IMPRÉCATION
« Honte! opprobre! malheur! anathème! vengeance!
Que la terre et les cieux frappent d'intelligence !
Enfin nous avons vu le colosse crouler 1
Que puissent retomber sur ses jours, sur sa cendre, Tous les pleurs qu'il a fait répandre, Tout le sang qu'il a fait couler I
« Qu'à son nom, du Volga, du Tibre, de la Seine, Des murs de l'Alhambra, des fossés de Vincenne, De Jaffa, du Kremlin qu'il brûla sans remords, Des plaines de carnage et des champs de victoire, Tonne comme un écho de sa fatale gloire, La malédiction des morts !
« Qu'il voie autour de lui se presser ses victimes ! Que tout ce peuple, en foule échappé des abîmes. Innombrable, annonçant les secret? du cercueil. Mutilé parle fer, sillonné par la foudre.
Heurtant confusément des os noircis de poudre, Lui fasse un Josaphat de Sainte-Hélène en deuil !
« Qu'il vive pour mourir tous lesjours, à toute heure ! Que le fier conquérant baisse les yeux, et pleure 1 Sachant sa gloire à peine et riant de ses droits, Des geôliers ont chargé d'une chaîne glacée
Cette main qui s'était lassée
A courber les têtes des rois !
« n crut que sa fortune, en victoires féconde, Vaincrait le souvenir du peuple roi du monde; Mais Dieu vient, et d'un souffle éteint son noir flambeau. Et ne laisse au rival de l'éternelle Rome Que ce qu'il faut de place et de temps à tout homme Pour se coucher dans le tombeau.
« Ces mers auront sa tombe, et l'oubli la devance. En vain à Saint-Denis, il fit parer d'avance Un sépulcre de marbre et d'or étincelant ; Le ciel n'a pas voulu que de royales ombres Vissent, en revenant pleurer sous ces murs sombres, Dormir dans leur tombeau son cadavre insolent ! »
Qu'une coupe vidée est amère ! et qu'un rêve Commencé dans l'ivresse avec terreur s'achève ! Jeune, on livre à l'espoir sa crédule raison ; Mais on frémit plus tard, quand l'àme est assouvie,
Hélas 1 et qu'on revoit sa vie
De l'autre bord de l'horizon 1
Ainsi, quand vous passez au pied d'un mont sublime, Longtemps en conquérant vous admirez sa cime. Et ses pics, que jamais les ans n'humilieront. Ses forêts, vert manteau qui pend aux rocs sauvages.
Et ces couronnes de nuages
Qui s'amoncellent sur son front.
Montez donc, et tentez ces zones inconnues î — Vous croyiez fuir^aux cieux. . . vous vous perdez aux nues ! Le mont change à vos yeux d'aspect et de tableaux ; C'est un gouffre obscurci do sapins centenaires,
Où les torrents et les tonnerres
Croisent des éclairs et des flots !
Voilà l'image de la gloire :
D'abord un prisme éblouissant, Puis un miroir expiatoire.
Où la pourpre parait du sang !
Tour à tour puissante, asservie, Voilà quel double aspect sa vie Offrit à ses âges divers.
Il faut à son nom deux histoires :
Jeune, il inventait ses victoires; Vieux, il médiîait ses revers.
En Corse, à Sainte-Hélène encore, Dans les nuits d'hiver, le nocher.
Si quelque orageux météore Brille au sommet d'un noir rocher,
Croit voir le sombre capitaine.
Projetant son ombre lointaine, Immobile, croiser ses bras ; Et dit que, pour dernière fête, Il vient régner dans la tempête, Gomme il régnait dans les combats.
S'il perdit un empire, il aura deux patries, De son seul souvenir illustres et flétries, L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco ; Et jamais, de ce siècle attestant la merveille. On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille Aux bouts du monde un double écho l
Telles, quand une bombe ardente, meurtrière. Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire. Se balance au-dessus des murs épouvantés. Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle. Qui frappe en s'abattant la terre de son aile, Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités.
