‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 35 sur 43 · VERNET · texte numérisé non relu

VERNET

Vue du port de Dieppe. - Les quatre Parties du, jour. — Deux Vues des environs de Nogent-sur- Seine. — Un Naufrage. — Un Paysage. — Un autre Naufrage. — Une Marine au covrcher du soleil. — Sept petits Paysages. — Deux autres Marines. — Une Tempête, et plusieurs autres tableaux sous un même numéro.

Vingt-cinq tableaux, mon ami ! vingt-cinq tableaux ! et quels tableaux ! c'est comme le Créateur, pour la célérité ; c'est comme la nature, pour la vérité. 11 n'y a presque pas une de ces compositions à laquelle un peintre, qui aurait bien employé son temps, n'eût donné les deux années qu'il a mises à les faire toutes. Quels effets incroyables de lumière I les beaux ciels ! quelles eaux f quelle ordonnance ! quelle prodigieuse variété de scènes ! Ici, un enfant échappé du naufrage est porté sur les épaules de son père ; là, une femme étendue, morte sur le rivage, el son époux qui se désole. La mer mugit, les vents sifflent, le tonnerre gronde, la lueur sombre et pâle des éclairs perce la nue, montre et dérobe la scène. On entend le bruit des flancs d'un vaisseau qui s'entr'ouvre ; ses mâts sont inclinés, ses voiles déchirées : les uns, sur le pont, ont les bras levés vers le ciel ; d'autres se sont élancés dans les eaux. Ils sont portés par les flots contre des rochers voisins, où leur sang se mêle à l'écume qui les blanchit. J'en vois qui flottent; j'en vois qui sont prêts à disparaître dans le

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gouffre ; j'en vois qui se liàtent d'atteindre le rivage, contre lequel ils seront brisés. La même variété de caractères, d'actions et d'expressions règne sur les spectateurs : les uns frissonnent et détournent la vue, d'autres secourent ; d'autres, immobiles, regardent. Il y en a qui ont allumé du feu sons une. roche ; ils s'uccupent à ranimer une femme expirante ; et j'espère qu'ils y réussiront. Tournez vos yeux sur une autre mer, et vous verrez le calme avec tous ses charmes. Les eaux tranquilles, aplanies et riantes, s'étendent en perdant insensiblement de leur transparence, et s'éclairant insensiblement à leur surface, depuis le rivage jusqu'où l'horizim confine avec le ciel. Les vaisseaux sont immobiles ; les matelots, les passagers ont tous les amusements qui peuvent tromper leur im|)atience. Si c'est le matin, quelles vapeurs légères s'élèvent 1 comme ces vapeurs éparses sur les objets de la nature les ont rafraîcliis et viviliést Si c'est le soir, comme la cime de ces montagnes se dore I de (|uell('s nuances les cieux sont colorés 1 comme les nuages marchent, se meuvent, et viennent déposer dans les eaux la teinte de leurs couleurs I Allez à la campagne, tournez vos regards vers la voiîte des cieux, observez bien les phénomènes de l'instant, et vous jurerez qu'on a coupé un morceau de la grande toile lumineuse (|ue le soleil éclaire, pour le transporter sur le chevalet de l'artiste ; ou fermez votre main, et faites-en un tube qui ne vous laisse apercevoir qu'un espace limité de la grande toile, et vous jurerez (pie c'est un tahleau de Vernet, (|u'on a pris sur son chevalet et transporté (huis le ciel. Qu()i(|U(; d(^ tous nos peintres celui-ci soit la plus fécond, aucun ne me donne moins de travail. Il est impossible de rendre ses compositions; il faut les voir. Ses nuits sont aussi touchantes que ses jours sont beaux ; ses ports sont aussi

beaux que ses morceaux d'imagination sont piquants. Également merveilleux, soit que son pinceau captif s'assujettisse à une nature donnée, soit que sa muse, dégagée d'entraves, soit libre et abandonnée à elle-même ; incompréhensible, soit qu'il emploie l'astre du jour ou celui de la nuit, la lumière naturelle ou les lumières artificielles, à éclairer ses tableaux; toujours harmonieux, vigoureux et sage, tel que ces grands poètes, ces hommes rares, en qui le jugemçnt balance si parfaitement la verve, qu'ils ne sont jamais ni exagérés ni froids. Ses fabriques, ses édifices, les vêtements, les actions, les hommes, les animaux, tout est vrai. De près il vous frappe, de loin il vous frappe plus encore. Chardin * et Vernet, mon ami, sont deux grands magiciens. On dirait de celui-ci qu'il commence par créer le pays, et qu^il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve, dont il peuple sa toile comme on peuple une colonie ; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plait. C'est le Jupiter de Lucien, qui, las d'entendre les cris lamentables des humains, se lève de table, et dit : « De la grêle en Thrace; » et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées, et le chaume des cabanes dispersé : « La peste en Asie ; » et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes, et les hommes se fuyant : « Ici, un volcan ; » et la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'etîarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : « Une guerre là ; » et les nations courent aux armes et s'en-

