MICHEL VAN LOO
Portrait de M. Diderot.
Moi. J'aime Michel ; mais j'aime enrore mieux la vérité.Assez ressemblant; il peut dire à ceux qui ne le reconnaissent pas, comme le jardinier de l'opéra-comique: C'est qu'il nem'a jamais vu sans perruque^Trèsvivant ; c'est sa douceur, avec sa vivacité ; mais trop jeune, tète trop petite, joli comme une femme, lorp^nant, souriant, mignard, iaisant le pclit bec, la bouche en cœur ; rien de la sagesse de couleur du cardinal de ChoiseuV; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capilalion vient à l'imposer sur sa robe de chambre. L'écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu'il est possible, (juand on a voulu la couleur brillante, et qu'on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche, qui n'est pas dessinée. On le voit de face ; il a la tête nue ; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l'air d'une vieille coquette qui fait encore
1 Louis-Michel Var» Loo, né à Toulon on 1707, mort à Paris lo "iO mars n71, fut éii^ve ilo son (yére Jo;in-IJaplislfi. reçu acalémicioti en 1733 et appelé en Espatîue par Pliilippe V, avec le litre de premier p irilre ilu roi. Il adopta le ficnre du portrait. Celui de Diderot est encore aujourd'hui conservé par les descendants du philosophe.
* Allusion à un opi'ra-c-oinirjue de l'iiilidor, paroles de Sedaine, représenté en 1761, et intitulé : le Jardinier H son snifneur.
'■'• Autre portrait exposé par Michel Van Loo au même salon.
l'aimable ; la position d'un secrétaire d'État, et non d'un philosophe. Lafausseté du premier moment a influé sur tout le reste. C'est cette folle de madame Van Loo, qui venait jaser avec lui tandis qu'on le peignait, qui lui a donné cet air-là, et qui a tout gâté. Si elle s'était mise à son clavecin, et qu'elle eût préludé ou chanté:
Non ha raçiionc, inifralo, Un core abbandimalo,
ouquelque autre morceau du même genre, le philosophe sensible eût pris un tout autre caractère ; et le portrait s'en serait ressenti. Ou, mieux encore, il fallait le laisser seul, et l'abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entr'ouverte,scs regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête, fortement occupée, se serait peint sur son visage ; et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez à jamais un témoignage précieux de l'amitié d'un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là? Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi.J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je nefus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très-vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêlise, à la rusticité des anciens temps. Sans l'exagération de tous les traits dans la gravure qu'on a faite d'après le crayon de Greuze *, je serais infiniment mieux. J'ai un masque qui trompe
1 Le dessin de Greuze, exécuté en ntiS, a été gravé par Aug. de Saint-Âubin.
l'artiste: soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que, les impressions de mon àme se succédant trèsrapidement et se poignant toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devienne beauco'^p plus ditficile qu'il ne la croyait. Je n'ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand^ (jui m'attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garand me voit ; Ecco il vcro Pfdcinello. M. Grimni l'a fait graver, mais il ne le communique pas. Il attend toujours une inscription, qu'il n'aura que quand j'aurai produit quelque chose qui m'immortalise. — Et quand l'aura-t-il ? Quand? demain peut-être. Et qui sait ce que je puis ? Je n'ai pas la conscience d'avoir encore employé la moitié de mes forces ; jusqu'à présent je n'ai que baguenaudé. J'oubliais, parmi les bons portraits de moi, le buste de mademoiselle Gollot, surtout le dernier, qui appartient à M. Grimm, m .n ami -. Il est bien, il est très-bien ; il a pris chez lui '.a place d'un autre, que son maitre M. Falconet avait fait, et qui n'était pas bien. Lorsque Falconet eut vu le buste de son élève, il prit un marteau, et cassa le sien devant elle. Gela est franc et courageux. Ce buste, en tombant en morceaux sous le coup de l'artiste, mit à découvert deux belles oreilles qui s'étaient conservées entières sous une indigne perruque dont madame GeoliVin ni 'avait fait
* Ce portrait peint par Garand, et «ioat la gravure originale par Chenu est des plus raie-, a été reproduit sur acier en tête des Œiitres complèlea (éd. Garnier frères).
2 Marie-Anne Gollot, née à Paris en 1718, entra à seize ans dans l'atelier de Fal'ronet dont elle devint la meilleure élevé. Elle la'Tonipagna en Uiissle et y modela la tète de la statue de l'ifrre I*'' éri,,'ce sur la place île l'Amiraolé. V.Wii t>pousa plus tar.l Maurice- l'Etienne, (ils du statuaire et mourut à ISancy li; -23 lévrier 1821. On lui doit deux bustes de Oidfrot, l'un (celui doui il ejliii question et dont le moule existe encore à Sèvies), l'autre qu'ell»" exécuta à. Siiul-Pétcrshourt; en mi et qui est conservé à l'Knnitage.
affubler après coup. M. Grimm n'avait jamais pu pardonner cette perruque à madame Geoffrin. Dieu merci, les voilà réconciliés ; et ce Falconet, cet artiste si peu jaloux de la réputation dans l'avenir, ce contempteur si déterminé de l'immortalité, cethomme si disrespectiieiix de la postérité, délivré du souci de lui transmettre un mauvais buste. Je dirai cependant de ce mauvais buste, qu'on y voyait les traces d'une peine d'àme secrète dont j'étais dévoré lorsque l'artiste le fit. Gomment se fait-il que l'artiste manque les traits grossiers d'une physionomie qu'il a sous les yeux, et fasse passer sur sa toile ou sur sa terre glaise les sentiments secrets, les irapressions cachées au fond d'une àme qu'il ignore? La Tour avait faille portrait d'un ami '.On dit à cet ami qu'on lui avait donné un teint brun qu'il n'avait pas. L'ouvrage est rapporté dans l'atelier de l'artiste, et le jour pris pour le retoucher. L'ami arrive à l'heure marquée. L'artiste prend ses crayons. Il travaille, il gâte tout; il s'écrie : « J'ai tout gâté. Vous avez l'air d'un homme qui lutte contre le sommeil ; » et c'était en etîet l'action de son modèle, qui avait passé la nuit à côté d'une parente inrlisposée.
Michel Van Loo est vraiment un artiste ; il entend la grande machine; témoin quelques tableaux de famille, où les figures sont grandes comme nature, et louables par toutes les parties de la peinture. Celui-ci est bien l'inverse de Lagrenée. Son talent s'étend en raison de la grandeur de son cadre. Convenons toutefois qu'il ne sait pas rendre la iinesse de la peau des femmes ; que.
* Maurice-Quentin de La Tour, né le 5 septembre 1701 à Saint-Quentin, mort le n février 1788, le plus grand pasteili.-te français et l'un de nos meilleurs peintres de portraits. Sa ville natale pjssède un fort beau cboixdfl ses œuvres et le Louvre son trrand portrait de madame de Pouipadour, dans lequel il s'est en quelque sorte surpassé.
pour toute cette variété de teintes que nous y voyons, il n'a que du blanc, du rouge et du gris, et qu'il réussit mieux aux portraits d'hommes. Je l'aime, parce qu'il est simple et honnête, parce que c'est la douceur et la bienfaisance personni liées. Personne n'a plus que lui la physionomie de son àme. 11 avait un ami en Espagne. Il prit envie à cet ami d'é(iuiper un vaisseau. Micliel lui confia toute sa fortune. Le vaisseau fit naufrage ; la fortune confiée fut perdue, et l'ami noyé. Michel apprend ce désastre, et le premier mot qui lui vient à la bouche, c'est : J'ai perdu un bon ami. Gela vaut bien un bon tableau. (Salon de 1707.)
LAGRENI-ÎE,
Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité.
Ces deux figures rappellent la scène de Panurge et de l'Anglais qui arguaient par signes en Sorbonne.
A droite, une petite Ueligionnette de treize à cjuatorze ans, accroupie à terre, voilée, le bras gauche posé sur un livre ouvert, et plus grand (juelle ; l'autre bras pendant, et la main sur le genou ; l'index de cette main, je crois, dirigé vers le livre. Devant elle une Vérité, son aînée de quel(incs années, toute nue, sèche, blafaide, le corps hommasse, le bras et l'index de la main droite dirigés vers le ciel ; et cç bras, dont le raccourci n'est pas assez senti, de trois ou (juatre ans plus jeune que le reste de la figure ; derrière cet;e Vérité, un petit G '-nie renversé sur un nu.ige. Eh bien 1 mon ami, y avcz-vous jamais rien conq)ris '/ Çà, niellez votre esprit à la torture, et dites moi le sens qu'il y a là-dedans. Je gage ([ue Lagrenée n'en sait pas là-dessus plus que nous. Et puis, qui s'est jamais avisé de montrer la
Religion, la Vérité, la Justice, les êtres les plus vénérables, les êtres du monde les plus anciens, sous des symboles aussi puérils ? De bonne foi, sont-ce là leur caractère, leur expression ? Monsieur Lagrenée, si un élève de l'école de Raphaël ou des Garrachcs en avait fait autant, n'en aurait-il pas eu les oreilles tirées d'un demi-pied ; et le maitre ne lui aurait-il pis dit : « Petit bélitre, à qui donneras-tu donc de la grandeur, de la solennité, de la majesté, si tu n'en donnes pas à la Religion, à la Justice, à la Vérité ? » Mais, me répond l'artiste, vous ne savez donc pas que ces vertus sont des dessus de porte pour un receveur général des finances? Je hausse les épaules, et je me tais, après avoir dit à M. de Lagrenée un petit mot sur le genre allégorique.
Une bonne fois pour toutes, sachez, monsieur de Lagrenée, qu'en général le symbole est froid, et qu'on ne peut lui ôter ce froid insipide, mortel, que par la simplicité, la force, la sublimité de l'idée.
Sachez qu'en général le symbole est obscur, et qu'il n'y a sorte de précaution qu'il ne faille prendre pour être clair.
Voulez-vous quelques exemples du genre allégorique, qui soient ingénieux et piquants ? je les prendrai dans le style satirique et plaisant, parce que je m'ennuie d'être triste.
