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LA DESTRUCTION DE LA COLONNE

Quand la géante fut tombée, on approcha.

Si quelque bey d'Egypte, un khédive, un pacha,

Renversait le pilastre impur de Cléopàtre,

Bon à faire un peu d'ombre à midi pour le pâtre,

On dirait : barbarie ! et l'on aurait raison.

Or, ce trophée était sublime à l'horizon ;

Il avait l'air d'un phare éclairant une rive ;

Les villes du prodige et du rêve, Ninive,

Memphis que fit Menés, Sarde où régna Cyrus,

Sarepta qu'emplissaient tant d'hommes disparus,

Jéricho, Palenquè, Sofala, Babylone,

N'avaient rien déplus beau que cette âpre colonne;

Ce cippe triomphal qu'un siècle respecta,

Effaçait l'obélisque entier d'Eléphanta,

La borne de Byzance au fond de l'hippodrome,

Et le pilier de Thèbe et le pilier de Rome.

Celte colonne était toute pleine de voix.

Étant forgée avec des canons pris aux rois;

On entendait le peuple en ce bronze bruire ;

Et nous n'avions pas, nous, le droit de la détruire,

{Toute la Lyre. Corde d'airain).

LA DESTRUCTIOxN DE LA COLONNE 141

Car nos pères l'avaient construite pour nos fils.

Elle représentait, bravant tous les défis,

La révolution de l'Europe, ébauchée

Par leur vertigineuse et vaste chevauchée,

Et l'esprit de Fleurus planant sur Austerlitz,

Et nos drapeaux ayant des rayons dans leurs plis.

En voyant sur la place auguste la spirale

De toute cette gloire énorme et sidérale,

Et ce noir tourbillon de fantômes, tordu,

Fixe et pétrifié sous le vent éperdu.

On songeait. Il semblait que la haute fumée

Sortie en tournoyant de cette fière armée

N'avait pas, sous le ciel orageux et serein.

Voulu se dissiper et s'était faite airain.

Semblable au moissonneur foulant des gerbes mûres,

Cette colonne avait pour socle un tas d"armures.

Elle offensait les rois et non les nations.

Afin qu'on pût juger les pas que nous faisions,

Elle fixait le point d'où nos pères partirent;

Elle indiquait le lieu d'où les flots se retirent

Et rattachait aux jours nouveaux les jours anciens ;

Après les grands soldats, place aux grands citoyens !

Elle était, dans Paris que le soleil inonde,

Comme un stèle au milieu de ce cadran du monde,

Et son ombre y marquait les heures du progrès.

Les rois n'osaient venir la regarder de près.

Hier elle tomba, la grande sohtaire.

On a pu mesurer, quand on l'a vue à terre.

Tout ce qu'on peut ôter d'orgueil en un instant Au siècle le plus sombre et le plus éclatant.

Ceux qui sur ce débris collèrent leur oreille Entendirent dans l'ombre une rumeur pareille A l'océan qui parle et se plaint sous les cieux.

Voici ce que disait ce bruit mystérieux :

— Vous vous êtes trompés comm.e se trompait Rome.

Ce que vous avez pris pour la gloire d'un homme,

C'est la gloire d'un peuple, et c'est la vôtre, hélas I

Peuple, quels sont mes torts ? les trônes en éclats,

L'Europe labourée en tous sens par la France,

La bataille achevée en vaste délivrance.

Le moyen âge mort, les préjugés proscrits.

Que me reprochez-vous? le sang, les pleurs, les cris.

Les deuils, et les trop grands coups d'aile des victoires,

D'être une cime où luit l'éclair dans les nuits noires,

De vivre, et d'attester que vos pères ont mis

Leur àme dans l'airain des canons ennemis ?

Mon crime, c'est la lutte allière des épées,

Le choc des escadrons, les cuirasses frappées,

Les échelles au mur, les clairons, les assauts.'

Les lions sont haïs par tous les lionceaux ;

Votre enfance n'a pu supporter ma vieillesse ;

Soit. Je pars avec Ulm et Wagram. Je vous laisse

Avec Sedan. Adieu, je gène. Je m'en vais.

J'aime encor mieux ma guerre, hélas ! que votre paix.