Longtemps après sa chute, on voit fumer encore La bouche du mortier, large, noire et sonore, D'où monta pour tomber le globe au vol pesant, Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles, Mourut, en vomissant la mort de ses entrailles, Et s'éteignit en embrasant I
Juillet 1825.
Mil huit cent onze ! — 0 temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre.
Que le ciel eût dit oui !
Sentaient trembler sur eux les Etats centenaires. Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres.
Gomme un mont Sinaï!
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître, Ils se disaient entre eux : « Quelqu'un de grand va naître! L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain ? »
Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde
L'homme prédestiné, Et les peuples béants ne purent que se taire. Car ses deux bras levés présentaient à la terre
Un enfant nouveau-né,
{Les Chants du crépuscule.)
Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise. Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis 1
Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine ; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine.
S'étaient enfin ouverts!
Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle. Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,
Rayonnait au travers !
Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes xVux vieilles nations comme aux vieilles couronnes. Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime : « L'avenir î l'avenir ! l'avenir est à moi t »
Non, l'avenir n'est à personne I Sire! l'avenir est à Dieu !
A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir î l'avenir ! mystère 1 Toutes les choses de la terre.
Gloire, fortune militaire.
Couronne éclatante des rois,.
Victoire aux ailes embrasées.
Ambitions réalisées.
Ne sont jamais sur nous posées, Que comme loiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure. Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure
Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,
Et qu'on nomme demain î
Oh ! demain, c'est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait?
L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile.
C'est le bélier qui bat les tours.
C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain ; c'est le sapin du trône, Aujourd'hui, c'en est le velours I
Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,
La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo ! demain, c'est Sainte-Hélène î
Demain, c'est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.
Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées.
Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons 1
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace ; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel I
0 revers ! ô leçon 1 Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit ;
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles
Autour du nouveau-né riant sur son chevet; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;
Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles ; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; Quand, pour loger un jour ce maître héréditaire, On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance, — Avant qu'il eût goûté de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe, Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré !
Oui. l'aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles. Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes : Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie; Chacun selon ses dents se partagea la proie ; L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon.
Vous savez ce qu'on fît du géant historique. Pendant six ans on vit, loin derrière l'Afrique,
Sous le verrou des rois prudents, — Oh ! n'exilons personne ! oh I l'exil est impie 1 —
Cette grande figure en sa cage accroupie, Ployée, et les genoux aux dents.
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur î Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde. Le portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcôve, Ce qui se remuait dans cette tête chauve. Ce que son œil cherchait dans le passé profond, — Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées. En regardaient passer les ombres sur son front ; —
Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec l'épée ;
Arcole, Austerlitz, Montmirail ; Wî l'apparition des vieilles Pyramides ; Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons.
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons ;
Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare,
La diane au matin fredonnant sa fanfare.
Le bivac sommeillant dans les feux étoiles.
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques.
Gomme des fleurs de pourpre en l'épaisseurdes blés ;
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l'orient.
Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantée D'une goutte de lait au bout du sein restée
Agace sa lèvre en riant.
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise. Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise.
II pleurait, d'amour éperdu. — Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd'hui glacée, Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu !
Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terrible ! Vous avez commencé par le maître invincible,
Par l'homme triomphant, Puis vous avez enfin complété l'ossuaire : Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
Du père et de l'enfant !
Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,
Mais la mort lui dit non 1 Chaque élément retourne où tout doit redescendre. L'air reprend la fumée, et la terre la cendre.
L'oubli reprend le nom.
0 révolutions 1 j'ignore.
Moi, le moindre des matelots.
Ce que Dieu dans l'ombre élabore
Sous le tumulte de vos flots.
La foule vous hait et vous raille.
Mais qui sait comment Dieu travaille ?
Qui sait si l'onde qui tressaille.
Si le cri des gouffres amers.
Si la trombe aux ardentes serres.
Si les éclairs et les tonnerres.
Seigneur, ne sont pas nécessaires
A la perle que font les mers ?
Pourtant cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations ; Oh ! quelle mer aveugle et sourde Qu'un peuple en révolutions 1 Que sert ta chanson, ô poète ?
Ces chants que ton génie émiette Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu î Ta voix s'enroue en cette brume, Le vent disperse au loin ta plume.