Imaginez un enfant qui vient de souffler une grosse bulle. La bulle vole ; l'enfant qui l'a soufflée tremble, baisse la tête ; il craint que la bulle ne l'écrase en tombant sur lui. Gela parle, cela s'entend ; c'est l'emblème du superstitieux.
Imaginez un autre enfant qui s'enfuit devant un essaim d'abeilles dont il a frappé la ruche du pied, et qui le poursuivent. Cela parle, et cela s'entend ; c'est l'emblème du méchant.
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Imaginez un atelier de sculpteur en bois ; il a le ciseau à la main, il est devant son atelier, il a ébauché un ibis dont on commence à discerner le bec et les pattes. Sa femme est prosternée devant l'oiseau informe, et contraint son enfant à fléchir le genou comme elle. Gela parle encore, et cela s'entend sans dire le mot.
Imaginez un aigle qui cherche à s'élever dans les airs, et qui est arrêté dans son essor par un soliveau ; ou, si vous l'aimez mieux, imaginez, dans un pays où il y aurait une loi absurde, qui défendrait d'écrire sur la finance, au bout d'un pont un charlatan ayant derrière lui, au haut d'une perche, une pancarte où on lirait : De par le roi et M. le contrôleur générUl ; et devant lui une petite table avec des gobelets entre deux flambeaux. Tandis qu'un grand nombre de spectateurs s'amusent à lui voir faire ses tours, il souffle les bougies ; et au même instant tous les spectateurs mettent leurs mains sur leurs poches.
Monsieur de Ligrenée, sachez qu'une allégorie commune, quoique neuve, est mauvaise ; et qu'une allégorie sublime n'est bonne qu'une fois. C'est un bon mot usé, dès qu'il est redit.
Le Tiers Élut, ou l' A()r\cnXUire et le Commerce qui amènent l'Abondance.
Au centre, sur le fond. Mercure, le bras gauche jeté sur les épaules de l'Abondance, l'autre bras tourné vers la même figure, dans la position et l'action d'un prolecteur (|ui li présente à rÀgricnlture. Mercure tient son caducée de la main gauche ; il a aux deux côtés de sa tête deux ailes éployées, d'assez mauvais goût. L'Abonilance, sa corne sous son bras gauche, s'avance vers rAgiicultiiro. Il tombe de cette corne tous les signes de
la richesse. A gauche du tableau, l'Agriculture, la tête couronnée d'épis, offre ses bras ouverts à Mercure et à sa compagne. Derrière l'Agriculture, c'est un enfant vu par le dos, et chargé d'une gerbe qu'il emporte. Traduisons cette composition. Voilà le Commerce qui présente l'Abondance à l'Agriculture. Quel galimatias I ce même galimatias pourrait tout aussi bien être rendu par l'Abondance qui présenterait le Commerce à l'Agriculture, ou par l'Agriculture qui présenterait le Commerce à l'Abondance ; en un mot, en autant de façons qu'il y a de manières de combiner trois figures. Qnelle pauvreté ! quelle misère ! Attendez- vois, mon ami, à la répétition fréquente de cette exclamation. Du reste, tableau peint à merveille. L'Agriculture est une figure charmante, mais tout à fait charmante, et par la grâce de son contour, et par l'effet de la demi-teinte. Tout le monde accourt, on admire ; mais personne ne se demande : Qu'est-ce que cela signifie ? Ces quatre morceaux sont d'un pinceau moelleux. Celui de la Religion et de la Vérité est seulement je ne puis pas dire sale, mais seulement un peu épais.
ROBEHT '.
Lm poésie des ruines. Grande galerie éclairée du fond.
Oh I les belles, les sublimes ruines ! Quelle fermeté, et en même temps quelle légèreté, sûreté, facilité de
* Hubert Robert, né à ParU en 1733, fut destiné à l'état ecclésiastique, mais obtint de ses parents de suivre son g'iût pour lus arts et se rendit à Rome. Il y fit un long séjour et ne revinten Fran-equ'en 1768. La fécondité de Robert fut prodigieuse. Incarcéré lors de laKévolutinn, il Irouva le moyen de peindre et de dessiner jusque sur les a.^siettes grossières que lui fournissaient les geôliers; une confusion de noms le Ql échapper à la mort et il sortit de prison après une captivité de dis mois. Il mourut à Paris le 15 avril 1808.
i'.iS UEAUX-ARÏS.
pinceau f Quel effet ! quelle grandeur I quelle noblesse I Qu'on me dise à qui ces ruines appartiennent, afin que je les vole, le seul moyen d'acquérir quand on est indigent. Ht'las I elles font peut-être si peu de bonheur au riche stupide qui les possède ; et elles me rendraient si heureux f Propriétaire indolent, quel tort te fais-je lorsque je m'approprie des charmes que tu ignores ou que tu négliges? Avec quel étonnement, quelle surprise je regarde cette voûte brisée, les masses surimpo-éos à cette voûte I Les peuples qui ont élevé ce monument, où sont-ils? que sont-ils devenus? Dans quelle énorme profondeur obscure et muette mon œil va-t-il s'égaver ? A quelle prodigieuse distance est renvoyée la portion du ciel que j'aperçois à cette ouverture ! l'étonnante dégradation de lumière ! comme elle s'affaiblit en descendant du haut de cette voûte, sur la longueur de ces colonnes ! comme ces ténèbres sont pressées par le jour de l'entrée et le jour du fond ! on ne se lasse point de regarder. Le temps s'arrête pour celui (}ui admire. Que j'ai peu vécu I que ma jeunesse a peu (luré !
C'est une grande galerie voûtée, et enrichie intérieurement d'une colonnade qui règne de droite et de gauche. Vers le milieu de sa profondeur la voûte s'est brisée, et montre au-dessus de sa fracture les débris d'un éditice surimposé. Cette longue et vaste fabrique reçoit encore la lumière par son ouverture du fond. On voit à gauche, en dehors, une fontaine, au-dessus de cette fontaine, une statue antique assise ; au-dessous du piédestal de cette statue, un bassin élevé sur un massif <Ie pierre; autour de ce bassin, au-devaîit de la galerie, <lans les entre-colonnemenls, une foule de petites figures, de petits groupes, de petites scènes très-variées. On puise (le l'eau, on se repose, on se promène, on con-
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verse. Voilà bien du mouvement et du bruit. Je vous en dirai mon avis ailleurs, monsieur Robert; tout à l'heure. Vous êtes un habile homme ; vous excellerez, vous excellez dans votre genre. Mais étudiez Vernet : apprenez de lui à dessiner, à peindre, à rendre vos figures intéressantes ; et puisque vous vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce çenre a sa poétique. Vous l'ignorez absolument : cherchez-la. Vous avez le taire, mais l'idéal vous manque. Ne sentez-vous pas qu'il y a trop de ligures ici ? qu'il en faut effacer les trois quarts? Il n'en faut réserver que celles qui ajouteront à la solitude et au silence. Un seul homme, qui aurait erré dans ces ténèbres, les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée, m'aurait affecté davantage. L'obscurité seule, la majesté de l'édifice, la grandeur de la fabrique, l'étendue, la tranquillité, le retentissement sourd de l'espace, m'auraient fait frémir. Je n'aurais jamais pu me défendre d'aller rêver sous cette voûte, de m'asseoir entre ces colonnes, d'entrer dans voire tableau. Mais il y a trop d'importuns. Je m'arrête, je regarde, j'admire, et je passe. Monsieur Robert, vous ne savez pas encore pourquoi les ruines font tant de plaisir, indépendamment de la variété des accidents qu'elles montrent ; et je vais vous en dire ce qui m'en viendra sur-le-champ.
Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe : il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin, et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'atfaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de
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ces masses suspendues au-dessus de ma tète, et qui s'ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poTissièro; et je ne veux pas mourir ! et j'envie un faible tissu de (ibres et de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraine les nations les unes sur les autres, au fond d'un abimerommun ; moi, moi seul, je prétends m'arrèter sur le bord, et fendre le flot qui coule à me*s côtés !
Si le lieu d'une ruine est périlleux, je frémis. Si je m'y pio nets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C'est là que j'appelle mon ami, c'est là que nous jouirons de nous, sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux; c'est là que je sonde mon cœur, c'est là que j'interroge le sien, que je m' alarme et me rassure. De ce lieu, jusqu'aux habitants des villes, jusqu'aux demeures du tumulte, au séjour de l'intérêt, des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.
Si mon àme est prévenue d'un sentiment tendre, je m'y livrerai sans gène. Si mon cœur est calme, je goûterai ton le la douceur de son repos.
Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n'entends rien ; j'ai rompu avec tous les embarras de la vie. Personne ne me presse et ne m'écoute. Je puis me parler tout haut, m'aiïliger, verser des larmes sans contrainte.
0 censeur, (jui réside au fond de mon cœur, tu m'as suivi jusqu'ici I Je cherchais à me distraire de ton reproche ; et c'est ici que je t'cntenJs plus lortement. Fuyons ces lieux. Est-ce le séjour de l'innocence? est-ce celui du remords ? c'est l'un et l'autre, s -Ion l'ame qu'on y porte. Le méchant fuit la solitude ; l'honnne juste la cherche. H est si bien avec lui-môme t \ Salon de 1767.)
BEAUX-ARTS. ta
Un paysage du Poussin.
