‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 19 sur 43 · REGRETS SUR MA VIEILLE · texte numérisé non relu

REGRETS SUR MA VIEILLE

le Vernet. Ah ! laisse-moi le Veriiet! Ce n'est pas l'artiste, c'est toi qui l'as fait. Respecte Toiivrage de l'amitié et le tien. Vois ce phare, vois cette tour adjacente qui s'élève à droite ; vois ce vieil arbre que les vents ont déchiré. Que cette masse est belle I Au-dessous de cette masse obscure, vois ces rochers couverts de verdure. C'est ainsi que ta main puissante les a formés, c'est ainsi que ta main bienfaisante les a tapissés. Vois cette terrasse inégale, qui descend du pied des rochers vers la mer : c'est l'image des dégradations que tu as permis au temps d'exercer sur les choses du monde les plus solides. Ton soleil l'aurait-il autrement éclairée? Dieu I si tu anéantis cet ouvrage de l'art, on dira que tu es un Dieu jaloux. Prends en pitié les malheureux épars sur cette rive. Ne suffit-il pas de leur avoir montré le fond des abîmes ? Ne les as-tu sauvés que pour les perdre ? Écoute la prière de celui-ci qui te remercie. Aide les efforts de celui qui rassemble les tristes restes de sa fortune. Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux : hélas ! il se promettait des retours si avantageux I il avait médité le repos et la retraite ; il en était à son dernier voyage. Cent fois, dans la route, il avait calculé sur ses doigts le fond de sa fortune, il en avait arrangé l'emploi, et voilà toutes ses espérances trompées ; à peine lui restc-t-il de quoi couvrir ses bras nus. Sois touché de la tendresse de ces deux époux. Vois la terreur que tu as inspirée à cette femme. Elle te rend grâce du mal que tu ne lui a pas fait. Cependant son enfant, trop jeune pour savoir à quel péril tu l'avais exposé, lui, son père et sa mère, s'occupe du fidèle compagnon de son voyage ; il rattache le collier de son chien. Fais grâce à l'innocent. Vois cette mère fraîchement échappée des eaux avec son époux ; ce n'est pas pour elle qu'elle a tremblé, c'est

pour son enfant I Vois comme elle le serre contre son sein ; vois comme elle le baise f 0 Dieu, reconnais les eaux que tu as créées ! reconnais-les, et lorsque ton souffle les agite, et lorsque ta main les apaise ! Reconnais les sombres nuages que tu avais rassemblés, et qu'il t'a plu de dissiper I Déjà ils se séparent, ils s'éloignent ; déjà la lueur de l'astre du jour renaît sur la face des eaux ; je présage le calme à cet horizon rougeàtre. Qu'il est loin, cet horizon I il ne confine point avecle ciel ; achève de rendre à la mer sa tranquillité ; permets à ces matelots de remettre à flot leur navire échoué, seconde leur travail, donne-leur des forces et laisse-moi mon tableau ! Laisse-le-moi comme la verge dont tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'est plus moi qu'on visite, qu'on vient entendre, c'est Vernet qu'on vient admirer chez moi. Le peintre a humilié le philosophe.

0 mon ami, le beau Vernet que je possède t Le sujet est la fin d'une tempête sans catastrophe fâcheuse. Les flots sont encore agités, le ciel couvert de nuages, les matelots s'occupent sur le navire échoué, les habitants accourent des montagnes voisines. Que cet artiste a d'esprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit nombre de figures principales pour rendre toutes les circonstances de l'instant qu'il a choisi. Gomme toute cette scène est vraie t comme tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur 1 Je veux garder ce témoignage de son amitié ; je veux que mon gendre le transmette à ses enfants, ses enfants aux leurs, et ceux-ci aux enfants qui naîtront d'eux. Si vous voyiez le bel ensemble de ce morceau, comme tout y est harmonieux, comme les effets s'y enchaînent, comme tout se fait valoir sans effort et sans apprêt, comme ces montagnes de la droite sont vaporeuses ; comme ces rochers et les édifices surimposés

36 LES DEUX AMIS DE BOURBONiNE.

sont beaux ; comme cet arbre est pittoresque ; comme cette terrasse est éclairée ; comme la lumière s'y dégrade ; comme ces figures sont disposées, vraies, agissantes, naturelles , vivantes ; comme elles intéressent ; la force dont elles sont peintes, la pureté dont elles sont dessinées ; comme elles se détachent du fond ; l'énorme étendue de cet espace, la vérité de ces eaux, ces nuées, ce ciel, cet horizon ! Ici, le fond est privé de lumière et le devant éclairé, au contraire du technique commun . Venez voir mon Vernet, mais ne me Yôiey pas.

Avec le temps, les dettes s'acquitteront, le remords s'apaisera, et j'aurai une jouissance pure. Ne craignez pas que la fureur d'entasser de belles choses me prenne. Les amis que j'avais, je les ai, et le nombre n'en est pas augmenté.

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