Pauvre oiseau chantant dans l'écume, Sur le mât d'un vaisseau perdu t
Longue nuit I tourmente éternelle !
Le ciel n'a pas un coin d'azur.
Hommes et choses, pêle-mêle.
Vont roulant dans l'abîme obscur.
Tout dérive et s'en va sous l'onde.
Rois au berceau, maîtres du monde, Le front chauve et la tête blonde.
Grand et petit Napoléon !
Tout s'efface, tout se délie, Le flot sur le flot se replie.
Et la vague qui passe oublie Léviathan comme Alcyon !
Août 1832.
Plusieurs pétitionnaires demandent cjue la Chambre intervienne pour faire transporter les cendres de Napoléon sous la colonne de la place Vendôme.
Après une courte délibération , la Chambre passe à l'ordre du jour.
(Chambre des députés. — Séaw.e du .7 octobre 1830.)
Oh ! quand il bâtissait, de sa main colossale, Pour son trône, appuyé sur l'Europe vassale,
Ce pilier souverain.
Ce bronze, devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d'airain ;
Quand il le bâtissait, pour qu'un jour dans la ville Ou la guerre étrangère ou la guerre civile
Y brisassent leur char.
Et pour qu'il fit pâlir sur nos places publiques, Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,
Alexandre et César I
{Les Chants du crépuscule.)
C'était un beau spectacle ! 11 parcourait la terre Avec ses vétérans, nation militaire
Dont il savait les noms ; Les rois fuyaient ; les rois n'étaient point de sa taille ; Et vainqueur, il allait par les champs de bataille
Glanant tous leurs canons.
Et puis il revenait avec la grande armée, Encombrant de butin sa France bien-aimée,
Son Louvre de granit, Et les parisiens poussaient des cris de joie, Comme font les aiglons, alors qu'avec sa proie
L'aigle rentre à son nid.
Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore. Il courait à la cuve où bouillonnait encore
Le monument promis.
Le moule en était fait d'une de ses pensées. Dans la fournaise ardente il jetait à brassées
Les canons ennemis.
Puis il s'en revenait gagner quelque bataille. Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés ; Et, rapportant ce bronze à la Rome française, Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
— En avez-vous assez ?
C'était son œuvre à lui ! — Les feux du polygone, EL la bombe, et le sabre, et l'or de la dragonne
Furent ses premiers jeux.
Général, pour hochets il prit les Pyramides ;
Empereur, il voulut, dans ses vœux moins timides, Quelque chose de mieux :
11 fit cette colonne ! — Avec sa main romaine Il tordit et mêla dans Tœuvre surhumaine
Tout un siècle fameux, Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante, Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante,
Eylau froid et brumeux.
Car c'est lui qui, pareil à l'antique Encelade, Du trône universel essaya l'escalade.
Qui vingt ans entassa.
Remuant terre et cieux avec une parole, Wagram sur Marengo, Ghampaubert sur Arcole,
Pélion sur Ossa !
Oh 1 quand par un beau jour sur la place Vendôme, Homme dont tout un peuple adorait le fantôme.
Tu vins grave et serein, Et que tu découvris ton œuvre magnifique, Tranquille, et contenant d'un geste pacifique
Tes quatre aigles d'airain ;
A celte heure où les tiens t'entouraient par cent mille . Où, comme se pressaient autour de Paul-Emile
Tous les petits Romains, Nous, enfants de six ans, rangés sur ton passage, Cherchant dans ton cortège un père au fier visage,
Nous te battions des mains ;
Oh ! qui t'eût dit alors, à ce faîte sublime, Tandis que tu rêvais sur le trophée opime
Un avenir si beau, Qu'un jour à cet affront il te faudrait descendre Que trois cents avocats oseraient à ta cendre
Chicaner ce tombeau l
Attendez donc jeunesse folle, Nous n'avons pas le temps encor !
Que vient-on nous parler d'Arcole , Et de Wagram et du Thabor ?
Pour avoir commandé peut-être Quelque armée, et s'être fait maître De quelque ville dans son temps, Croyez-vous que l'Europe tombe S'il n'ameute autour de sa tombe Les Démosthènes haletants ?