Vernet, tout fécond qu'il est, tout ingénieux, reste encore bien en arrière du Poussin du côté de l'idéal. Je ne vous parlerai point de VArcadie de celui-ci, ni de son inscription sublime, Et ego in Arcadla. « Je vivais aussi dans la délicieuse Arcadie. » Mais voici ce qu'il a montré dans un autre paysage plus sublime peutêtre, et moins connu. C'est celui-ci qui sait aussi, quand il lui plaît, vous jeter, du milieu d'une scène champêtre , l'épouvante et l'eifroi 1 La profondeur de sa toile est occupée par un paysage noble,maiestueux, immense. Il n'y a que des roches et des arbres, mais ils sont imposants. Votre œil parcourt une multitude de plans différents depuis le point le plus voisin de vous, jusqu'au point de la scène le plus enfoncé. Sur un de ses plans-ci, à gauche, tout à fait au loin, sur le fond, c'est un groupe de voyageurs qui se reposent, qui s'entretiennent, les uns assis, les autres couchés ; tous dans la plus parfaite sécurité. Sur un autre plan, plus sur le devant, et occupant le centre de la toile, c'est une femme qui lave son linge dans une rivière : elle écoute. Sur un troisième plan, plus sur la gauche, et tout à fait sur le devant, c'était un homme accroupi ; mais il commence à se lever, et à jeter ses regards, mêlés d'inquiétude et de curiosité, vers la gauche et le devant de la scène ; il a entendu. Tout à fait à droite et sur le devant, c'est un homme debout, transi de terreur, et prêt à s'enfuir; il a vu. Mais qui est-ce qui lui imprime cette terreur? qu'a-t-il vu ? Il a vu, tout à fait sur la gauche et sur le devant, une femme étendue à terre, enlacée d'un énorme serpent qui la dévore et qui l'entraîne au fond des eaux, où ses bras, sa tête et sa chevelure pendent
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déjà. Depuis les voyageurs tranquilles du fond jusqu'à ce dernier spectacle de terreur, quelle étendue immense I et sur cette étendue, quelle suite de passions ditierentes, jusqu'à vous qui êtes le dernier objet, le terme de la composition ! Le beau tout! le bel ensemble !...
Voilà les scènes qu'il faut savoir imaginer, quand on se mêle d'être un paysagiste. C'est à l'aide de ces fictions qu'une scène champêtre devient autant et plus intéressante qu'un fait historique. On y voit le charme de la nature avec les incidents les plus doux ou les plus terribles de la vie. Il s'agit bien de montrerici un homme qui passe; là, un pâtre qui conduit ses bestiaux ; ailleurs, un voyageur qui se repose; en un autre endroit, un pêcheur, sa ligne à la main, et les yeux attachés sur les eaux f Qu'est-ce que cela signifie ? Quelle sensation cela peut-il exciter en moi ? Quel esprit, quelle poésie y at-il là-dedans ? Sans imagination on peut trouver ces objets, à qui il ne reste plus que le mérite d'être bien ou mal placés, bien ou mal peints ; c'est qu'avant de se livrer à un genre de peinture, quel qu'il soit, il faudrait avoir lu , rélléchi , pensé ; c'est qu'il faudrait s'être exercé à la peinture histori({ue, q-ii conduit à tout. Tous les incidents du paysige du Poussin sont liés par une idée commune, quoi(iue isolés, distribués sur dilférents plans, et séparés par de grands intervalles. Les plus exposés au péril, ce sont ceux qui en sont les plus éloignés. Ils ne s'en doutent pas; ils s nt tranquilles, ils sont heureux, ils s'entretiennent de leur voyage. Hélas ! parmi eux il y a prut-être un époux que sa femme atteuii avec impatience, et ([u'elle ne reverra plus; un lils unique que sa mère a perdu de vue depuis longtemps, et dont elle soupire en vain le retour; un père qui brûle du désir de rentrer dans sa famille ; et le monstre terrible (jui veille dans la contrée perfide dont
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le charme le^ a invités au repos, va peut-être tromper toules ces espérances. On est tenté, à l'aspect de cette sc''ne, de crier à cet homme fjui se lève d'inquiétude: Fuis I à cette femme qui lave son linge : Quittez votre linge, fuyez I à ces voyageurs qui se reposent : Que faites-vous là? Fuyez, mes amis, fuyez! Est-ce que les habitants des campagnes, au milieu des occupations qui leur sont propres, n'ont pas leurs peines, leurs plaisirs, leurs passions, l'amour, la jalousie, l'ambition ? leurs fléaux, la grêle qui détruit leurs moissons, et qui les désole; l'impôt qui déménage et vend leurs ustensiles; la corvée qui dispose de laurs bestiaux, et les emmène ; l'indigence et la loi qui les conduisent dans les prisons? N'ont-ils pas aussi nos vices et nos vertus? Si au sublime du technique l'artiste flamand * avait réuni le sublime de l'idéal, on lui élèverait des autels. (Salov de 1767.)
De la (inke et, du naturel.
Sachez donc ce que c'est que la grâce, ou cette rigoureuse et précise conformité des membres avec la nature de l'action. Surtout ne la prenez point pour celle de l'acteur ou du maître à danser. La grâce de l'action et celle de Marcel ^ se contredisent exactement. Si Marcel rencontrait un homme placé comme l'Antinous, lui portant une main sous le menton et l'autre sur les épaules : « Allons donc, grand dadais, lui dirait-il, est-ce qu'on se tient comme cela ? » Pui^, lui repoussant les genoux avec les siens, et le relevant par-dessous les bras, il ajouterait : « On dirait que vous êtes de cire, et que vous allez fondre. Allons, nigaud, tendez-moi ce jarret ;
Lontlierbourg.
Célèbre maître de danse.
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déployez-moi cette figure ; ce nez un pou au vent. » Et quand il en aurait fait le plus insipide petit-maître, il commencerait à lui sourire, et à s'applaudir de son ouvrage.
Si vous, perdez le sentiment de la différence de l'homme qui se présente en compagnie, et de l'homme intéressé qui agit, de l'Iiumme (jui est seul, et de l'homme qu'on regarde, j Hez vos pinceaux dans le feu. Vous académiserez, vous redresserez, vous guinderez toutes vos figures.
Voulez-vous sentir, mon ami S cette diirérencc? Vous êtes seul chez vous. Vous attendez mes papiers, qui ne viennent point ; vous pensez (|ue les souverains veulent être servis à point nommé; vous voilà éiendu sur votre chaise de paille, les bras posés sur vos genoux, votre bonnet de nuit renfoncé sur vos yeux, ou vos cheveux épars et mal retroussés sous un peigne courbé, votre robo de cliambre cntr'ouvorte, et retombant à longs plis (le l'un et de l'autre côté : vous êtes tout à fait pittoresque et beau. On vous annonce. M. le inar(|uis de Gastries ; et voilà le bonnet relevé, la robe de cham'ire croisée; m n homme droit, tous ses membres bien composés, se maniérant, se marcélisant, se rendant très-agréable pour la visiie (]ui lui arrive, très-maussale pour l'artiste. Tout à l'heure vous étiez son liomme; vous ne l'êtes plus. (Essai sur la peinture.)
Un jeune homme - fut consulté [lar sa famille sur la manière dont il voulait qu'on fit peindre son père. C'était un ouvrier en fer : « Mettez lui, dit-il, son habit de travail, son bonnet de foige, son tablier; (|ue je le voie à son établi avec une lancette ou un autre ouvrage
' (Irimrn.
* Diderot lui-môme.
BEAUX-AHTS. 215
à la main ; qu'il éprouve ou qu'il repasse; et surtout n'oubliez pas de lui faire mettre ses lunettes sur le nez. » Ce projet ne fut point suivi ; on lui envoya un beau portrait de son père, en pieJ, avec une belle perruque, un bel habit, de beaux i)as, une belle tabatière à la main. Le jeune homme, qui avait du çfoùt et de la vérité dans le caractère, dit à sa famille, en la remerciant : « Vous n'avez rien fait qui vaille, ni vous, ni le peintre : je vous avais demandé mon père de tous les jours, et vous ne m'avez envoyé que mon père des dimanches...» C'est par la même raison que M. de La Tour, si vrai, si sublime d'ailleurs, n'a fait du portrait de M. Rousseau qu'une belle chose, au lieu d'un chef-d'œuvre qu'il en pouvait faire. J'y cherche le censeur des lettres, le Caton et le Brutus de notre k^e ; je m'attendais à voir É^jictète en habit néa,\'\gé, en p^'rruque ébouriffée, elfrayant, par son air sévère, les littérateurs, les grands et les gens du monde; et je n'y vois ([ue l'auteur du Devin de village, bien habillé, bien peigné, bien poudré, et ridiculement assis sur une chaise de paille: et il faut convenir que le vers de M. de Marmontel ^ dit très-bien ce qu'est M. Rousseau, et ce qu'on cherche en vain dans le tableau de M. de La T(,ur. On a exposé cette année dans le Salon un tableau de la Mort de Socrate, qui a tout le ridicule qu'une composition de cette espèce pouvait avoir. On y fait mourir sur un lit de parade le philosophe le plus austère et le plus pauvre de la Grèce. Le peintre n'a |)as conçu combien la vertu et l'innocence, près d'expirer au fond d'un cachot, sur un lit de paille,
* Marmontel avait rimé ce distique :
A ces traits par le zèle et l'amitié tracés. Sages, arrelez-vniis: gens du inonde, passez.
« Il faudrait à mon avis, dit Grimm, oter le premier vers qui est inutile et ne laisser que le second » ; c'est de celui-là que Diderot veut parler.
24G HEAl'X-ARTS.
sur un grabat, ferait une représentation pathétique et sublime. (Essai sur la peinture.)
Monsieur Baudouin \ vous me rappelez l'abbé
Gossart, curé de Saint-Remi, à Diep^je. Un jour qu'il était monté à l'or^^ue de son église, il mit par hasard le pied sur une pédale : l'instrument résonna, et le curé Gossart s'écria : « Ah ! ahl je joue de TorguiM cela n'est pas si difficile que je croyais. » Monsieur Baudouin, vous avez mis le pied sur la pédale, et puis c'est tout.
(Salon de 17G7.)