* Jean-Baptiste-Siméon ChardRi, néà Paris le "2 novembre 1699, mort dans celte ville le 6 décembre 1779, peintre d'intérieurs et de scènes familières et l'nn des plus grands artistes de son temps, était chargé, en qualité de conseiller et de trésorier de l'Académie royale, du classement des objets d'art aux Salons. C'est par allusion à cette fonction que Diderot l'appelle en plaisantant le tapissier.

tr'égorgent : « En cet endroit une disette ; » et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela pjouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela faire des tableaux, et il a raison.

Le port de Dieppe.

Grande et immense composition. G ielléger et argentin ; belle masse de bâtiments ; vue pittoresque et piquante ; multitude de figures occupées à la pêche, à l'apprêt, à la vente du poisson, au travail, au raccommodage des filets, et autres pareilles manœuvres; actions naturelles et vraies, figures vigoureusement et spirituellement touchées : cependant, car il f.iut tout dire, ni aussi vigoureusement ni aussi spirituellement que de coutume.

Dans les quatre Parties du jour,

la plus belle entente de lumières. Je vais parcourant ces morceaux, et ne m'arrêtant (ju'au talent particulier, au mérite propre qui les distingue. Qu'en arrivera-t-il ? c'est qu'à la fin vous concevrez que cet artiste a tous les talents et tous les mérites.

Deux Vues de Nogent-sur- Seine.

Excellente leçon pour LePrincf, dont on a entremêlé les compositions aven celles de Vernet. Il ne perdra pas ce qu'il a, et il connaîtra ce (jui lui manque. Beaucoup d'esprit, de légèreté et de naturel dans les figures de Le Prince ; mais de la ftiiblesse, de la sécheresse, peu d'ellet. L'autre peint dans la pâte, est toujours ferme, d'accord, et étoulle son voisin. Les lointains de Vernet sont va[)oreux., ses ciels légers : on n'en saurait dire autant de Le Prince. Celui-ci n'est pourtant pas sans mérite. En s'éloignant de Vcirnet, il se fortifie et s'era-

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bellit : l'autre s'efface et s'éteint. Ce cruel voisinage est encore une des malices du tapissier.

Deux pendants, l'un un Naufrage, l'autre un Paysage.

Le paysage est charmant, mais le naufrage est tout autre chose. C'est surtout aux. figures qu'il faut s'attacher : le vent est terrible ; les hommes ont peine à se tenir debout. Voyez cette femme noyée qu'on vient de retirer des eaux, et défendez-vous de la douleur de son mari, si vous le pouvez.

Autre Naufrage au clair de lune.

Considérez bien ces hommes occupés à réchauffer cette femme évanouie, au feu qu'ils ont allumé sous une roche ; et dites que vous avez vu un des groupes les plus intéressants qu'il fût possible d'imaginer. Et cette scène touchante, comme elle est éclairée ! et cette voûte, comme elle est teinte de la lueur rougeàtre des feux ! et ce contraste de la lumière faible et pâle de la lune, et de la lumière forte, rouge, triste et sombre des feux allumés ! Il n'est pas permis à tout peintre d'opposer ainsi des phénomènes aussi discordants, et d'être harmonieux : le moyen de n'être pas faux où les deux lumières se rencontrent, se fondent, et forment une splendeur particulière ?

Marine au coucher du soleil.

Si vous avez vu la mer à cinq heures du soir en automne, vous connaissez ce tableau.

Sept petits tableaux de paysages.

Je voudrais en savoir un médiocre, je vous le dirais. Le plus faible est beau ; j'entends beau pour un autre ;

car il y en a un ou deux qui sont au-dessous de l'artiste, et que Ghaidin a cachés. Pensez des autres tant de bien qu'il vous plaira.