D'ailleurs le ciel n'est pas tranquille ;
Les soucis ne leur manquent pas ;
L'inégal pavé de la ville
Fait encor trébucher leurs pas.
Et pourquoi ces honneurs suprêmes ?
Ont-il des monuments eux-mêmes ?
Quel temple leur a-t-on dressé ?
Étrange peuple que nous sommes !
Laissez passer tous ces grands hommes l
Napoléon est bien pressé î
Toute crainte est-elle étouffée ?
Nous songerons à l'immortel Quand ils auront tous leur trophée.
Quand ils auront tous leur autel !
Attendons, attendons, mes frères.
Attendez, restes funéraires, Dépouille de Napoléon, Que leur courage se rassure Et qu'ils aient donné leur mesure Au fossoyeur du Panthéon !
Ainsi, — cent villes assiégées ; Memphis, Milan, Cadix, Berlin ; Soixante batailles rangées ; L'univers d'un seul homme plein ; N'avoir rien laissé dans le monde, Dans la tombe la plus profonde.
Qu'il n'ait dompté, qu'il n'ait atteint ; Avoir, dans sa course guerrière, Ravi le Kremlin au czar Pierre.
L'Escurial à Charles-Quint ;
Ainsi, — ce souvenir qui pèse Sur nos ennemis efîarés :
Ainsi, dans une cage anglaise Tant de pleurs amers dévorés ; Cette incomparable fortune.
Cette gloire aux rois importune.
Ce nom si grand, si vite acquis.
Sceptre unique, exil solitaire.
Ne valent pas six pieds de terre Sous les canons qu'il a conquis 1
Encor si c'était crainte austère !
Si c'était l'âpre liberté
Qui d'une cendre militaire
N'ose ensemencer la cité!
Si c'était la vierge stoïque
Qui proscrit un nom héroïque
Fait pour régner et conquérir,
Qui se rappelle Sparte et Rome,
Et craint que l'ombre d'un grand homme
N'empêche son fruit de mûrir !
Mais non ; la liberté sait aujourd'hui sa force.
Un trône est sous sa main comme un gui surTécorcc, Quand les races de rois manquent au droit juré. Nous avons parmi nous vu passer, ô merveille !
La plus nouvelle et la plus vieille ! Ce siècle, avant trente ans, avait tout dévoré.
La France, guerrière et paisible, A deux filles du même sang ; L'une fait l'armée invincible, L'autre fait le peuple puissant.
La Gloire, qui n'est pas l'aînée.
N'est plus armée et couronnée ; Ni pavois, ni sceptre oppresseur ; La Gloire n'est plus décevante.
Et n'a plus rien dont s'épouvante La Liberté, sa grande sœur I
Non, s'ils ont repoussé la relique immortelle.
C'est qu'ils en sontjalouxl qu'ils tremblent devant elle 1
Qu'ils en sont tout pâlis 1 C'est qu'ils ont peur d'avoir l'empereur sur leur tète. Et de voir s'éclipser leurs lampions de fête
Au soleil d'Austerlitz !
Pourtant, c'eût été beau 1 — Lorsque, sous la colonne, On eût senti présents dans notre Babylone
Ces ossements vainqueurs I Qui pourrait dire, au jour d'une guerre civile, Ce qu'une si grande ombre, hôtesse de la ville,
Eût mis dans tous les cœurs ?
Si jamais l'étranger, ôcité souveraine.
Eût ramené brouler les chevaux de l'Ukraine
Sur ton sol bien-aimé.
Enfantant des soldats dans ton enceinte émue, Sans doute qu'à travers ton pavé qui remue
Ces os eussent germé !
Et toi. colonne î un jour descendu sous ta base, Le pèlerin pensif, contemplant en extase
Ce débris surhumain.