Des es(j Hisses,
Pourquoi une l)elle esquisse nous plaitelle plus qu'un beau tal3leau? c'est qu'il y a plus de vie et moins de formes. A mesure qu'on introduit les formes, la vie disparaît. Dans l'animal mort, objet hideux à la vue, les formes y sont, la vie n'y est plus. Dans les jeunes oiseaux, les petits chats, plusieurs autres animaux, les formes sont encore enveloppées, et il y a tout plein de vie : aussi nous plaisent-ils beaucoup. Pouniuoi un jeune élève, incapable même de faire un tableau médiocre, fait-il une esquisse merveilleuse ? C'est que l'es- ([uisse est l'ouvrage de la chaleur et du génie; et le tableau, l'ouvrage du travail, de la patience, des longues études, et d'une expérience consommée de l'art. Qui est-ce qui sait (ce que nature même semble ignorer) introduire les formes de l'âge avancé, et conserver la vie de la jeunesse? Quatre lignes perpendiculaires, et voilà (juatre belles colonnes, et de la plus magnirK|ue proportion. Un triangle joignant le sommet de ces colonnes,
' l'ierre-Antoine Biudonin, né à Paris le 17 oo.lnlire 17"2:{, mort dan» celle vill.; le l.'i dé «mlire 170!», «immIic du p.i'lnlii'' Bmiclier ; ses tableaux de genre, irès-rcdierchés de son temps, ont depuis pris eni-.ore plus de Taieiir.
BKAUX-AKÏS. 247
et voilà un beau fronton ; et le tout est un morceau d^architecture élégant et noble; les vraies proportions sont données, l'imaginalion fait le reste. Deux traits informes élancés en avant, et voilà deux bras; deux autres traits informes, et voilà deux jambes; deux endroits pochés au dedans d'un ovale, et voilà deux yeux ; un ovale mal terminé, et voilà une tète; et voilà une figure qui s'agite, qui court, qui regarde, qui crie. Le mouvement, l'action, la passion même, sont indiqués par quelques traits caractéristiques ; et mon imagination fait le reste. Je suis inspiré par le souffle divin de l'artiste,
Agnosco veleris vestigia ftammœ '.
C'est un mot qui réveille en moi une grande pensée. Dans les transports violents de la passion, l'homme supprime les liaisons, commence une phrase sans la finir, laisse échapper un mot, pousse un cri, et se tait. Cependant j'ai tout entendu : c'est l'esquisse d'un discours. La passion ne fait que des esquisses. Que fait donc un poète qui finit tout? Il tourne le dos à la nature. — Mais Racine ? — Racine I à ce nom, je me prosterne, et je me tais. — Il y a un technique traditionnel, auquel l'homme de génie se conforme. Ce n'est plus d'après la nature, c'est d'après ce technique qu'on le juge. Aussitôt qu'on s'est accommodé d'un certain style figuré, d'une certaine langue qu'on appelle poétique ; aussitôt qu'on a fait parler des hommes en vers, et en vers très-harmonieux ; aussitôt qu'on s'est écarté de la vérité, qui sait où l'on s'arrêtera? Le grand homme n'est pas celui qui fait vrai, c'est celui qui sait le mieux concilier le mensonge avec la vérité ; c'est son succès
' ViRiiii.. .Eneid., lib. iv. vers "23.
248 BEADX-ARTS.
qui fonde chez un peuple un système dramatique, qui se perpétue par quelques grands traits de nature, jusqu'à ce qu'un philosoplie poëte dépèce l'hippogryphe, et lente de ramener ses contemporains à un meilleur goût. C'est alors que les critiques, les admirateurs du temps passé, jettent les hauts cris, et prétendent que tout est perdu. (Saloîi de 1767.)
Le rhijtlnne et l'Iiarmonie.
C'est l'image même de l'àme rendue par les indexions de la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières diverses. É'^outez le défi énergique et bref de cet enfant que provoque son camarade ; écoutez ce malade qui traîne ses accents douloureux et longs : ils ont rencontré l'un et l'autre le vrai rhythme, sans y penser. Boileau le cherche, elle trouve souvent: il semble venir au-devant de Raciue. Sans ce mérite, un poète ne vaut presque pas la peine d'être lu ; il est sans couleur. Le rhythme, pratiqué de réllexion, a quelque chose d'apprêté et de fastidieux
C'est Nature, et Nature seule, qui dicte la véritable harmonie d'une période entière, d'un certain nombre <le vers. C'est elle qui fait dire à Quinault :
Au temps lioiirciix nii l'on sait plaire,
Oii'il est doux d'aimer tendrement !
Pourquoi dans les périls, avec empressement, Chercher d'un vain honneur l'érliit ima},'inaire ?
Pour une trompeuse eliimère
Faut-il quitter un liien charmant ?
An temps heureux où l'on sait plaire.
Qu'il est doux d'aimer tendrement ' !
C'est elle qui fait dire à Yollaire :
' Armidf, acte II. «ccne IV.
Le moissonneur ardent, qui court avant l'aurore Couper les blonds épis que l'été fait éf-lore, S'arrête, s'inquiète, et pousse des soupirs : Son cœur est étonné de ses nouveaux liésirs. Il demeure enchanté dans ces belles retraites, Et laisse, en soupirant, ses moissons imparfaites '.
Que reste-t-il de ces deux morceaux divins, si vous en ôtez l'harmonie? Rien. C'est elle encore qui fait dire à Ghaulieu :
Tel qu'un rocher, dont la tête
Kf;ale le mont Allios,
Voit à ses pieds la tempête
Troubler le calme d^s Ilots :
La mT autour bruit et gronde ;
Malgré ses émoUotis, Sur son front élevé rogne une paix profonde.
Que tant d'agitations
El que les fureurs de l'onde Respectent à l'égal des nids des alcyons ^.
Il faut voir le tourment, l'inquiétude, le chagrin, le travail du poëte, lorsque cette harmonie se refuse. Ici, c'est une syllabe de trop ; là, c'est une syllabe de moins. L'accent tombe, quand il doit être soutenu ; il se soutient, quand il doit tomber. La voix éclate où la chose la veut sourde ; elle est sourde où la chose la veut éclatante. Les sons glissent où le sens do'tles taire onduler, bouillonner. J'en appelle au petit nombre de ceux qui ont éprouvé ce supplice. Toutefois, sans la facilité de trouver ce chant, cetle espèce de musiiiue, on n'écrit ni en vers ni en prose : je doute même qu'on parle bien. Sans l'habitude de la sentir ou de la rendre, on ne sait pas lire; et qui est-ce qui sait lire? Partout où cette musique se fait entendre, ef e est d'un charme si puissant, qu'elle entraine et le musicien qui compose, au sacrifice du terme propre, et l'homme sensible qui
* Henriadr, chant ix, vers '221-'2'-26.
' Épiire au chevalier de Boni /loi. en 171.3»
écoute, à l'oubli de ce sacrifice. C'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours nouvelle. On retient une pensée, on ne retient pas rencliainement des inflexions fugitives et délicates de l'harmonie. Ce n'est pas à l'oreille seulement, c'est à l'àme, d'où elle est émanée, que la véritable harmonie s'adresse. Ne dites pas d'un poète sec, dur et barbare, qu'il n'a point d'oreille ; dites qu'il n'a pas assez d'àme. C'est de ce côté que les langues anciennes avaient un avantage infini sur les langues modernes. C'était un instrument à mille cordes, sous les doigts du génie ; et ces anciens savaient bien ce qu'ils disaient, lorsqu'au grand scandale de nos froids penseurs du jour, ils assuraient que l'homme vraiment éloquent s'occupait moins de la propriété rigoureuse que du lieu d'expression. Ah I mon ami, quels soins il faudrait donner encore à ces quatre pages, si elles devaient être imprimées, et que je voulusse y mettre l'harmonie dont elles sont susceptibles I Ce ne sont pas l^s idées qui me coûtent, c'est le ton qui leur convient.
(Salun de 1767.)
Le Christ de Brcnet.
Un jeune mousquetaire, appelé Moret, regardait avec attention un homme assez plat assis au café de Vizeux, à la môme table que lui. Cet homme, si attentivement et si continûment regardé, dit à Moret : « Monsieur, est-ce que vous m'auriez vu quelque part? — Vous l'avez deviné. Tenez, monsieur, vous resscunblez comme deux goUiles d'e lU à un certain Christ, de Brcnet ', qui
* Nicnlas-Ciiy Rrènot, né à Paris le .SO juin 17"28, mort il.ans CRlle vilk Ir 21 février \~,'M, s'ailonnri piiiic-ipalemonl à la [icinlnre d'hisloiro et à i< peinture reli;,'ii;use. Au Salon de I7(;7, il avait e\post; : Jrmis-Clirisl et l.i Samariluitie, et un Chri.st sur la mnitlaqne des Oliviers. On ignore lequel de cci deux tableaux provoqua celle pUisaalc querelle.
est maintenant au Salon. » Et l'autre tout courroucé : « Parlez donc, monsieur, est-ce que vous me prenez pour un niais ? » Et puis voilà la querelle engagée, des épées tirées, la garde, le commissaire appelés ; et le commissaire qui se tourmentait à persuader à ce quidam colérique qu'on n'en était pas moins honnête homme pour ressembler à un Christ ; et le quidam qui répondait au commissaire : « Monsieur, cela vous plait à dire ; mais vous n'avez pas vu celui de Brenet. Je ne yeux point ressembler à un Christ, et moins à celui-là qu'à un a;:tre. » Et le Moret : « Oh ! pardieii, vous y ressemblerez malgré vous, » et cœtera. Je voudrais avoir fait ce conte; mais ce n'en est point un. (Salon de 1767.)
Sur le sculpteur Lemoyne.
Voulez -vous que je vous raconte un fait qui m'est personnel ? Vous connaissez ou vous ne connaissez pas la statue de Louis XV placée dans une des cours de l'École militaire ; elle est de Lemoyne. Cet artiste faisait, un jour, mon portrait *. L'ouvrage était avancé. Il était debout, immobile, entre son ouvrage et moi, la jambe droite pliée, et la main gauche appuyée sur la hanche, non du même côté, du côté gauche. « Mais, lui dis-je, monsieur Lemoyne, êtes-vous bien ? — Fort bien, me répondit- il. — Et pourquoi votre main n'est-elle pas sur la hanche du côté de votre jambe pliée ? — C'est que par sa pression je risquerais de me renverser ; il faut que l'appui soit du côté qui porte toute ma personne. — A votre avis, le contraire serait absurde ? — Très-absurde. — Pourquoi donc l'avez-vous fait à votre Louis XV de l'École militaire ?... » A ce mot, Lemoyne
' Le soit de ce busle est inconnu aujourd'hui.
