombre de tableaux et de dessins (musées du Louvre, de Montpellier, de IN'imes, de Toulouse, etc.), il a composé et gravé un curieux album d'eaux-fortes intitulé : la Caravane de la Mecque, d'après une mascarade organisée par les élèves de l'Ecole de Rome.
■' Pierre-Antoine, de Machy ou Oemachy, né à Paris en 1723, mort dans cette ville le 10 septembre 1807, fut élève do Servandoni et se lit surtout connaître par d'innombrables études do monuments et de ruines prises à Paris et i Versailles et dont presque tous les modèles ont depuis longtemps disparu, ce qui donne aujourd'hui une très grande valeur à ces peintures jd'ail leurs agréables et faciles. Beaucoup de ces tableaux ont été gravés en couleur par Sun lils et \r.i\- Jaiiinet, Deseourlis et Basaii.
tapis de lisières. Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j'ai juré et je jure, caries pieds de Denis le philosophe ne fouleront jamais un chef-d'œuvre de la Savonnerie, que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de la chaumière dans le palais de son souverain réserva ses sabots. Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j'entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j'aperçois mon ancien tapis de lisières, il me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'enirée de mon cœur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porto s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi ; il me trouve la même affabilité ; je l'écoute, je le conseille, je le secours, je le plains. Mon àme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est point relevée. Mon dos est bon et rond, comme ci-devant ; c'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité. Mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore agi. Mais, avec le temps, qui sait ce qui peut arriver ? Qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et sa fille, qui s'est endetté, qui a cessé d'être époux et père, et qui, au lieu de déposer au fond d'un cotfre fidèle une somme utile.... Ah! saint prophète \ levez vos mains au ciel, priez pour un ami en péril ; dites à Dieu : Si tu vois, dans tes décrets éternels, que la richesse corrompe le cœur de Denis, n'épargne pas les chefs-d'œuvre qu'il idolâtre ; détruis-les, et ramène-le à sa première pauvreté ! Et moi, je dirai au ciel, de mon côté : 0 Dieu ! je me résigne à la prière du saint prophète et à ta volonté ! Je t'abandonne tout, reprends tout ; oui, tout, excepté
* Surnom donné par ses amis à Grirani, auteur du Petit prophète de Boehmischbroda (1733, in-S"), pamphlet sur la querelle de la musique italienne et de la musique française qui divisa les dilettanti de Paris pendant plusieurs mois et fut l'origine d'une foule de brocluires.