Serait venu peser, à genoux sur la pierre. Ce qu'un Napoléon peut laisser dépoussière
Dans le creux de la main I
0 merveille ! ô néant ! — tenir cette dépouille ! Compter et mesurer ces os que de sa rouille
Rongea le flot marin, Ce genou qui jamais n'a ployé sous la crainte. Ce pouce de géant dont tu portes l'empreinte
Partout sur ton airain 1
Contempler le bras fort, la poitrine féconde. Le talon qui, douze ans, éperonna le monde.
Et, d'un œil filial.
L'orbite du regard qui fascinait la foule. Ce front prodigieux, ce crâne fait au moule
Du globe impérial !
Et croire entendre, en haut, dans tes noires entrailles, Sortir du cliquetis des confuses batailles.
Des bouches du canon, Des chevaux hennissant, des villes crénelées, Des clairons, des tambours, du souffle des mêlées.
Ce bruit : Napoléon !
Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve. Vous n'avez pas voulu consoler cette veuve
Vénérable aux partis, Tout en vous partageant l'empire d'Alexandre Vous avez peur d'une ombre et peur d'un peu de cendre
Oh ! vous êtes petits!
Hélas î hélas ! garde ta tombe, Garde ton rocher écumant,
Où, t'abattant comme la bombe, Tu vins tomber, tiède et fumant !
Garde ton âpre Sainte-Hélène Où de ta fortune hautaine L'œil ébloui voit le revers; Garde l'ombre où tu te recueilles, Ton saule sacré dont les feuilles S'éparpillent dans l'univers l
Là, du moins, tu dors sans outrage.
Souvent tu t'y sens réveillé
Par les pleurs d'amour et de rage
D'un soldat rouge agenouillé !
Là, si parfois tu te relèves.
Tu peux voir, du haut de ces grèves,
Sur le globe azuré des eaux.
Courir vers ton roc solitaire.
Comme au vrai centre de la terre,
Toutes les voiles des vaisseaux 1
Dors, nous t'irons chercher ! ce jour viendra peut-être I Car nous t'avons pour Dieu sans t'avoir eu pour maître Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme Qui t'arrache à ton piédestal !
Oh ! va, nous te ferons de belles funérailles ! Nous aurons bien auâsi peut-être nos batailles ;
Nous en ombragerons ton cercueil respecté ! Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie I Et nous t'amènerons la jeune poésie Chantant la jeune liberté !
Tu seras bien chez nous ! couché sous ta colonne, Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne. Sous ce ciel, tant de fois d'orages obscurci, Sous ces pavés vivants qui grondent et s'amassent. Où roulent les canons, où les légions passent ; — Le peuple est une mer aussi.
S'il ne garde aux tyrans qu'abîme et que tonnerre, Il a pour le tombeau profond et centenaire, (La seule majesté dont il soit courtisan). Un long gémissement, infini, doux et sombre, Qui ne laissera pas regretter à ton ombre Le murmure de l'océan !
9 octobre t830.
Après la dernière bataille, Quand, formidables et béants, Six cents canons sous la mitraille Eurent écrasé les géants, Dans ces jours où caisson qui roule, Blessés, chevaux, fuyaient en foule.
Où l'on vit choir l'aigle indompté.
Et, dans le bruit et la fumée.
Sous l'écroulement d'une armée.
Plier Paris épouvanté ;
Quand la vieille garde fut morte, Trahi des uns, de tous quitté, Le grand empereur, sans escorte, Rentra dans la grande cité.
Dans l'ancien palais Elysée 11 s'arrêta, l'àme épuisée ; Et, n'attendant plus de secours.
Repoussant la guerre civile.
Avant de sortir de sa ville, Triste, il la contempla trois jours,
{La Légende des Siècles.)
Sa tête enfin était courbée.
Plus de triomphes ! plus de cris !
Sa popularité tombée Couvrait sa gloire de débris.
Partout l'abandon et la haine 1 Le soir, quelque passant à peine, S'arrêtant, mais sans approcher, Dans le palais cherchant le maître, A travers la haute fenêtre Regardait son ombre marcher.
Durant ces heures solennelles.
Tandis qu'il sondait son malheur, L'œil des muettes sentinelles L'interrogeait avec douleur.