252 BEAUX-AKTS.
resta stupéfait et muet. J'ajoutai : « Avez-vous eu le modèle pour cette lîjïure ? — Assurément. — Avez-vous ordonné celte position à votre modèle ? — Sans doute.
— Et comment s'est-il placé? est-ce comme vous l'êtes à présent, ou comme votre statue ? — Gomme je suis.
— C'est donc vous qui l'avez arrangé autrement ? — Oui, c'est moi, j'en conviens. — Et pourquoi? — C'est que j'y ai trouvé plus de grâce... » J'aurais pu ajouter : « Et vous croyez que la grâce est compatible avec l'absurdité? » Mais je me tus par pitié, je m'accusai même de dureté; car pourquoi montrer à l'artiste les défauts de son ouvrage, quand il n'y a plus de remède ? C'est le contrister bien en pure perte, surtout quand il n'est plus d'âge à se corriger...
Sur notre costume moderne.
Ajoutez à la platitude de nos révérences celle de nos vêtements, nos manches retroussées, nos culottes en fourreau, nos basques carrées et plissées, nos jarretières sous le genou, nos boucles en lacs d'amour, nos souliers pointus. Je défie le génie même de la peinture et de la sculpture de tirer parti de ce système de mes- <|uinerie. La belle chose, en marbre ou en bronze, qu'un F'rançais avec son justaucorps à boutons, son épée et son chapeau I (Essai sur la peinture.)
Sur le beau et le goût.
Si le goût est une chose de caprice, s'il n'y a aucune règle du beau, d'où viennent donc ces émotions délicieuses qui s'élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement au fond de nos àm<'s, (pii les dilatent ou qui les serrent, et (jui forcent de nos yeux les
pleurs de la joie, de la douleur, de l'admiration, soit à l'aspect de quelque grand phénomène physi({ue, soit au récit de quelque grand trait moral? Apage, sophista I tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu'il a tort de frémir ; à mes entrailles, qu'elles ont tort de s'émouvoir.
Le vrai, le bon et le beau se tiennent de bien près. Ajoutez à l'une des deux premières qualités quelque circonstance rare, éclatante ; et le vrai sera beau, et le bon sera beau. Si la solution du problème des trois corps n'est que le mouvement de trois points donnés sur un chiffon de papier, ce n'est rien, c'est une vérité purement spéculative. Mais si l'un de ces trois corps est l'astre qui nous éclaire pendant le jour ; l'autre, l'astre qui nous luit pendant la nuit ; et le troisième, le globe que nous habitons : tout à coup la vérité devient grande et belle.
Un poëte disait d'un autre poëte ^ : Il n'ira pas loin ; il n'a pas le secret. Quel secret ? celui de présenter des objets d'un grand intérêt, des pères, des mères, des époux, des femmes, des enfants
Qu'est-ce donc que le goût ? Une facilité acquise, par des expériences réitérées, à saisir le vrai ou le bon, avec la circonstance qui le rend beau, et d'en être promptement et vivement touché.
Si les expériences qui déterminent le jugement sont présentes à la mémoire, on aura le goût éclairé ; si la mémoire en est passée, et qu'il n'en reste que l'impression, on aura le lact, l'instinct.
Michel-Ange donne au dôme de Saint-Pierre de Rome la plus belle forme possible. Le géomètre de la Hire,
* Voltaire, après avoir entendu lire Denys le Tyran, de Marmontel.
frappé de cette forme, en trace l'épure, et trouve que cette épure est la courbe de la plus grande résistance. Qui est-ce qui inspira cette courbe à Michel-Ange, entre une infinité d'autres qn^il pouvait choisir? L'expérience journalière de la vie. C'est elle qui suggère au maître charpentier, aussi sûrement qu'au sublime Euler, l'angle de l'étai avec le mur qui menace ruine ; c'est elle qui lui a appris à donner à l'aile du moulin l'inclinaison la plus favorable au mouvement de rotation; c'est elle qui fait souvent entrer, dans son calcul subtil, des éléments que la géométrie de l'Académie ne saurait saisir.
De l'expérii'nce et de l'étude, voilà les préliminaires et de celui qui fait, et de celui qui juge. J'exige ensuite de la sensibilité. Mais comme on voit des hommes qui pratiquent la justice, la bienfaisance, la vertu, par le seul intérêt bien entendu, par l'esprit et le goût de l'ordre, sans en éprouver le délice et la volupté ; il peut y avoir aussi du goût sans sensibilité, de même que de la sensibilité sans goût. La sensibilité, cpjand elle est extrême, ne discerne plus ; tout l'émeut indistinctement. L'un vous dira froidement: Gela est beau! l'autre sera ému, transporté, ivre :
l'Jliam stitlabit ninicis
Ex ochUs rorem ; saliet, tundel pcde terrain ' .
Il balbtitiera ; il ne trouvera point d'expressions qui rendent l'état de son àme.
Le plus heureux est, sans contredit, ce dernier. Le meilleur juge? c'est autre chose. Les hommes froids, sévères, et tranquilles observateurs de la nature, connaissent souvent mieux les cordes délicates qu'il faut
' llouAT., (U Arte poel., v. 130-431.
pincer : ils font des enthousiastes, sans l'être ; c'est l'homme et l'animal.
La raison rectifie quelquefois le jugement rapide de la sensibilité; elle en appelle. De là tant de productions presque aussitôt oubliées qu'applaudies ; tant d'autres, ou inaperçues, ou dédaignées, qui reçoivent du temps, du progrès de l'esprit et de l'art, d'une attention plus rassise, le tribut qu'elles méritaient.
De là l'incertitude du succès de tout ouvrage de génie. Il est seid, on ne l'apprécie qu'en le rap|)ortant immédiatement à la nature. Et qui est-ce qui sait remonter jusque-là ? Un autre homme de génie.
(Essai sur la peinture.)
Sur le sentiment de l'inDnortalité et le respect de la postérité .
Le sentiment de l'immortalité et le respect delà postérité n'cKcluent aucune sorte d'émulation; ils ont de plus je ne sais quelle analogie secrète avec la verve et la poésie. C'est peut-être que les poêles et les prophètes commercent par état avec les temps passés et les temps à venir; c'est qu'ils interpellent si souvent les morts ; ils s'adressent si souvent aux races futures, que le moment de leur pensée est toujours en deçà ou en delà de celui de leur existence. Espaces d'êtres bien rares, bien extraordinaires, bien étonnants. Ce n'est pas de la maladie, c'est de la poésie qu'il fallait dire le to ^îïov.
Voilà Thomas qui va tenter le Czar Pierre, poëme épique*. Il est de la santé 1 i plus délicate, il a sur les joues la pâleur incarnate du poitrinaire. L'entreprise sera longue et pénible ; il le sent, il le craint ; il ne de-
* Ce poëme n'a été publié qu'après la raort de Thomas ; il est aujourd'hui prolondémeiit oublié.
2S6 BEAUX-AHTS.
mande qu'autant de vie qu'il en faut pour achever. Cet homme aura à peine le temps de recueillir l'éloge de ses contemporains, s'il l'a. Est-ce là ce qui le séduit? La véritable folie, ce serait de s'immoler, dose consumer pour entendre crier: Oh que cela est beau I et passer. Ce n'est pas là ce qui soutient Thomas ; c'est, peu lant to ite la durée de son travail, mon éloge, (|u'il fait bien de saisir par anticipation, car il pourrait aisément ne pas l'obtenir autrement. A chaque beau morceau qu'il produiijil me voit, et il dit : « Quel plaisir cela va faire à Diderot, à Voltaire, à Marmontel !... » Je suis la postérité relat vement au moment de son transport. Mais il faut l'entendre lui-mf'me, lorsqu'il compare le temps que son ouvrage exige avec la courte durée qu'il s'accorde : vous verriez si l'espoir d'exposer aux siècles à venir son buste à côté de ce'ui d'Homère et de Virgile n'est rien j)our lui ; vous verriez s'il ne consentirait pas, à cette condition, d'expirer en mesurant le dernier hémistiche de son poëme : il veut, en mourant, être compté parmi les sept à huit génies rares (|ue la nature a pro luits depuis la création du monde ; il veut laisser un grand nom.
Je n'ai pont esquivé par adresse les flammes de la bibliothèque d'Alexandrie? C'était un épouvantail à présenter à ceux qui y ont péri, mais non pas à nous. La fou lie tombera quekpie jour sur la Bibiiotliè(iue royale ; un j.»ur, les tourbillons de la fiunée et du feu disperscM'ont dans les airs les cendres et les feuillets à demi brûlés des anciens et des modernes (ju'on y a rassemblés. Tant pis pour le public, la nation, le monarque ; mais Homère, Virgile, Corneille, Racine, Voltaire, n'en soullViront rien. Ils conlinueronl d'être lus en cent lieux de la terre, au moment même de l'incendie. Il ne faut, à présent, grâce au [)rogrès de l'esprit bu-
BEAUX-ARrs, 257
main et à l'art deFournicr ^ rien moins qu'un déluge universel, une déflagration générale pour détruire ce qui vaut la peine d'être conservé.
Et pourquoi vouliez-vous que je répondisse à voire émulation machinale, à votre engagement de Vouvrage avec l'ouvrier? Le sentiment de l'immortalité, le respect de la postérité est souvent préexistant dans l'homme à «et engagement. D'ailleurs je ne nie point la force et la réalité de ces motifs ; mais je dis que si le poëme de Thomas devait périr au même instant que lui, il ne le ferait point ; et c'est d'après lui que je parle. Je demande quelle était la pensée et la consolation de Milton cherchant à Londres un imprimeur qui voulût bien risquer vingt guinées à la première édition de son poëme, et ne le trouvant point ;.je demande ce que ce génie étonnant se disait à lui-même lorsque la nation se taisait ; ce qu'il disait à son imprimeur lorsque celui-ci se plaignait que tout le poëme restait en pile dans le magasin ; ce qu'il pensait lorsqu'il voyait ces piles sortir du magasin et passer sous sa tènêtre pour aller chez le cartonnier, et Dieu, et Satan, et les anges, et l'enfer, et le paradis, jetés dans le pourrissoir ? Il en appelait à Addison, qui ne devait être que longtemps après, et il avait raison. Addison est tout homme de goût, et il ne pouvait manquer de paraître.
