‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 38 sur 43 · A VOLTAIRE K · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE K

Paris, 1766.

Monsieur et cher maître, je sais bien que quand une

bête féroce - a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s'en passer: je sais bien que cette bête manque d'aliment, et que, n'ayant plus de jésuites à manger, elle va se jeter sur les philosophes. Je sais bien qu'elle a les yeux tournés sur moi, et que je serai peut-être le premier qu'elle dévorera : je sais bien qu'un honnête homme peut, en vingt-quatre heures, perdre ici sa fortune, parce qu'ils sont gueux; son honneur, parce qu'il n'y a point de lois ; sa liberté, parce que les tyrans sont ombrageux ; sa vie, parce qu'ils comptent la vie d'un citoyen pour rien, et ([u'ils cherchent à se tirer du mépris par des actes de terreur. Je sais bien qu'ils nous imputent leur désordre, parce que nous sommes seuls en état de remarquer leurs sottises. Je sais bien qu'un d'entre eux a l'atrocité de dire qu'on

^ Cette lettre a été écrite au mois de juillet ou d'août 1766, comme le prouvent plusieurs faits qui y sont rapportés. On ne trouve poipt (Correspondance (jnirrale de Voltairtil la lettre qui donna occasion à cette réponse: » C'était, dit ÎNaigeon, une lettre en forme de mémoire, que Voltaire fit remettre par une voie indirecte, et dans laquelle, après un exposé des faits qu'il soumettait h. l'examen de Diderot, il lui communi(iiiait librement toutes ses craintes, et lui conseillait d'abandonner la terre qui l'avait vu naître, l'invitait à le suivre dans sa retraite, et le conjurait, au nom de l'bumanité. de ne pas rester exposé à la proscription dont le Parlement venait de donner le premier si(,'nal, et de ne pas sacrifier, par un stoïcisme déplacé, une vie et des talents qui pouvaient être encore longtemps utiles aux sciences et à la société. » La lettre de Voltaire, qui préède celle-ci, était sans doute jointe au mémoire.

^ Le Parlement.

n'avancera rien tant qu'on ne brûlera que des livres. Je sais bien qu'ils viennent d'égorger un enfant * pour des inepties qui ne méritaient qu'une légère correction paternelle. Je sais bien qu'ils ont jeté, et qu'ils tiennent encore dans les cachots, un magistrat respectable ^ à tous égards, parce qu'il refusait de conspirer à la ruine de sa province, et qu'il avait déclaré sa haine pour la superstition et le despotisme. Je sais bien qu'ils en sont venus au point que les gens de bien et les hommes éclairés leur sont et leur doivent être insupportables. Je sais bien que nous sommes enveloppés des fils imperceptibles d'une nasse qu'on appelle yjo/Zce, et que nous sommes entourés de délateurs. Je sais bien que je n'ai ni la naissance, ni les vertus, ni l'état, ni les talents qui recommandaient M. de La Ghalotais, et que quand ils voudront me perdre, je serai perdu. Je sais bien qu'il peut arriver, avant la fin- de lannée, que je me rappelle vos conseils, et que je m'écrie avec amertume: 0 Solon, Solon ! Je ne me dissimule rien, comme vous voyez ; mon âme est pleine d'alarmes ; j'entends au fond de mon. cœur une voix qui se joint à la vôtre, et qui me dit : Fuis, fuis ! Cependant je suis retenu par l'inertie la plus stupide et la moins concevable, et je reste. C'est

* .leaa-François Lefèvre, chevalier de La Barre, né à Coutance en 17 47, décapité le l^- août 1766, à Abbeville, pour avoir passé près d'une procession de capucins sans ôter son chapeau, et pour avoir chanté des chansons libertines. Son compagnon. Gaillard d'Etallonde, réussit à échapper aux poursuites et gagna la Prusse où Frédéric II lui donna un brevet d'officier .

^ Louis-Reqé Caradeuc de La Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne, celui qui porta la parole contre le duc d'Aiguillon, et dont le rapport contre les jésuites (1761-1762) contribua tant à la suppression de l'ordre. Renfermé dans la citadelle de Sainl-Malo, et de là transféré à la Bastille, il écrivit dans ses prisons, avec de la suie délayéti et un cure-dents, des mémoires justificatifs qui soulevèrent une émotion générale et forcèrent Louis XV à lui rendre la liberté. >"é en 1701, La Chalotais mourut en

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qu'il y a à côté de moi une femme déjà avancée en âge, et qu'il est difficile de l'arracher à ses parents, à ses amis, et à son petit foyer. C'est que je suis père d'une jeune fille à qui je dois l'éducation ; c'est que j'ai aussi des amis. Il faut donc les laisser ces consolateurs toujours présents dans les malheurs de la vie, ces témoins honnêtes de nos actions : et que voulez-vous que je fasse de l'existence, si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout ce qui me la rend chère ? Et puis je me lève tous les matins avec l'espérance que les méchants se sont amendés pendant la nuit ; qu'il n'y a plus de fanatiques ; que les maîtres ont senti leurs véiitables intérêts, et qu'ils reconnaissent enfin que nous sommes les meilleurs sujets qu'ils aient. C'est une bêtise, mais c'est la bêtise d'une belle àrae, qui ne peut croire longtemps à la méchanceté. Ajoutez à cela que le danger qui nous menace tient à une disposition des esprits qui ne s'aperçoit point. La société présente un aspect si tranquille, que l'àme, lasse de se tourmenter, se livre à une sécurité perlide à la vérité, mais à laquelle il est presque impossible de se refuser. L'innocence et l'obsscurité de sa vie sont deux autres sophismes bien séduisants. Et comment voulez-vous que celui qui n'en veut à personne s'imagine sous les tuiles, où il s'occupe à se rendre meilleur, que des bourreaux attendent le jour pour se saisir de lui, et le jeter dans un bûcher ? Quand on s'est rassuré par sa nullité, on se rassure par son importance. Dans un autre moment, on se dit à soimême : Ils n'auront pas le front de persécuter un homme qui a consumé ses plus belles années à bien mériter de son pays : n'est-ce pas assez (ju'iis aient laissé à d'autres le soin de l'honorer, de le récompenser, de l'encourager? S'ils ne m'ont pas fait de bien, ils n'oseront me l'aire du mal. C'est ainsi (lu'on est alternativement dupe de sa

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