Soldats toujours prêts pour la lutte, Hélas 1 ils comptaient de sa chute Chaque symptôme avant-coureur ; Et, comme un jour qui se retire, Us voyaient s'effacer l'empire Dans le regard de l'empereur 1
Adieu ses légions sans nombre !
Adieu ses camps victorieux 1 U se sentait poussé vers l'ombre Par un souffle mystérieux.
La nuit, sa fièvre était sans trêves ; Il voyait flotter dans ses rêves Le spectre d'un rocher lointain.
Déjà, l'àme d'angoisses pleine.
n entrevoyait Sainte-Hélène, Dans les brumes de son destin.
Patrie. g
Le jour, en proie à la pensée,
L'œil fixé sur le sol sacré.
Le front sur la vitre glacée,
Il disait ; « Oh ! je reviendrai î
Je reviendrai 1 toujours le même,
Seul, sans pourpre et sans diadème,
Sans bataillons et sans trésors ;
Je veux, proscrit, chassé, qu'importe ?
Choisir, pour rentrer, cette porte,
Cette porte par où je sors.
« Une nuit, dans une tempête.
Rapporté par un vent des cieux,
Avec des éclairs sur la tête.
Je surgirai, vivant, joyeux 1
Mes vieux compagnons d'aventure
Dormiront dans la brume obscure,
Et tout à coup à l'orient
Ils verront luire, ô délivrance 1
Mon œil rayonnant pour la France,
Pour l'Angleterre flamboyant I
« J'apparaîtrai dans les ténèbres
A ce Paris qui m'adora ;
Le jour succède aux nuits funèbres.
Et mon peuple se lèvera t
Il se lèvera plein de joie,
Pourvu que dans l'ombre il me voie.
Chassant l'étranger, vil troupeau.
Pâle, la main de sang trempée,
Avec le tronçon d'une épée.
Avec le haillon d'un drapeau î »
Sire, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur. Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale, En habit d'empereur î
Par cette même porte, où Dieu vous accompagne. Sire, vous reviendrez sur un sublime char. Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne Et grand comme César !
Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, On verra resplendir votre aigle au bec vermeil. Et sur votre manteau vos abeilles en foule Frissonner au soleil.
Paris sur ses cent tours allumera des phares ; Paris fera parler toutes ses grandes voix ; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares, Chanteront à la fois.
Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence. Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré, Sire, on verra vers vous venir un peuple immense. Tremblant, pâle, effaré ;
Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom. Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon.
Une nouvelle armée, ardente d'espérance, Dont les exploits déjà sèmeront la terreur.
Autour de votre char criera : Vive la France 1 Et vive l'empereur !
En vous voyant passer, ô chef du grand empire 1 Le peuple et les soldats tomberont à genoux. Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire : Je suis content de vous 1
Une acclamation douce, tendre et hautaine, Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint, Remplira la cité ; mais, ô mon capitaine ! Vous ne l'entendrez point.
De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire, Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas ; Ce spectable sera touchant et beau, mais, sire. Vous ne le verrez pas,
Car, ô géant 1 couché dans une ombre profende, Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris, et la France, et le monde. Vous serez endormi 1
Vous serez endormi, figure auguste et fîère, De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, Dort depuis six cents ans.
L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu. Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu.
Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout. Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, Se couchaient tout à coup.
Leur attitude grave, altière, armée encore. Ressemblait au sommeil, et non point au trépas ; Mais la diane, hélas I cette voix de l'aurore, Ne les réveillait pas.
Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, Et tel qu'un Dieu muet qui se laisse adorer. Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, Ne pourra que pleurer.
Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel ; Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône universel.
Les poètes divins, élite agenouillée.
Vous proclameront grand, vénérable, immortel, Et de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l'autel.
Les nuages auront passé dans votre gloire ; Rien ne troublera plus son rayonnement pur; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d'azur.
Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne. Pour la France un proscrit magnanime et serein.
Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne, Un colosse d'airain.
Vous cependant, — tandis qu'une pompe sacrée Mènera par la ville un cortège inouï.