Encore une fois, il y a mille circonstances oii il ne reste à l'homme généreux, à l'artiste malheureux que la conscience d'avoir bien fait ou de bien faire, et l'espoir d'un avenir plus juste que le présent.
(Lettre ùFalconet.)
^ Célèbre graveur et fondeur de caractères, né en 171"2, mort en 1768 : il a laissé deux ouvrages spéciaux à son art.
De la manière dans les arts du dessin.
Sujet difficile, trop difficile peut-être pour celui qui n'en sait pas plus que moi; matière à réflexions fines et profondes, qui demande une grande étendue de connaissances, et surtout une liberté d'esprit que je n'ai •pas. Depuis la perte de notre ami commun ^ mon àrae a beau s'agiter, elle reste enveloppée de ténèbres, au milieu desquelles une longue suite de scènes douloureuses se renouvelle. Au moment où je vous parle, je suis à côté de son lit ; je le vois, j'entends sa plainte, je touche ses genoux froids; je pense qu'un jour.., Ah I Grimm, dispensez-moi d'écrire, ou du moins laissezmoi pleurer un moment.
La manière est un vice commun à tous les beauxarts. Ses sources sont plus secrètes encore que celles de la beauté. Elle a je ne sais quoi d'original qui séduit les enfants, qui frappe la multitude, et qui corrompt quelquefois toute une nation ; mais elle est plus insupportable à l'homme de goût que la laideur, car la laideur est naturelle, et n'annonce par elle-même aucune prétention, aucun ridicule, aucun travers d'esprit.
Un sauvage maniéré, un paysan, un pâtre, un artisan maniérés, sont des espèces de monstres qu'on n'imagine pas en nature ; cependant ils peuvent l'être en imitation. La manière est dans les arts ce qu'est la corruption des mœurs chez un peuple.
Il me semblerait donc, premièrement, que la manière, soit dans les mœurs, soit dans le discours, soit dans les arts, est un vice de société policée.
* Didier-François d'Arclais de Montamy, attaché à la maison du duc d'Orléans, venait de mourir. Il avait laissé manuscrit un Traite de la peinture iitr email, dont Diderot a été l'éditeui'.
KEAUX-ARTS. 239
A l'origine des sociétés, on trouve les arts bruts, le discours barbare, les mœurs agrestes ; mais ces choses tendent d'un même pas à la perfection, jusqu'à ce que le grand goût naisse ; mais ce grand goût est comme le tranchant d'un rasoir, sur lequel il est difficile de se tenir. Bientôt les mœurs se dépravent : l'empire de la raison s'étend ; le discours, de vient épigrammatique, ingénieux, laconique, sentencieux. ; les arts se corrompent par le raffinement. On trouve les anciennes routes occupées par des modèles sublimes qu'on désespère d'égaler. On écrit des poétiques,on imagine de nouveaux genres ; on devieiit singulier, bizarre, maniéré : d'où il paraît que la manière est un vice d'une société policée, où le bon goût tend à la décadence.
Lorsque le bon goût a été porté chez une nation à son plus haut point de perfection, on dispute sur le mérite des anciens, qu'on lit moins que jamais. La petite portion du peuple qui médite, qui réfléchit, qui pense, qui prend pour unique mesure de son estime le vrai, le bon, l'utile; pour trancher le mot, les philosophes, dédaignent les fictions, la poésie, l'harmonie, l'antiquité. Ceux qui sentent, qui sont frappés d'une belle image, qui ont une oreille fine et délicate, crient au blasphème, à l'impiété. Plus on méprise leur idole, plus ils s'inclinent devant elle. S'il se rencontre alors quelque homme original, d'un esprit subtil, discutant, analysant, décomposant, corrompant la poési^' par la philosophie, et la philosophie par quelques i)luettes de poésie, il naît une manière qui entraîne la nation. De là une foule d'insipides imitateurs d'un modèle bizarre, imitateurs dont on pourrait dire, comme le médecin Procope disait : « Eux bossus I vous vous moquez ; ils ne sont que mal faits. »
Ces copistes d'un modèle bizarre sont insipides.
260 lil-AlX-AliTS.
parce que leur bizarrerie est d'emprunt ; leur vice ne leur appartient pus ; ce sont des singes de Sénèque, d^ Fontenelle et de Boucher,
Le mot manière se prend en bonne et en mauvaise part ; mais presque toujours en mauvaise part, quand il est seul. On dit : Avoir de la manicre, être maniéré, et c'est un vice; mais on dit aussi: Sx manière est grande ; c'est la manicre du Poussin, de Le Sueur, du Guide, de Raphaël, des Garraches.
Je ne cite ici que des peintres ; mais la m am'ère a lieu dans tous les genres, en sculpture, en musi(jue, en lutérature.
Il y a un modèle primitif qui n'est point vu nature, et qui n'est que vaguement, confusément dans l'entendement de l'artiste. Il y a, entre l'être de nature le plus parfait et ce modèle primitif et vague, une latitude sur laquelle les artistes se dispersent. De là les ditfi'rentes manières propres aux diverses écoles, et à quelques maîtres distingués de la même école : manière de dessiner, d'éclairer , de colorier, de draper, d'ordonner, d'exprimer ; toutes sont bonnes, toutes sont plus ou moins voisines du modèle idéal. La Vénm de Médicis est belle ; la statue du Pijij malien de Falconet est belle. Il semble seulement que ce soient deux espèces diverses de belle femme.
Il y a une manière nationale, dont il est dillicile de se départir. On est tenté de prendre pour la belle nature celle qu'on a toujours vue: cependant, h modèle primitif n'est d'aucun siècle, d'aucun pays. Plus la manière nationale s'en rapprochera, moins elle sera vicieuse. Au lieu de me montrer le premier domicile de l'homme, vous me montrez celui du plaisir.
Qui est-ce ([ui a gâté pres<pie toutes les conq)ositions de Rubeus, si ce nesl cette vilaine et matérielle nature
flamande, qu'il a imitée? Dans des sujets tlaraanùs, peut-être sera-t-elle moins répréhensible ; peut-être la constitution lâche, molle et replète étant bien d'un Silène, d'une bacchante et d'autres êtres crapuleux, conviendrait-elle tout à fait dans une bacchanale.
C'est que toute incorrection n'est pas vicieuse ; c'est qu'il y a des difformités d'âge et de condition. L'enfant est une masse de chair non développée ; le vieillard est décharné, sec et voûté. Il y a des incorrections locales. Le Chinois a les yeux petits et ol)liques ; le nègre, son nez épaté, ses grosses lèvres et ses cheveux crépus. C'est en s'assujettissant à ces incorrections qu'on éviterait \a.manière, loin d"y tomber.
Si la manière est une affection, quelle est la partie de la peinture qui ne puisse pécher par ce défaut ?
Le dessin ?Mais^ily en a qui dessinent rond ; il y en a qui dessinent carré. Les uns font leurs figures longues et sveltes ; d'autres les font courtes et lourdes ; ou les parties sont trop ressenties, ou elles ne le sont point du tout. Celui qui a étudié l'écorché voit et rend toujours le dessous de la peau. Certains artistes stériles n'ont qu'un petit nombre de positions de corps, qu'un pied, une main, un bras, un dos, une jambe, une tête, qu'on retrouve partout. Ici, je reconnais l'esclave de la nature; là, l'esclave de l'antique.
Le clair-obscur ? Mais qu'est-ce que cette affectation de rassembler toute la lumière sur un seul objet, et de jeter le reste de la composition dans Tombre ? Il semble que ces artistes n'ont jamais rien vu que par un trou. D'autres étendront davantage leurs lumières et leurs ombres ; mais ils retombent sans cesse dans la même distribution, leur soleil est immobile. Si vous avez jamais ob-ervé les petits ronds éclairés de la lumière ré-
262 liEAUX-ARTS.
fléchie d'un canal au plafond d'une galerie, vous aurez une juste idée du papillotage.
La couleur ? Mais le soleil de l'art n'étant pas le même que le soleil de la nature ; la lumière du peintre, celle du ciel ; la chair de la palette, la mienne ; l'œil d'un artiste, celui d'un autre ; comment n'y aurait-il point de manière dans la couleur ? Gomment l'un ne serait-il pas trop éclatant, l'autre trop gris, un troisième tout à fait terne ou sombre ? Gomment n'y aurait-il pas un vice de technique, résultant des faux mélanges ; un vice de l'école ou de maître ; un vice de l'organe, si les différentes couleurs ne l'afifectent pas proportionnellement ?
L'expression ? Mais c'est elle qu'on accuse principalement d'être maniérée. En effet, l'expression est maniérée en cent façons diverses. Il y a dans l'art, comme dans la société, les fausses grâces, la minauderie, l'afféterie, le précieux, l'ignoble, la fausse dignité ou la morgue, la fausse gravité ou la pédanterie, la fausse douleur, la fausse piété ; on fait grimacer tous les vices, toutes les vertus, toutes les passions ; ces grimaces sont quelquefois dans la nature, mais elles déplaisent toujours dans l'imitation : nous exigeons qu'on soit homme, même au milieu des plus violents supplices.
JI est rare qu'un êti'e qui n'est pas tout entier à son action ne soit pas maniéré.
Tout personnage qui semble vous dire : Voyez connnc je pleure bien, comme je me fâche bien, comme je supplie bien, est faux et maniéré.
Tout personnage qui s'écarte des justes convenances de son état ou de son caractère, un magistrat élégant, une femme qui se désole et (|ui calence ses bras, un homme qui marche et (pii fait la belle jambe, est faux et maniéré.