Je ne me trouve pas délivré. Non, j'ai beau Me dresser, je me heurte au plafond du tombeau, J'étouffe, j'ai sur moi Vénormitô terrible. Si quelque soupirail blanchit la nuit visible. J'aperçois là-bas Metz, là-bas Strasbourg, là-bas Notre honneur, et l'approche obscure des combats, Et les beaux enfants blonds bercés dans les chimères, Souriants, et je songe à vous, ô pauvres mères. Je consens, si l'on veut, à regarder; je vois Ceux-ci rire, ceux-là chanter à pleine voix La moisson d'or, l'été, les fleurs, et la patrie Sinistre, une bataille étant sa rêverie. Avant peu l'Archer noir embouchera le cor. Je calcule combien il faut de temps encor ; Je pense à la mêlée affreuse des épées. Quand des frontières sont par la force usurpées, Quand un peuple gisant se voit le flanc ouvert, Avril peut rayonner, le bois peut être vert. L'arbre peut être plein de nids et de bruits d'ailes ; Mais les tas de boulets, noirs dans les citadelles,

(Toute la lyre . Corde d'airain.)

Ont l'air de faire un songe et de frémir parfois, Mais les canons muets écoutent une voix Leur parler bas dans l'ombre, et l'avenir tragique Souffle à tout cet airain farouche sa logique. i

Quoi ! vous n'entendez pas, tandis que vous chantez, Mes frères, le sanglot profond des deux cités ! Quoi ! vous ne voyez pas, foule aisément sereine, L'Alsace en frissonnant regarder la Lorraine ! — 0 sœur, on nous oublie 1 on est content sans nous 1 — Non ! nous n'oublions pas î nous sommes à genoux j Devant votre supplice, ô villes ! Quoi ! nous croire 1 Affranchis, lorsqu'on met au bagne notre gloire, Quand on coupe à la France un pan de son manteau, Qaand l'Alsace au carcan, la Lorraine au poteau, Pleurent, tendent leurs bras sacrés, et nous appellent, Quand nos frais écoliers, ivres de rage, épèlent Quatrevingt-douze, afin d'apprendre quel éclair Jaillit du cœur de Hoche et du front de Kléber, Et de quelle façon, dans ce siècle où nous sommes, On fait la guerre aux rois d'où sort la paix des hommes ! Non, remparts, non, clochers superbes, non jamais Je n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz. L'horrible aigle des nuits nous étreint dans ses serres. Villes ! nous ne pouvons, nous Français, nous vos frères. Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez. Être que par Strasbourg et par Metz délivrés ! Toute autre délivrance est un leurre ; et la honte, Tache qui croît sans cesse, ombre qui toujours monte. Reste au front rougissant de notre histoire en deuil. Peuple, et nous avons tous un pied dans le cercueil, Et pas une cité n'est entière, et j'estime

Que Verdun est aux fers, que Belfort est victime, Et que Paris se traîne, humble, amoindri, plaintif, Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif. Rien ne nous fait le cœur plus rude et plus sauvage Que de voir cette voûte infâme, l'esclavage, S'étendre et remplacer au-dessus de nos yeux Le soleil, les oiseaux chantant, les vastes cieux ! Non, je ne suis pas libre. 0 tremblement de terre ! J'entrevois sur ma tête un nuage, un cratère, Et làpre éruption des peuples, fleuve ardent ; Je râle sous le poids de l'avenir grondant, J'écoute bouillonner la lave sous-marine. Et je me sens toujours l'Etna sur la poitrine 1

Et puisque vous voulez que je vous dise toat. Je dis qu'on n'est point grand tant qu'on n'estpas deb#ut, Et qu'on n'est pas debout tant qu'on traîne une chaine ; J'envie aux vieux romains leurs couronnes de chêne; Je veux qu'on soit modeste et hautain ; quant à moi, Je déclare qu'après tant d'opprobre et d'effroi, Lorsqu'à peine nos murs chancelants se soutiennent, Sans me préoccuper si des rois vont et viennent. S'ils arrivent du Caire ou bien de Téhéran, Si l'un est un bourreau, si l'auîre est un tyran. Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent Dans une ombre hideuse où des nations meurent. Si c'est au diable ou bien à Dieu qu'ils sont dévots, S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux. Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire. Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire

Patbie. 10

Que des guidons qu'agite un lugubre frisson

Et des clairons sortis à peine de prison,

Tant que je n'aurais pas, rugissant de colère,

Lavé dans un immense Austerlitz populaire

Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux frémissants.

Je ne montrerais point notre armée aux passants I

0 peuple, toi qui fus si beau, toi qui, naguère,

Ouvrais si largement tes ailes dans la guerre.

Toi de qui l'envergure effrayante couvrit

Berlin, Rome, Memphis, Vienne, Moscou, Madrid,

Toi qui soufflas le vent des tempêtes sur l'onde

Et qui fis du chaos naître l'aurore blonde.