Le jeune Loutherbourg a aussi exposé une scène de nuit, que nous eussions pu comparer avec celle de Vernet, si le tapissier l'eût voulu; mais il a placé Tune de ces compositions à un des bouts du Salon, et l'autre à l'autre bout. Il a craint que ces deux morceaux ne se tuassent ; je les ai bien regardés ; mais j'avoue que je n'en sais pas assez pour juger entre eux. Il y a, ce me semble, plus de vigueur d'un côté ; plus d'harmonie et de moelleux, de l'autre. Quant à l'intérêt, des pâtres mêlés avec leurs animaux qui se réchauffent sous une roche ne sont pas à comparer avec une femme mourante, qu'on rappelle à la vie. Je ne crois pas non plus cpie le paysage qui occupe le reste de la toile de Loutherbourg soit à mettre en parallèle avec la marine qui occupe le reste de la toile de Vernet. Les lumières de Vernet sont infiniment plus vraies, et son pinceau plus précieux. Je résume : Loutherbourg serait vain du tableau de Vernet ; Vernet ne rougirait pas de celui de Loutherbourg.

Un des morceaux des (inatrc Saisons, celui oii l'on voit à droite, sur le fond, un moidin à eau, autour du moulin les eaux courantes, au bord des eaux des femmes (p]i lavent du linge, m'a singulièrement frappé par la couleur, la fraicbeur, la diversité des objets, la beauté du site, et la vie de; la nature.

Le reste des paysages fait dire : AUqnando bonus dortnllal Ilomerus. Ces roches jaunâtres sont ternes, sourdes, sans effet ; c'est partout une même teinte ; composition malade de bile répandue : le pèlerin qui les traverse est pauvre, mescpiin, dur et sec. Un peintre jaloux de sa réputation n'aurait pas moutré ce morceau ; un peintre jaloux de la réputation de son confrère

l'aurait mis au grand jour. J'aime à voir que Chardin pense et sente bien.

Autre composition malade d'une maladie plus dangereuse : c'est la bile verte répandue. Celui-ci est aussi sec, aussi monotone, aussi terne, aussi froid, - aussi sale que le précédent. Chardin l'a fourré dans le même coin. M. Chardin, je vous en loue.

Il y aura, mon ami, dans cet article de Vernet, quelques redites de ce que j'en écrivais il y a deux ans ; mais l'artiste me montrant le môme génie et le même pinceau, il faut bien que je retombe dans le même éloge; je persiste dans mon opinion : Vernet balance Claude le Lorrain dans l'art d'élever des vapeurs sur la toile; et il lui est infiniment supérieur dans l'invention des scènes, le dessin des figures, la variété des incidents, et le reste. Le premier n'est qu'un grand paysagiste tout court ; l'autre est un peintre d'histoire, selon mon sens. Le Lorrain choisit des phénomènes de nature plus rares, et par cette raison peut-être plus piquants. L'atmosphère de Vernet est plus commune, et par cette raison plus facile à reconnaître. (Salon de 1765.)

Les ombres des montagnes commençaient à s'allonger, et la fumée à s'élever au loin au-dessus des hameaux; ou, en langue moins poétique, il commençait à se faire tard, lorsque nous vîmes approcher une voiture. « C'est, dit l'abbé, le carrosse de la maison ; il nous débarrassera de ces marmots, qui d'ailleurs sont trop las pour s'en retourner à pied. Nous reviendrons, nous, au clair de la lune ; et peut-être trouverez-vous que la nuit a aussi sa beauté. — Je n'en doute pas, et je n'aurais pas grand'peine à vous en dire les raisons. » Cependant le carrosse s'éloignait avec les deux petits enfants, les té-

nèbres s'augmentaient, les bruits s'affaiblissaient dans la campagne, la lune s'élevait sur l'horizon ; la nature prenait un aspect grave dans les lieux privés de la lumière, tendre dans les plaines éclairées. Nous allions en silence", l'abbé me précédant, moi le suivant, et m'attendant à chaque pasà quelque nouveau coup de théâtre. Je ne me trompais pas. Mais comment vous en rendre l'eftet et la magie ? Ce ciel orageux et obscur, ces nuées épaisses et noires, toute la profondeur, toute la terreur qu'elles donnaient à la scène ; la teinte (ju'elles jetaient sur les eaux, l'immensité de leur étendue ; la distance intinie de l'astre à demi voilé, dont les rayons tremblaient à leur surface ; la vérité de cette nuit, la variété des objets et des scènes qu'on y discernait, le bruit et le silence, le mouvement et le repos, l'esprit des incidents, la grâce, l'élégance, l'action des figures ; la vigueur de la couleur, la pureté du dessin, mais surtout l'harmonie et le sortilège de l'ensemble : rien de négligé, rien de confus ; c'est la loi d' la nature, riche sans profusion, et produisant les plus grands phénomènes avec la moindre quantité de dépense. Il y adcs nuées ; mais un ciel qui devient orageux, ou qui va cesser de l'être, n'en assemble pas davantage. Elles s'étendent ou se ramassent et se meuvent ; mais c'est le vrai mouvement, l'ondulation réelle qu'elles ont dans l'atmosphère : elles obscurcissent, mais la mesure de celte obscurité est juste. C'est ainsi que nous avons vu cent fois l'astre de la nuit en percer l'épaisseur ; c'est ainsi que nous avons vu sa lumière, allai blie et pâle, trembler et vaciller sur les eaux. Ce n'est point un port de mer que l'artiste a voulu peindre. — L'artiste I — Oui, mon ami, Vartisle. Mon secret m'est échappé ; et il n'est plus temps de recourir après : entraîné par le charme du Clair de lune de Vernet, j'ai oublié que je vous avais fait un conte jusqu'à