J'ai dit quelque part ^ que le célèbre Marcel manierait ses élèves ; et je ne m'en dédis pas. Les mouvements souples, gracieux, délicats qu'il donnait aux membres, écartaient l'animal des actions simples, réelles de la nature, auxquelles il substituait des attitudes de convention, qu'il entendait mieux que personne au monde. Mais Marcel ne savait rien de l'allure franche du sauvage. Mais à Gonstantinople, ayant à montrer à marcher, à se présenter, à danser à un Turc, Marcel se serait fait d'autres règles. Qu'on prétende que son élève exécutait à merveille la singerie française du respect, j'y consentirai ; mais que cet élève sût mieux qu'un autre se désoler de la mort ou de l'infidélité d'une maîtresse, se jeier aux pieds d'un père irrité, je n'en crois rien. Tout l'art de Marcel se réduisait à la science d'un certain nombre d'évolutions de société ; il n'en savait pas assez pour former même un médiocre acteur ; et le plus insipide modèle qu'un artiste eût pu choisir, c'eût été son élève.
Puisqu'il y a des groupes de commande, des masses de convention, des attitudes parasites, une distribution asservie au technique, souvent en dépit de la nature du sujet, de faux contrastes entre les figures, des contrastes tout aussi faux entre les membres d'une figure, il y a donc de la manière dans la composition, dans l'ordonnance d'un tableau.
Réfléchissez-y ; et vous concevrez que le pauvre, le mesquin, le petit, le maniéré, a lieu même dans la draperie.
L'imitation rigoureuse de nature rendra l'art pauvre, petit, mesquin, mais jamais faux ou maniéré.
C'est de l'imitation de nature, soit exagérée, soit em-
* Voir plus haut, p. 243.
bellie, que sortiront le beau et le vrai, le maniéré et le faux, parce qu'alors l'artiste est abandonné à sa propre imagination ; il reste sans aucun modèle précis.
Tout ce qui est romanesque est faux et maniéré. Mais toute nature exagérée, agrandie, embellie au delà de ce qu^elle nous présente dans les individus les plus parfaits, n'est-elle pas romanesque ? Non. Quelle ditlérence mettez-vous donc entre le romanesque et l'exagéré? Voyez-le dans le préambule de ce Salon.
La différence de l'Iliade à un roman est celle de ce monde tel qu'il est, à un monde tout semblable, mais où les êtres, et par conséquent tous les phénomènes physiques et moraux, seraient beaucoup pins grands; moyen sûr d'exciter l'admiration d'un pygmée tel que moi.
Les deux Académies.
Mon ami, faisons toujours des contes. Tandis qu'on fait un conte, on est gai ; on ne songe à rien de fâcheux. Le temps se passe ; le conte de la vie s'achève, sans ([u'on s'en aperçoive.
J'avais deux Anglais à promener. Ils s'en sont retournés après avoir tout vu, et je trouve qu'ils me manqu(Mit beaucoup. Ceux-là n'étaient pas enthousiastes de leur pays. Ils remarquaient cpie notre langue s'était perfectionnée, tandis que la leur était restée presque barbare... C'est, leur dis-je,. que personne ne se mêle de la vôtre, et que nous avons quarante oies qui gardent l(î Capitole : comparaison qui leur parut d'autant plus juste, ([u'ainsi que les oic.'s romaines, les nôtres gardent le Capitole et ne le défendent pas.
Les quarante oies viennent de couronner une mau-
BEAUX-AIITS. 265
vaise pièce d'un petit Sabatin de Langeac \ pièce plus jeune encore que Fauteur, pièce dont on fa't honneur à Marmontel, qui l'a lue à l'assemblée publique, sans que la séduction de sa déclamation en ait pu dérober la pauvreté ipièce qui a ôté le prix à un certain M. de Rulhière^, qui avait envoyé au concours une excellente Satire sur l'iniitilité (les disputes, excellente pour le ton et pour les choses, et qu'on a cru devoir exclure pour cause de personnalités. Et tout cela n'est pas un conte, ni ce qui suit non plus.
Ce jugement des oies a donné lieu à une scène assez vive entre Marmontel et un jeune poète appelé Chamfort", d'une figure très-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon, dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. Voici le début du petit ballon :
CHAMFORT. Il faut, messieurs, que la pièce que vous avez préférée soit excellente.
MARMONTEL. Et pourquoi cela ?
CHAMFORT. C'est qu'elle vaut mieux que celle de La Harpe.
MARMONTEL. Elle pourrait valoir mieux que celle que vous citez, et ne valoir pas grand' chose.
CHAMFORT. Mais j'ai vu celle-ci.
* Plus tard secrétaire de légation à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Moscou et conseiller de l'Université sons Napoléon F"".
2 Louis-Carloman de Rulhière, membre de l'AcaJéraie française, né à Uondy près Paris en 1733, mort subitement à Paris le 30 janvier 1791 ; le poème des Dupules fut l'origine de sa réputation et de nombreuses copies en circulèrent alors ; il ne fut néanmoins imprimé qu'en 1803.
^ Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, né en 17-il près de Ciermont-Ferrand, se fît une réputation brillante plus encore par son esprit que par ses talents d'auteur dramatique et de poète. Il fut élu membre de l'Académie française en 1781. i^ommé garde de la Bibliothèque royale en 1790 par Roland, emprisonné une première fois, et de nouveau dénoncé, il se donna la mort, le 13 avril 179i.
MARMONTEL. Et VOUS Tavez trouvée bonne ?
CHAMFORT. Trî'S-bonne.
MARMONTEL. C'est que vous ne vous y connaissez pas.
CHAMFORT. Mais si celle de La Harpe est mauvaise, et si pourtant elle est meilleure que celle du petit Sabatiîi, celle-ci est donc détestable ?
MARMONTEL. Gela se peut.
CHAMFORT. Et pourquoi couronner une pièce détestable ?
MARMONTEL. Et pourquoi n'avoir pas fait cette question-là quand on a couronné la vôtre? etc., etc.
C'est ainsi que Marmontel fouettait le petit ballon Ghamfort, tandis que de son côté le public n'épargnait pas le derrière de l'Académie.
Voilà l'histoire de la honte de l'Académie française : et voici l'histoire de la honte de l'Académie de peinture :
Vous savez que nous avons ici une École de peinture, de sculpture et d'architecture, dont les places sont au concours, comme devraient y être toutes celles de la nation, si l'on était aussi curieux d'avoir de grands magistrats que l'on est curieux d'avoir de grands artistes. On demeure trois ans dans cette École ; on y est logé, nourri, chaulfé, éclairé, instruit, et gratilié de trois cents livres tous les ans. Quand on a fini son triennat, on passe à Rome, oii nous avons une autre École. Les élèves y jouissent des mêmes prérogatives qu'à Paris, et ils y ont cent francs de plus par an. Il sort tous les ans de l'École de Paris trois élèves (pii vont à l'Écol»' de Home, et qui fout place à trois nouveaux entrants. Songez, mon ami, de quelle importance sont ces places pour des enfants dont communément les parents sont pauvres, (pii ont beaucoup dépensé à ces pauvres ])arents, (pii ont travaillé' de l(ingues années, et à «pii l'on
fait une injustice certes très-criminelle, lorsque c'est la partialité des juges, et non le mérite des concurrents, qui dispose de ces places.
Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix. L'Académie donne le sujet. Celte année, c'était le Triomphe de Darid après la défaite du Philistin Goliath. Chaque élève fait son esquisse, au bas de laquelle il écrit son nom. Le premier jugement de l'Académie consiste à choisir entre ces esquisses celles qui sont dignes de concourir : elles se réduisent ordinairement à sept ou huit. Les jeunes auteurs de ces esquisses, peintres ou sculpteurs, sont obligés de conformer leurs tableaux ou bas-reliefs aux esquisses sur lesquelles ils ontétéadmis. Alors on les renferme chacun séparément, et ils travaillent à leurs morceaux. Ces morceaux faits sont exposés au public pendant plusieurs jours ; et l'Académie adjuge le prix, ou l'entrée à la pension, le samedi qui suit le jour de la Saint-Louis.
Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de l'Académie.
Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé Vincent ^ Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les épaules dv ses camarades, fut promené tout autour de la place ; et, après avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation,
1 François-Audré Vincent, né à Paris le 30 décembre 1746, fut élève de son père et remporta en 1768 le grand prix de Rome avec Germanicns haranguant ses troupes. De retour à Paris, il prit part à tous les salons, de 1777 à 1801. Nommé membre de Tlnslitut, chevalier de la Lé;,'ion d'honneur et professeur à l'École polytechnique, il eut de nombreux élèves. Vincent mourut le 3 août 1816. Sa femme, née Adélaïde Labille des Vertus, mariée en premières noces à M. Guyard, s'est également fait counaitre par ses tableaux à l'huile et surtout par ses pastels.
il fut déposé à la pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît.
Gela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. Il y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui ne doutaient point que le prix n'allât a l'un d'eux, se disaient amicalement : « J'ai fait une assez bonne chose ; mais tu en as fait une belle, et si tu as le prix, je m'en consolerai. » Eh bien ! mon ami, ils en ont été privés tous les trois. La cabale Ta adjugé à un nommé Moitte ' , élève de Pigalle "", Notre ami Pigalle et son ami Lemoyne se sont un peu déshonorés. Pigalle disait à Lemoyne : « Si l'on ne couronne pas mon élève, je quitterai l'Académie ; » et Lemoyne n'a jamais eu le courage de lui répondre : S'il faut que l'Académie fasse une injustice pour vous conserver, il y aura de l'honneur pour elle à vous perdre. » Mais revenons à nos assistants sur la place du Louvre.
C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot ^ à qui le pul)lic, la partie saine de l'Académie et ses camarades avaient déféré le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des invectives, des huées, de la fureur ; ce fut un tumulte ef-
* .lean-Guillaume Moitié, né à Paris en 1717 et fils d'un graveur, fut élève de Pigalle et de Lemoyne, devint membre de l'Institut et mourut en
^ Jean-Baptiste Pigalle, né à Paris le 20 janvier 1711, mort dans cette ville le 21 août I78.">, un des artistes éminents de la statuaire française, auteur du tombeau du maréchal de Saxe (à Strasbourg), de la statue en pied de Voltaire (à l'Institut), d'une foule de bustes, etc.