Et que tous croiront voir revivre à votre entrée Un monde évanoui ;
Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient. Rugir les vieux canons comme des dogues sombres Quand le maître revient ;
Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface, Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau. Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face Par le ver du tombeau t
Sombres événements, hérauts aux noirs messages! Masques dont le Seigneur connaît seul les visages, Qae vous parlez parfois un langage effrayant 1 Oh ! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème. Que vous nous jetez en fuyant?
Rien n'est complet ; à tout il manque quelque chose ; L'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose. Ces héros sont trop grands ! un même sort les suit. Hélas ! tous les Césars et tous les Charlemagnes Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes; D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit.
Et quei temps fut jamais plus grave et plus sévère I Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire. Oh ! que d'écroulements ! tout chancelle à la fois. Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines, Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines Sous le poids des divines lois I
Rien de ces noirs débris ne sort — que toi, pensée ! Poésie immortelle à tous les vents bercée l Ainsi, pour s'en aller en toute liberté, Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche. Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté.
Sainte-Hélène î — leçon ! chute 1 exemple ! agonie î L'Angleterre, à la haine épuisant son génie. Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour ; Et l'univers revit ce spectacle homérique : La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique, Et le titan ~ et le vautour !
Cependant ces tourments, cette auguste infortune. Cette rage punique, implacable rancune.
Faisant saigner d'en bas le grand crucifié, Ces affronts, qui tombaient sur toute âme hautaine. Comme un vase profond où coule une fontaine, EmpUssaient lentement le monde de pitié.
Pitié des nobles cœurs ! cri de toute la terre ! Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre ! Car l'admiration, de son feu souverain, Endurcit l'homme vil, amollit la grande âme. Hélas t où pleure un brave, un lâche rit. La flamme Sèche la fange et fond l'airain.
Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte.
On l'entendait parler dans son île à voix haute.
Il rêvait ; il dictait d'illustres testaments ;
Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe ;
Et, quand son œil parfois se tournait vers l'Europe,
Il en venait encor de grands rayonnements.
Un jour, — Lanne assoupi tressaillit sur son dôme, Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme Frémirent en voyant passer un noir corbeau. On regarda ; la nuit était sur Sainte-Hélène. Un guichetier anglais sous son impure haleine Avait éteint le grand flambeau.
Vingt ans il a dormi dans cette lie lointaine I
Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine ;
Sans affront, sans honneur ; Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure, Seul avec l'océan, seul avec la nature,
Seul avec vous, Seigneur !
Là, dans la solitude, après tant de tempêtes. Tandis que son esprit revivait dans nos têtes,
Que l'Europe indignée exécrait sa prison, Et queles rois, tremblant jusque dans leurs entrailles, Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles Gronder confusément encore à l'horizon ;
Durant les nuits, à l'heure où l'àme dans l'espace N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe,
Le flot, des flots heurté.
L'air balayant les monts que la nuée encombre. Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre
La sombre immensité ;
Quand la forêt frissonne au front de la colline ; Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline ; Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons, La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre,
Semble écumer dans l'ombre Au choc étincelant des constellations ;
Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées, Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées,
Chantant un divin chœur.
Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée. Ensemble accomplissaient la fonction sacrée
De calmer ce grand cgœur.
Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville, Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville, Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux, Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale î
Alors tout était dit. La garde impériale
Faisait trois pas comme les dieux.
Vos batailles, ô roi ! comme des mains fatales, L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales ; Il suffît d'Iéna pour entrer à Berlin, D'Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme ! Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, La Moskova mène au Kremlin !
Paris coûte plus cher ! c'est la cité sacrée ! C'est la conquête ardue, âpre, démesurée ! Le but éblouissant des suprêmes efforts 1 Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire, Sire, il faut revenir de la sombre victoire
Qu'on remporte au pays des morts !
II faut avoir forcé toute haine à se taire, Rallié tout grand cœur et tout grand caractère, S'être fait de l'Europe et l'àme et le milieu, Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple. Être pour l'univers, qui de loin vous contemple, Plus qu'un fantôme et presque un dieu !
Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres ; Il faut, héros, accru même par les désastres, Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence, Et mêler la grandeur de l'océan immense A la majesté du tombeau 1
ÎY
Oh ! l'abaisser n'est pas facile,
France, sommet des nations 1
Toi que l'idée a pour asile.