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présent, et que je m'étais supposé devant la nature (et l'illusion était bien facile) ; p-iis tout à coup je me suis retrouvé de la campagne au Salon.

Ce n'est plus de la nature, ce n'est plus de Dieu, c'est de Vernet que je vais vous parler.

Ce n'est point, vous disais-je, un port de mer qu'il a voulu peindre. On ne voit pas ici plus de bâtiments qu'il n'en faut pour enrichir et animer la scène. C'est l'intelligence et le goût ; c'est l'art qui les a distribués pour l'elfet ; mais l'effet est produit sans que l'art s'aperçoive. Il va des incidents, mais pas plus que l'espace et le moment de la composition n'en exigent. C'est, vous le ré- Pvîterai-je, la richesse et la parcimonie de nature toujours économe, et jamais avare ni pauvre. Tout est vrai ; on le sent. On n'accuse, on ne désire rien, on jouit également de tout. J'ai ouï dire à des personnes qui avaient fré(|uenté longtemps les bords de la mer, qu'elles reconnaissaient sur cette toile ce ciel, ces nuées, ce temps, toute cette composition.

Ce n'est donc plus à l'abbé que je m'adresse, c'est à vous. La lune, élevée sur l'horizon, est à demi cachée dans des nuées épaisses et noires : un ciel tout à fait orageux et obscur occupe le centre de ce tableau, et teint de sa lumière pâle et faiblo et le rideau qui l'offusque, et la surface de la mer qu'elle domine. On voit, à droite, une fabrique; proche de cette fabrique, sur un plan plus avancé sur le devant, les débris d'un pilotis ; un peu plus vers la gauche et le fond, une nacelle, à la proue de laquelle un marinier tient une torche allumée; celte nacelle vogue vers le pilotis : plus encore sur le fond, et presque en pleine mer, un vaisseau à la voile, et faisant route vers la fabrique ; puis une étendue de mer obscure illimitée. Tout à fait à gauche, des rochers

escarpés ; au pied de ces rochers, un massif de pierre, une espèce d'esplanade d'où l'on descend de face et de côté vers la mer ; sur l'espace qu'elle enceint à gauche contre les rochers, une tente dressée ; au dehors de cette tente, une tonne, sur laquelle deux matelots, l'un assis par-devant, l'autre accoudé par-derrière, et tous les deux regardant vers un brasier allumé à terre, sur le milieu de l'esplanade. Sur ce brasier, une marmite suspendue par des chaînes de fer à une espèce de trépied. Devant cette marmite, un matelot accroupi et vu par le dos ; plus vers sa gauche, une femme accroupie et vue de profd. Contre le mur vertical qui forme le derrière de la fontaine, debout, le dos appuyé contre ce mur, deux figures charmantes pour la grâce, le naturel, le caractère, la position, la mollesse, l'une d'homme, l'autre de femme. C'est un époux peut-être, et sa jeune épouse ; ce sont deux amants ; un frère et sa sœur. Voilà à peu près toute cette prodigieuse composition. Mais (pie signifient mes expressions exagérées et froides, mes lignes sans chaleur et sans vie, ces lignes que je viens de tracer les unes au-dessous des autres ? Rien, mais rien du tout ; il faut voir la chose. Encore oubliais-je de dire que sur les degrés de l'esplanade il y a des commerçants, des marins occupés à ronler, à porter, agissants, de repos; et tout à fait sur la gauche et les derniers degrés, des pêcheurs à leurs filets.

