LES DEUX AMIS DE BOURDONNE
croyable, il courait d'un endroit à l'autre ; en courant, il chargeait son fusil, tirait, donnait un coup de sifflet. Ces coups de sifflet, ces coups de fusils donnés, tirés à différents intervalles et de différents côtés, firent craindre aux cavaliers de maréchaussée qu'il n'y eût là une horde de contrebandiers, et ils se retirèrent en diligence.
« Lorsque Félix les vit éloignés, il revint sur le champ de bataille ; il mit le cadavre du charbonnier sur ses épaules et reprit le chemin de la cabane, où la charbonnière et ses enfants durmaient encore. Il s'arrête à la porte, il étend le cadavre à ses pieds et s'assied le dos appuyé contre un arbre et le visage tourné vcs l'entrée de la cabane. Voilà le spectacle qui attendait la charbonnière au sortir de sa baraque.
« Elle s'éveille, elle ne trouve point son mari à côté d'elle ; elle cherche des yeux Félix, point de Félix. Elle se lève, elle sort, elle voit, elle crie, elle tombe à la renverse. Ses enfants accourent, ils voient, ils crient; ils se roulent sur leur père ; ils se roulent sur leur mère. La charbonnière, rappelée à elle-même par le tumulte et les cris de s'^s enfants, s'arrache les cheveux, se déchire les joues. Félix, immobile au pied de son arbre, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, leur disait d'une voix éteinte : « Tiiez-moi. » Il se faisait un moment de silence; ensuite la douleur et les cris reprenaient, et Félix leur disait : « Tue/-moi, enfants I par pitié, tuez-moi I »
« Ils passèrent ainsi trois jours et trois nuits à se désoler, le quatrième, Félix dit à la charbonnière : « Femme, prends ton bissac, mets-y du pain, et suismoi. » Après un long circuit à travcr nos montagnes et nos forêts, ils arrivèrent à la maison d'Olivier, qui est située comme vous savez, à l'extrémité du bourg, à l'en-
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droit où la voie se partage en deux routes, dont l'une conduit en Franche-Comté et l'antre en Lorraine.
« C'est là que Félix va apprendre la mort d'Olivier et se trouver entre les veuves de deux hommes massacrés à son sujet. Il entre et dit brusquement à la femme Olivier : Où est Olivier? Au silence de cette femme, à son vêtement, à ses pleurs, il comprit qu'Olivier n'était plus. Il se trouva mal ; il tomba et se fendit la tête contre la huche à pétrir le pain. Les deux veuves le relevèrent ; son sang coulait sur elles, et tandis qu'elles s'occupaient à l'étancher avec leurs tabliers, il leur disait : « Et vous êtes leurs femmes, et vous me secourez ! » Puis il défaillait, puis il revenait, et disait en soupirant * « Que ne me laissait-il ? Pourquoi s'en venir à Reims I pourquoi l'y laisser venir?... » Puis sa tête se perdait, il entrait en fureur, il se roulait à terre et déchirait ses vêtements. Dans un de ces accès, il tira son sabre, et il allait s'en frapper; mais les deux femmes se jetèrent sur lui, crièrent au secours ; les voisins accoururent, on le lia avec des cordes, et il fut saigné sept à huit fois. Sa fureur tomba avec l'épuisement de ses forces, et il resta comme mort pendant trois ou quatre jours, au bout desquels la raison lui revint. Dans le premier moment, il tourna ses yeux autour de lui, comme un homme qui sort d'un profond sommeil, et il dit : « Où « suis-je ? Femmes, qui êtes-vous ? » La charbonnière lui répondit: « Je suis la charbonnière... » Il reprit : « Ah I oui, la charbonnière... Et vous?... » La femme Olivier se tut. Alors il se mit à pleurer ; il se tourna du côté de la muraille, et dit en sanglotant : « Je suis chez « Olivier... ce ht est celu^ d'Olivier... Et cette femme « qui est là, c'était la sienne ! Ah I... »
« Ces deux femmes en eurent tant de soin, elles lui inspirèrent tant de pitié, elles le prièrent si instamment