Toi qui seul eus l'honneur de tenir dans ta main

Et de pouvoir lâcher ce grand oiseau : Demain,

Toi qui balayas tout, l'azur, les étendues.

Les espaces, chasseur des fuites éperdues,

Toi qui fus le meilleur, toi qui fus le premier,

0 peuple, maintenant, assis sur ton fumier,

Racle avec un tesson le pus de tes ulcères.

Et songe.

La défaite a des conseils sincères ; La beauté du malheur farouche, c'est d'avoir Une fraternité sombre avec le devoir ; Le devoir aujourd'hui, c'est de se laisser croître Sans bruit, et d'enfermer, comme une vierge au cloître, Sa haine, et de nourrir les noirs ressentiments. A quoi bon étaler déjà nos régiments ? A quoi bon galoper devant l'Europe hostile? Ne point faire envoler de poussière inutile Est sage ; un jour viendra d'éclore et d'éclater; Et j2 crois qu'il vaut mieux ne pas tant se hâter.

Car il faut, lorsqu'on voit les soldats de la France, Qu'on dise : — C'est la gloire et c'est la délivrance ! C'est Jemmapes, l'Argonne, Ulm, léna, Fleurus ! C'est un tas de lauriers au soleil apparus ! Regardez. Ils ont fait des choses impossibles. Ce sont les bienfaisants, ce sont les invincibles. Ils ont pour murs les monts et le Rhin pour fossé. En les voyant, il faut qu'on dise : — Ils ont chassé Les rois du nord, les rois du sud, les rois de l'ombre ; Cette armée est le roc vainqueur des flots sans nombre, Et leur nom resplendit du zénith au nadir ! — Il faut que les tyrans tremblent, loin d'applaudir. Il faut qu'on dise : — Ils sont les amis vénérables Des pauvres, des damnés, des serfs, des misérables. Les grands spoliateurs des trônes, arrachant Sceptre, glaive et puissance à quiconque est méchant ; Ils sont les bienvenus partout où quelqu'un souffre. Ils ont l'aile de flamme habituée au gouffre. Ils sont l'essaim d'éclairs qui traverse la nuit. Ils vont, même quand c'est la mort qui les conduit. Ils sont beaux, souriants, joyeux, pleins de lumière ; Athène en serait folle et Sparte en serait fière. — Il faut qu'on dise : — Ils sont d'accord avec les cieux ! Et que l'homme, adorant leur pas audacieux. Croie entendre, au-dessus de ces légionnaires Qui roulent leurs canons, Dieu rouler ses tonnerres 1

C'est pourquoi j'attendrais.

Qu'attends-tu? — Je réponds :

J'attends l'aube, j'attends que tous disent : — Frappons !

Levons-nous ! et donnons à Sedan pour réplique L'Europe en liberté t — J'attends la république 1 J'attends l'emportement de tout le genre humain ! Tant qu'à ce siècle auguste on barre le chemin, Tant que la Prusse tient prisonnière la France, Penser est un affront, vivre est une souffrance. Je sens, comme Isaïe insurgé pour Sion, Gronder le profond vers de lindignation, Et la colère en moi n'est pas plus épuisable Que le flot dans la mer immense, et que le sable Dans l'orageux désert remué par les vents.

Ce quej'attends? J'attends que les os soient vivants ! Je suis spectre, et je rêve, et la cendre me couvre. Et j'écoute ; et j'attends que le sépulcre s'ouvre. J'attends que dans les cœurs il s'élève des voix, Que sous les conquérants s'écroulent les pavois, Et qu'à l'extrémité du malheur, du désastre. De l'ombre et de la honte, on voie un lever d'astre!

Jusqu'à cet instant-là, gardons superbement, 0 peuple, la fureur de notre abaissement, Et que tout l'alimente et que tout l'exaspère. Étant petit, j'ai vu quelqu'un de grand, mon père. Je m'en souviens ; c'était un soldat, rien de plus, Mais il avait mêlé son âme aux fiers reflux, Aux revanches, aux cris de guerre, aux nobles fêtes, Et l'éclair de son sabre était dans nos tempêtes. Oh I je ne vous veux pas dissimuler l'ennui, A vous, fameux hier, d'être obscurs aujourd'hui, 0 nos soldats, lutteurs infortunés, phalange Qu'illumina jadis la gloire sans mélange ;

L'étranger à cette heure, hélas ! héros trahis, Marche sur votre histoire et sur votre pays : Oui, vous avez laissé ces rcîtres aux mains viles Voler nos champs, voler nos murs, voler nos villes, Et compléter leur gloire avec nos sacs d'écus ; Oui, vous fûtes captifs, oui, vous êtes vaincus ; Vous êtes dans le puits des chutes insondables ; Mais c'est votre destin d'en sortir formidables, Mais vous vous dresserez, mais vous vous lèverez, Mais vous serez ainsi que la faulx dans les prés ; L'hercule celte en vous, la hache sur l'épaule. Revivra, vous rendrez sa frontière à la Gaule, Vous foulerez aux pieds Fritz, Guillaume, Attila, Schinderhanne et Bismarck, et j'attends ce jour-là ! Oui, les hommes d'Eylau vous diront : Camarades!