Je ne sais ce que je louerai de préférence dans ce morceau. Est-ce le reflet de la lune sur ces eaux ondulantes ? Sont-ce ces nuées sombres et chargées, et leur mouveiiinnt? Est-ce ce vaisseau qui passe au-devant de l'astre di' la nuit, et qui le renvoie et l'attache à son immense éloignement? Est-ce la réflexion dans le fluide de la petite torche que ce marin tient à l'extrémité de la nacelle? Sont-ce les doux figuros adossées à la fontaine?

Est-ce le brasier dont la lueur rougeàtre se propage sur tous les objets environnants, sans détruire l'harmonie? Est-ce l'effet total de cette nuit ? Est-ce cette belle masse de lumière qui colore les prééminences de cette roche, et dont la vapeur se mêle à la partie des nuages auxquels elle se réunit ?

On dit de ce tableau que c'est le plus beau de Vernet, parce que c'est toujours le dernier ouvrage de ce grand maître qu'on appelle le plus beau ; mais, encore une fois, il faut le voir. L'effet de ces deux lumières, ces lieux, ces nuées, ces ténèbres qui couvrent tout et laissent discerner tout ; la terreur et la vérité de cette scène auguste, tout cela se sent fortement, et ne se décrit point.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'artiste se rappelle ces effets à deux cents lieues de la nature, et qu'il n'a de modèle présent que dans son imagination ; c'est qu'il peint avec une vitesse incroyable ; c'est qu'il dit : Que la lumière se fasse, et la lumière est faite ; que la nuit succède au jour, et le jour aux ténèbres, et il fait nuit, et il fait jour; c'est que son imagination, aussi juste que féconde, lui fournit toutes ces vérités ; c'est qu'elles sont telles, que celui qui en fut spectateur froid et tranquille au bord de la mer en est émerveillé sur la toile ; c'est qu'en effet ces compositions prêchent plus fortement la grandeur, la puissance, la majesté de la nature, que la nature même. Il est écrit : Cœli enarrant gloriam Bel. Mais ce sont les cieux de Vernet, c'est la gloire de Vernet. Que ne fait-il pas avec excellence ? Figure humaine de tous les âges, de tous les états, de toutes les nations ; arbres, animaux, paysages, marines, perspectives ; toute sorte de poésie, rochers imposants, montagnes, eaux dormantes, agitées, précipitées ; torrents, mers tranquilles, mers en fureur ; sites variés à l'infini ;

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fabriques grecques, romaines, goiliiques; architectures civile, militaire, ancienne, moderne ; ruines, palais, chaumières ; constructions, gréemeuts, manœuvres, vaisseaux ; cieux, lointains, calm'^, temps orageux, temps serein ; ciel de diverses saisons, lumières de diverses heures du jour; tempêtes, naufrages, situations déplorables, victimes et scènes pathétiques de toute espèce ; jour, nuit, lumières naturelles, artilicielles, elfets séparés ou conlondus de ces lumières. Aucune de ses scènes accidentelles qui ne lit s^ule un tableau précieux. Oubliez toute la droite de son Clair de lune, couvrez-la, et ne voyez que les rochers et l'esplanade de la gauche, et vous aurez un beau tableau. Séparez la partie de la mer et du ciel d'oti la lumière lunaire tombe sur les eaux, et vous aurez un beau tableau. Ne considérez sur la toile que le rocher de la gauche, et vous aurez vu une belle chose. Contentez-vous de l'esplanade et de ce qui s'y passe ; ne regardez que les degrés, avec les différentes manœuvres qui s'y exécutent; et votre goût sera satisfait. Coupez seulement celte fontaine avec les deux figures qui y sont adossées; et vous emporterez sous votre bras un morceau de prix. Mais si chaque portion isolée vous alfecte ainsi, quel ne doit pas être l'efiet de l'ensemble, le mérite du tout?

Tout ce que je vous ai dit de la manière et du talent de Vernet, entendez-le des (jtiatre premiers tableaux que je vous ai décrits, comme des sites naturels.

Le cinquième est un de ses premiers ouvrages. Il le (it à Home pour un habit, veste et culotte. Il est trèsbeau, très-harmonieux ; et c'est aujourd'hui un morceau de prix.

En comparant les tableaux (jui sortent tout frais de dessus son chevalet, avec ceux qu'il a peints autn.fois, on l'accuse d'avoir outré sa couleur. Vernet dit qu'il

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laisse au temps le soin de répondre à ce reproche, et de montrer à ses critiques combien ils jugent mal. Il observait, à cette occasion, que la plupart des jeunes élèves qui allaient à Rome copier d'après les anciens maitres, y appreniient l'art de faire de vieux, tableaux : ils ne songeaient pas que, pour que leurs compositions gardassent au bout de cent ans la vigueur de celles qu'ils prenaient pour modèles, il fallait savoir apprécier l'etfet d'un ou de deux siècles, et se précautionner contre l'action des causes qui détruisent.