Mère des révolutions !
Aux choses dont tu fais le moule
Tout l'univers travaille en foule ;
Ta chaleur dans ses veines coule ;
Il t'obéit avec orgueil ;
Il marche, il forge, il tente, il fonde ;
Toi, tu penses, grave et féconde... —
La France est la tête du monde,
Cyclope dont Paris est l'œil !
Te détruire ? — audace insensée I Crime î folie ! impiété !
Ce serait ôter la pensée A la future humanité !
Ce serait aveugler les races !
Car, dans le chemin que tu traces, Dans le cercle où tu les embrasses, Tous les peuples doivent s'unir ; L'esprit des temps à ta voix change ; Tout ce qui naît sous toi se range î — Qui donc ferait ce rêve étrange De décapiter l'avenir?
Te bâillonner? — Rois ! Dieu lui-même Pourra vous le prouver bientôt, Ce siècle est un profond problcme Dont la France seule aie mot.
Ce siècle est debout sur la rive, D'une voix terrible ou plaintive, Questionnant quiconque arrive.
Tribuns, penseurs, — ou rois, hélas !
Il propose à tous, dès l'aurore, L'énigme inexpliquée encore, Et, comme le sphinx, il dévore Celui qui ne le comprend pas.
T'insulter? — mais, s'il se rencontre Des rois pour courir ce danger, Vois donc les choses que Dieu montre A ceux qui voudraient t'outrager !
Vois, sous l'arche où sont nos histoires, Wagram les mains de poudre noires, Ulm, Essling, Eylau, cent victoires, Défiler au bruit du tambour.
Dieu, quand l'Europe te croit morte.
Prend l'empereur et te l'apporte, Et fait repasser sous ta porte Toute ta gloire en un seul jour !
T'insulter ! t'insulter ! ma mère I Mais n'avons-nous pas tous, ô ciel î Parmi nos livres, près d'Homère, Quelque vieux sabre paternel?
Nos pères sont morts, France aimée I Mais de leur foule ranimée Peut-être on ferait une armée Gomme on en fait un panthéon 1 Prêts à surgir au bruit des bombes, Prêts à se lever si tu tombes,
Peut-être sont-ils dans leurs tombes Entiers comme Napoléon !
Toi, héros de ces funérailles, Roi, génie ! empereur 1 martyr !
Les temps sont clos ; dans nos murailles Rentre pour ne plus en sortir !
Rentre aussi dans ta gloire entière, Toi qui mêlais d'une main fîère, Dans l'airain de ton œuvre altière, Tous les peuples, tous les métaux ; Toi qui, dans ta force profonde, Oubliant que la foudre gronde, Voulais donner ta forme au monde Comme Alexandre au mont Athos !
Tu voulais, versant notre sève Aux peuples trop lents à mûrir, Faire conquérir par le glaive Ce que l'esprit doit conquérir.
Sur Dieu même prenant l'avance, Tu prétendais, vaste espérance !
Remplacer Rome par la France Régnant du Tage à la Neva ; Mais de tels projets Dieu se venge.
Duel effrayant î guerre étrange !
Jacob ne luttait qu'avec l'ange, Tu luttais avec Jéhovah !
Nul homme en ta marche hardie N'a vaincu ton bras calme et fort ;
A Moscou, ce fut l'incendie ; A Waterloo, ce fut le sort.
Que t'importe que l'Angleterre Fasse parler un bloc de pierre Dans ce coin fameux de la terre Où Dieu brisa Napoléon, Et, sans qu'elle-même ose y croire.
Fasse attester devant Thistoire Le mensonge d'une victoire Par le fantôme d'un lion?
Oh ! qu'il tremble, au vent qui s'élève, Sur son piédestal incertain, Ce lion chancelant qui rêve, Debout dans le champ du destin !
Nous repasserons dans sa plaine !
Laisse-le donc conter sa haine Et répandre son ombre vaine Sur tes braves ensevelis I Quelque jour, — et je l'attends d'elle I Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, Le soufflettera d'un coup d'aile En s'en allant vers Austerlitz !