'• René Millot ou Milot obtint en 17(17 un second prix de sculpture sur ce •sujet '■ .Ir^iis cliassaiU Ifs vendeurs du temple, échoua en 17(>8 pour le premier prix qu'il remporta enfin en 1771 avec Moisc frappant le rocher, et figura aux salons, de 178,"; à 1793 ; mais il ne fnt qu'agréé et non pas membre de l'Académie. Les dates de sa naissance et de sa mort me sont inconnues.
tVoyable. Le premier qui se présenta pour sortir, ce fut le bel abbé Pommyer \ conseiller au parlement, et membre honoraire de l'Académie. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fit passage. La foule s'ouvrit ; et tandis qu'il la traversait, on lui criait: «Passe, f... âne. » L'élève injustement couronné parut ensuite. Les plus échauffés des jeunes élèves s'attachaient à ses vêtements, et lui disaient : « Croûte, croûte abominable, infâme croûte, tu n'entreras pas, nous t'assommerons plutôt. » Et puis c'était un redoublement de cris et de huées à ne pas s'entendre. Le Moitié, tremblant, déconcerté, disait : « Messieurs ce n'est pas moi, c'est l'Académie ; » et on lui répondait : « Si tu n'es pas un indigne, comme ceux qui t'ont nomm'é, remonte, et va leur dire que tu ne veux pas entrer. » Il s'éleva dans ces entrefaites une voix qui criait : « Metlons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place avec Millot sur son dos ; » et peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui s'attendaient à être siffles, honnis, batbués, n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas. Ils le furent en effet avec le plus grand éclat possible. Gochin ' avait beau crier: « Que les mécontents viennent s'inscrire chez moi ; » on ne l'écoutait pas, on sifflait, on honnissait, on bafouait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et de son ton rustre que vous lui connaissez, s'adressa à un particidier qu'il prit
^ Conseiller au Parlement de Paris, membre honoraire de 1" Académie de peinture et de sculpture.
^ Charles-Nicolas Cochin, fils et petit-fils de gi-aveurs, et lui-même l'un des plus brillants dessinateurs du xviii* siècle, né à Paris le ^■2 février l'I^i, fut membre de rAcadémie royale (l"ol), garde des dessins du roi (l~a'2) et secrétaire et historiographe de l'Académie. Il mourut à Paris le ^G- avril 1790. Outre un œuvre dessiné et gravé considérable, Cochin, l'un des rares ai'listes lettrés du XYia"^ siècle, a publié de nombreux écrits sur les arts et laissé une correspondance administrative ou privée qui mériterait d'être rassemblée.
pour un artiste et qui ne l'était pas, et lui demanda s'il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait point en bas-reliefs, mais qu'il se connaissait en insolents, et qu'il en était un. Vous croyez i)eut-être que la nuit survint, et que tout s'apaisa ? Pas tout à fait.
Les élèves, indignés, s'attroupèrent, et concertèrent, pour le jour prochain d'assemblée, une avanie nouvelle. Ils s'informèrent exactement qui est-ce qui avait voté pour Millot, qui est-ce qui avait voté pour Moitte, et s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer : mais ce projet ne tint pas contre la crainte du guet et du Chàtelet. Ils se contentèrent de former deux files, entre lesquelles tous leurs maîtres seraient obligés de passer. Boucher \ Dumont *, Van Loo ^, et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers ; et les voilà entourés, accueillis, embrassés, applaudis. Arrive Pigalle; et lorsqu'il est engagé entre les files^ on crie Dn dos ! il se fait de droite et de gauche un demi-tour de conversion, et Pigalle passe entre deux longues rangées de dos : même salut et mêmes honneurs à Gochin, à M. et Ape Vien, et aux autres.
Los académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne restât aucune prenve de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâché de connaître celui de Millot, et je vais vous le décrire,
' François Hoiicher, né à Paris le "20 septembre 1703, mort dans cette ville le 30 mai 1770, l'un îles peintres les plus célèbres du xyiii" siècle et 'lont 4es œuvres, comme celles do Greuze, ont été tour à tour l'objet d'un discrédit et d'un engouement excessifs. /
^ .lean-Jacques Dumont, àW. le Romain z cause de son longséjour à Rome, né à Paris en 1701, mort en 1781, fut recteur de l'Académie royale.
^ Michel Van Loo.
A droite ce sont trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un, les bras liés sur le dos ; un jeune Israélite est occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, David est porté sur son char par des femmes, dont une, prosternée, embrasse ses jambes, d'autres rélèvent, une troisième sur le fond le couronne. Son char est attelé de deux chevaux fougueux ; à la tête de (îes chevaux, un éeuyer les contient par la bride, et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux Israélite, tout nu, enfonce la pique dans la tête de Goliath, qu'on voit énorme, renversée, effroyable, les cheveux épars sur la terre. Plus loin, à gauche, ce sont des femmes qui dansent, qui chantent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, il y a une espèce de bacchante frappant du tambour, déployée avec une légèreté et une grâce infinie', jambes et bras en l'air. Elle a la tête tournée vers le spectateur, qui la voit, du reste, par le dos ; sur le devant, une autre danseuse qui tient son enfant par la main. L'enfant danse aussi ; mais il a les yeux attachés sur l'horrible tête, et son action est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras levés, et en acclamations.
Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir eu du génie. Ils ont repris le char, qui n'est pas même une hcence. Gochin, plus adroit, m'a écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que l'ouvrage qu'il avait couronné lui montrait plus détalent : discours d'un homme sans goût, ou de peu de bonne foi. D'autres ont avoué que le bas-rehef de Millot était excellent à la vérité, mais que Moitte était plus habile ; et on leur a demandé à quoi bon le concours, si l'on jugeait la personne, et non l'ouvrage ?
Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances : c'est qu'au moment même où le pauvre Millot venait d'être dépouillé par l'Académie, Falconet m'écrivait: « J'ai vu chez Lemoyne un élève appelé Millot, qui m'a paru avoir du talent et de l'honnêteté : tâchez de me l'envoyer, je vous laisse le maître des conditions. » Je cours chez Lemoyne. Je lui fais part de ma commission. Lemoyne lève les mains au ciel, et s'écrie: « La Providence ! la Providence ! « Et moi, d'un ton bourru, je reprends : « La Providence ! la Providence I est-ce que tu crois qu'elle est faite pour réparer vos sottises ? » Millot survint. Je l'invitai à me venir voir. Le lendemain il était chez moi. Ce jeune homme était pâle, défait, comme après une longue maladie. Il avait les yeux rouges et gonflés ; et il me disait, d'un ton à me dé- ^lirer : « Ah ! monsieur, après avoir été à charge à mes pauvres parents pendant dix-sept ans ! au moment où j'espérais 1 après avoir travaillé dix-sept ans depuis la pointe du jour jusqu'à la nuiti Je suis perdu. Encore, si j'avais l'espérance de gagner le prix l'an prochain! mais il y a là un Stouf *,un Foucou... ")>(Ge sont les noms de ses deux concurrents de cette année.) Je lui projiosai le voyage de Russie. Il me demanda le reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. Il revint il y a quelques jours, et voici sa réponse: « Monsieur, on ne saurait être plus sensible à vos ollrcs ; j'en connais "tout l'avantage : mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut présenter à l'Académie l'occasion de
' .Iean-r>apliste Stouf, nô à Paris en 1712, membre de l'Académie royale, puis de rinslitut, mort le l*""' juillet 1826, auteur des statues de Montaigne, (lu général Joubert, etc.
'■^ Jean-.Iosoph Foucou, né en 1736, mort en I8ir>, auteur d'une statue de Duguesolin, de bustes divers, etc. Il fut élu membre do l'Académie royale en i7S.">, mais n'appartint pas ù l'Institut.
réparer sou injustice, aller à Rome, ou mourir. » Et voilà, mon ami, comme on décourage, comme on désole le mérite, comme on se déshonore soi-même et son corps ; comme on fait le malheur d'un élève, et le mal^ heur d'un autre à qui ses camarades jetteront au nez sept ans de suite la honte de sa réception ; et comme il y a quelquefois du sang répandu.
L'Académie inclinait à décimer les élèves. Boucher, doyen de l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo, chef de l'École, représenta ([u'ils étaient tous innocents ou coupables ; que leur code n'était pas militaire ; et qu'il ne répondait pas des suites. En effet, si ce projet avait passé, les décimés étaient bien résolus de cribler Gochin de coups d'épée. Gochin, plus en faveur, plus envié et plus haï, a supporté la plus forte part de l'indignation des élèves et du blâme général. J'écrivais à celui-ci, il y a quelques jours : « Eh bien ! vous avez donc été bien berné par vos élèves ? Il est possible qu'ils aient tort, mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont raison. » Ces enfants-là ont des yeux, et ce serait la première fois qu'ils se seraient trompés. A peine les prix sont-ils exposés, qu'ils sont jugés et bien jugés par les élèves. Ils disent : « Voilà le meilleur; » et c'est le meilleur.
J'ai appris, à cette occasion, un trait singulier de Falconet. Il a un fils né avec l'étc^e d'un habile homme, mais à qui il a malheureusement appris à aimer le repos et à mépriser la gloire. Le jeune Falconet avait concouru ; les prix étaient exposés, et le sien n'était pas bon. Son père le prit par la main, le conduisit au Salon, et lui dit : « Tiens, vois, et juge-toi toi-même. » L'enfant avait la tête baissée, et restait immobile. Alors le père se tournant vers les académiciens, ses confrères, leur dit : « Il a fait un sot ouvrage, et il n'a pas le cou-
rage de le retirer. Ce n'est pas lui, messieurs, qui l'emporte ; c'est moi. » Puis il mit le tableau de son fils sous son bras, et s'en alla. Ah I si ce Brutus-là, qui juge son fils si sévèrement, qui estime le talent de Pigalle, mais qui n'aime pas l'homme, avait été présent à la séance de l'Académie lorsqu'on y prononça sur les prix I...
Moitte, honteux de son élection, a été un mois entier sans entrer à la pension ; et il a bien fait de laisser à la haine de ses camarades le temps de tomber.
Je serais au désespoir qu'on publiât une ligne de ce que je vous écris, excepté ce dernier morceau que je voudrais qu'on imprimât, et qu'on affichât à la porte de l'Académie et aux coins des rues. {Salon de 1767.)