Le sixième est bien un Vernet, mais un Vernet faible, faible :

AUquando hontis dormilal •.

Ce n'est pas un grand ouvrage, mais c'est l'ouvrage d'un grand peintre ; ce qu'on peut dire toujours des feuilles volantes de Voltaire. On y trouve le signe caractéristique, l'ongle du lion.

Le septième est un tableau de l'effet le plus piquant et le plus grand. Il semblerait que, de concert, Vernet et Loulherbourg se seraient proposé de lutter, tant il y a de ressemblance entre cette composition de l'un et une autre composition du second : même ordonnance, même sujet, presque même fabrique ; mais il n'y a pas à s'y tromper. De toute la scène de Vernet, ne laissez apercevoir que les pêcheurs placés sur la langue de terre, ou que la toutfe d'arbres à gauche, plongés dans la demi-teinte ou éclairés de la lumière du soleil couchant cjui vient du fond, et vous direz : Voilà Vernet ; Loulherbourg n'en sait pas encore jusque-là.

Ce Vernet, ce terrible Vernet, joint la plus grande modestie au plus grand talent. Il me disait un jour : « Me demandez-vous si je fais les ciels comme tel maître,

* HoRAT., d/! Art. poet., v. 287,

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je vous répondrai que non; les figures comme tel autre, je vous répondrai que non ; les arbres et le paysage comme celui-ci, même réponse ; les brouillards, les eaux, les vapeurs, comme celui-là, même réponse encore. Inférieur à chacun d'eux dans une partie, je les surpasse tous dans toutes les autres. » Et cela est vrai.

Bonsoir, mon ami ; en voilà bien suffisamment sur Vernet. Demain matin, si je me rappelle quelque chose que j'aie omis, et qui vaille la peine de vous être dit, vous le saurez.

J'ai passé la nuit la plus agitée. C'est un état bien singulier que celui du rêve I Aucun philosophe que je connaisse n'a encore assigné la vraie dilierence de la veille et du rêve. Veillé- je, quand je crois rêver? rêvé-je, quand je crois veiller ? Qui m'a dit que le voile ne se déchirerait pas un jour, et que je ne resterai pas convaincu que j'ai rêvé tout ce que j'ai fait, et fait réellement tout ce que j'ai rêvé? Les eaux, les arbres, les forêts que j'ai vus en nature, m'ont certainement fait une impression moins forte que les mêmes objets en rêve. J'ai vu ou j'ai cru voir, tout comme il vous plaira, une vaste étendue de mer s'ouvrir devant moi. J'étais éperdu sur le rivage à l'aspect d'un navire enllammé. J'ai vu la chaloupe s'approcher du navire, se remplir d'hommes, et s'éloigner. J'ai vu les malheureux, que la chaloupe n'avait pu recevoir, s';igiter, courir sur le tillac du navire, pousser des cris. J'ai entendu leurs cris, je les ai vus se précipiter dans les eaux, nager vers la chaloupe, s'y attacher. J'ai vu la chaloupe prête à être submergée; elle l'aurait été, si ceux qui l'occupaient (ô loi terrible de la nécessité !) n'eussent coupé les mains, fendu la tête, enfoncé le glaive dans la gorge et dans la poitrine, tué, massacré impitoyablement leurs semblables, les compagnons de leur voyage, qui leur tendaient en vain,

du milieu des flots, des bords de la chaloupe, des mains suppliantes, et leur adressaient des prières qui n'élaient point entendues. J'en vois encore un de ces malheureux ; je le vois, il a reçu un coup mortel dans les flancs. II est étendu à la surface de la mer ; sa longue chevelure est éparse, son sang coule d'une large blessure ; Tabime va l'engloutir; je ne le vois plus. J'ai vu un autre matelot entraîner après lui sa tènime, qu'il avait ceinte d'un câble par le milieu du corps ; ce même cable faisait plusieurs tours sur un de ses bras ; il nageait, ses forces commençaient à défaillir, sa femme le conju ait de se sauver, et de la laisser périr. Gepen lant la flamme du vaisseau éclairait les lieux circonvoisins, et (e spectacle terrible avait attiré sur le rivage et sur les rochers les habitants de la contrée, qui en détournaient leurs regards.