Et jusque-là, soyez pensifs loin des parades, Loin des vaines rumeurs, loin des faux cliquetis, Et regardez grandir nos fils encor petits.

Je vis désormais, l'œil fixé sur nos deux villes.

Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles ; Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci. Rois, vous avez vaincu, vous avez réussi. Vous bâtissez, avec toutes sortes de crimes. Un édifice infâme au haut des monts sublimes, Vous avez entre l'homme et vous construit un mur, Soit, un palais énorme, éblouissant, obscur.

loO PATRIE

D'où sort l'éclair, où pas une lumière n'entre.

Et c'est un temple, à moins que ce ne soit un antre.

Pourtant, eût-on pour soi l'armée et le sénat, Ne point laisser de trace après l'assassinat. Rajuster son exploit, bien laver la victoire. Nettoyer le côté malpropre de la gloire, Est prudent. Le sort a des retours tortueux, Songez-y; —j'en conviens, vous êtes monstrueux; Vous et vos chanceliers, vous et vos connétables, Vous êtes satisfaits, vous êtes redoutables ; Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit, Entrepris le recul du monde vers la nuit ; Vous faites chaque jour faire un progrès à l'ombre, Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre, Princes, de tels succès à nous faire envier Que vous pouvez railler le vingt et un janvier. Le quatorze juillet, le dix août, ces journées Tragiques, d'où sortaient les grandes destinées. Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau. Suffit pour arrêter Jourdan, Brune et Marceau, Et que vous pouvez rire en vos banquets sonores De tous nos ouragans, de toutes nos aurores. Et des vastes efforts des titans endormis. Tout est bien ; vous vivez, vous êtes bons amis, Rois, et vous n'êtes point de notre or économes: Vous en êtes venus à vous donner les hommes ; Vous vous faites cadeau d'un peuple, après souper: L'aigle est fait pour planer, et l'homme pour ramper, L'Europe est le reptile, et vous êtes les aigles ; Vos caprices, voilà nos droits, nos lois, nos règles ; La terre encor n'a vu sous le bleu firmament

Rien qui puisse égaler votre assouvissement;

Et le destin pour vous s'épuise en politesses ;

Devant vos majestés et devant vos altesses

Les prêtres mettent Dieu stupéfait à genoux ;

Jamais rien n'a semblé plus éternel que- vous ;

Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe ;

Mais, rois, tout cela tremble et votre gloire triste

Devine le refus profond de l'avenir ;

Car sur tous les bonheurs, que vous croyez tenir,

Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines,

Sur tout ce qui compose, ô rois, ô capitaines,

L'amas prodigieux de vos prospérités,

Sur ce que vous rêvez, sur ce que vous tentez,

Sur votre ambition et sur votre espérance.

On voit la grande main sanglante de la France.

IC septembre 1873.

Le lionceau songeait ; il était tout petit.

Caché, muet, pareil au chat qui se blottit

Loi» du soleil, dans l'ombre où les rayons s'émoussent,

Combien faut-il de temps pour que ses ongles poussent? Il songeait.

Laissez-moi vous dire que les rois Lugubres font le mal, foulent aux pieds les droits, Les vérités, l'honneur, la vertu, la justice; Ils font Tenir le prêtre afin qu'on rebâtisse L'enfer dans l'âme humaine où Dieu mit la raison, Et leurs prospérités sont faites de façon Que la gloire d'un peuple est la honte de l'autre; Leur grandeur dans les tas d'immondices se vautre, Leurs sceptres aux plaisirs obscènes sont mêlés, La bauge aux pourceaux plaît à ces paons étoiles; Hier, ils souffletaient les nations meurtries ; Gais, ils jouaient aux dés les robes des patries; A celui-ci le Nil, à celui-là le Rhin. Quand ils ont sur leur front mis leur cimier d'airain, Rien ne peut modérer leurs fureurs, peu calmées Par des chansons d'église et des danses d'aimées ;

{Toute la Lyre. Corde d'airain.)

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