Une scène plus douce et plus pathétique succéda à celle-là. Un vaisseau avait été battu d'une afl'reuse tempête ; je n'en pouvais douter à ses mâts b.isés, à ses voiles déchirées, à ses flancs enfoncés, à la manœuvre des matelots qui ne cessaient de travailler à la pompe. Ils étaient incertains, malgré leurs efforts, s'ils ne couleraient point à fond, à la rive même qu'ils avaient touchée : cependant il régnait encore sur les flots un murmure sourd. L'eau blanchissait les rochers de son écume ; les arbres qui les couvraient avaient été brisés, déracinés. Je voyais de toutes parts les ravages de la tempête; mais le spectacle qui m'arrêta, ce fut celui des passagers qui, épars sur le rivage, frappés du péril auquel ils avaient échappé, pleuraient, s'embrassaient, levaient leurs mains au ciel, posaient leurs fronts à terre; je voyais des filles défadlanles entie les bras de leurs mères, de jeunes épouses transies sur le sein de leurs époux; et, au milieu de ce tumulte, un enfant qui

tîH BKAUX-AHTS.

sommeillait paisiblement dans son maillot. Je voyais, sur la planche qui descendait du navire au rivage, une mère qui tenait un petit enfant pressé sur son sein; elle en portait un second sur ses épaules : celui-ci lui baisait les joues. Cette femme était suivie de son mari ; il était chargé de nippes, et d'un troisième enfant qu'il conduisait par ses lisières. Sans doute ce père et cette mère avaient été les derniers à sortir du vaisseau, résolus à se sauver ou à périr avec leurs enfants. Je voyais toutes ces scènes touchantes, et j'en versais des larmes réelles. 0 mon ami ! l'empire de la tête sur les intestins est violent sans doute ; mais celui des intestins sur la tête l'est-il moins ? Je veille, je vois, j'entends, je regarde, je suis frappé de terreur. A 1 instant la tête commande, agit, dispose des autres organes. Je dors, les organes conçoivent d'eux-mêmes la même agitation, le même mouvement, les mêmes spasmes que la terreur leur avait imprimés ; et à l'instant ces organes commandent à la lête, en disposent ; et je crois voir, regarder, entendre. Noire vie se p irlage ainsi en deux manières diverses, de veiller et de sommeiller. Il y a la veille de la tête, pendant laquelhJes intestins obéissent, sont passifs ; il y a la veille des intestins, où la tête est passive, obéissante, commandée : où l'action descend de la tête aux viscères, aix nerfs, aux intestins ; et c'est ce que nous ap{)elons veiller : où l'action remonte des viscères, des nerfs, des intestins, à la tête ; et c'est ce que nous appelons rêver. Il peut arriver que cette dernière action soit plus forte que la précédente ne l'a été (ît n'a pu l'être ; alors le lêve nous atlecte plus vivement ([ue la réalité. Tel, peut-être, veille connue un sot et rêve comme un homme d'esprit. La variété des spasmes, que les intestins peuvent concevoir d'eux-mêmes, correspond à toute la Aariélé des rêves et à toute la variét(''

HP.AlX-AliTS.

des délires ; à toute la variété des rêves de l'homme sain qui sommeille, à toute la variété des délires de l'homme malade qui veille, et qui n'est pas plus à lui. Je suis au coin de mon foyer, tout prospère autour de moi ; je suis dans une entière sécurité. Tout à coup il me semble que les murs de mon appartement chancellent; je frissoime, je lève les yeux à mon plafond, comme s'il menaçait de s'écrouler sur ma tête. Je crois entendre la plainte de ma femme, les cris de ma fille. Je me tàte le pouls ; c'est la fièvre que j'ai : c'est l'action qui remonte des intestins à la tête, et qui en dispose. Bientôt, la cause de ces effets connue, la tête reprendra son sceptre et son autorité, et tous les fantômes disparaîtront. Uliomme ne dort vraiment que quand il dort tout entier.

Mais je vous vois froncer le sourcil. De quoi s'agit-il encore ? que me demandez- vous ?... J'entends ; vous ne laissez rien en arrière. J'avais promis à l'abbé quelque radoterie sur les idées accessoires des ténèbres et de l'obscurité. Allons, tirons-nous vite cette dernière épine du pied ; et qu'il n'en soit plus question.

Tout ce qui étonne l'àme, tout ce qui imprime un sentiment de terreur conduit au sublime. Une vaste plaine n'étonne pas comme l'Océan, ni l'Océan tranquille comme l'Océan agité.

L'obscurité ajoute à la terreur. Les scènes de ténèbres sont rares dans les compositions tragiques. La difficulté du technique les rend encore plus rares dans la peinture, où d'ailleurs elles sont ingrates, et d'un effet qui n'a de vrai juge que parmi les maîtres. Allez à l'Académie, et proposez-y seulement ce sujet, tout simple qu'il est ; demandez qu'on vous montre l'Amour volant au-dessus du globe pendant la nuit, tenant, secouant son flambeau, et faisant pleuvoir sur la terre, ;

travers le iiuu'^e qui le porte, une rosée d.^ gouttes de feu entremêlées de tlèches.

La nuit dérobe les formes, donne de Thorreur aux bruits : ne fût-ce que celui d'une feuille au fond d'une forêt, il met l'imaginiLion en jeu ; l'imagination secoue vivement les entrailles; tout s'exagère. L'homme prudent entre en méfiance ; le lâche s'arrête, frémit ou s'enfuit ; le brave porte la main sur la garde de son épée.

Les temples sont obscnrs. Les tyrans se montrent peu ; on ne les voit point, et à leurs atrocités on les juge plus grands (jue nature. Le sanctuaire de l'homme civilisé et de rhom:iie sauvage est rempli de ténèbres. C'est de l'art de s'en imposer à soi-même qu'on peut dire :

Qund lai et arcana non cnarrahilc fihra '.

Prêtres, placez vos autels, élevez vos édifices au fond des forêts ; que les plaintes de vos victimes percent les ténèbres; que vos scènes mystérieuses, théurgiqucs, sanglantes, ne soient éclairées que de la lueur funeste des torches. La clarté est bonne pour convaincre; ellene vaut rien pour émouvoir. La clarté, de quelque manière qu'on l'entende, nuit à l'enthousiasme. Poètes, parlez sans cesse d'éternité, d'infini, d'immensité, du temps, de l'espace, de 1 1 Divinité, des tombeaux, des mânes, des enfers, d'un ciel obscur, des mers profondes, des forêts obscures, du tonnerre, des éclairs (|ui déchirent la nue. Soyez lé.iébre-ix. Les grands bruits omis au loin, la chute des eaux qu'on entend sans les voir, le silence, la solitude, le désert, les ruines, les cavernes, le bruit des tambours voilés, les coups de baguette séparés par des intervalles, les coups d'une cloche interrom,)US et qui se font attendre, le cri des oiseaux nocturnes, celui

' A. Pkhsii Fhi:(;[ sat. v, vers '2;>.

des bêtes féroces en hiver, penrlant la nuit, surtout s'il se mêle au murmure des venls ; toute plainte qui (esse et qui reprend, qui reprend avec éclat, et qui finit en s'éteignant ; il y a dans toutes ces choses je ne sais quoi de terrible, de grand et d'obscur.

Je crois que les nègres sont moins beaux pour les nègres mêmes, que les blancs pour les nègres et pour les blancs. Il n'est pas en notre pouvoir de séparer des idées que nature associe. Je changerai d'avis, si l'on me dit que les nègres sont plus touchés des ténèbres que de l'éclat d'un beau jour.

Les idées de puissance ont aussi leur sublimité ; mais la puissance qui menace émeut plus que celle qui protège. L3 taureau est plus beau que le bœuf; le taureau écorné qui musit, plus beau que le taureau qui se promène et qui pait ; le cheval en liberté, dont la crinière flotte aux vents, que le cheval sous son cavalier; l'onagre, que l'àne ; le tyran, que le roi ; le crime, peutêtre, que la vertu ; les dieux cruels, que les dieux bons ; et les législateurs sacrés le savaient bien.

La saison du printemps ne convient point à une scène auguste.

La magnificence n'est belle que dans le désordre. En tassezdes vases précieux ; enveloppez ces vases entassés, renversés, d'étoiîes aussi précieuses : l'artiste ne voit là qu'un beau groupe, de belles formes. Le philosophe remonte à un principe plus secret. Quel est lliomme puissant à qui ces choses appartiennent, et qui les abandonne à la merci du premier venu ?

Les dimensions pures et abstraites delà matière ne sont pas sans quelque expression. La ligne perpendiculaire, image de la stabilité, mesure de la profondeur, frappe plus que la ligne oblique.

Adieu, mon ami. Bonsoir et bonne nuit. Et songez-y

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bien, soit en vons réveillant, soit en vous endormant, et vous m'avouerez que le traité du beau dans les arts est à faire, après tout ce que j'en ai dit dans les Salons précédents et tout ce que j'en dirai dans celui-ci.

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