LE SOIR
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts, Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s'avance.
Vénus se lève à l'horizon ; A. mes pieds l'étoile amoureuse De sa lueur mystérieuse Blanchit les tapis de gazon.
De ce hêtre au feuillage sombre J'entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux Qu'on entend voltiger une ombre.
Tout à coup, détaché des cieux, Un rayon de Tastre nocturne, Glissant sur mon front taciturne, Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet d'un globe de flamme, Chai^mant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu Porter la lumière à mon âme ?
Descend s- tu pour me révéler Des mondes le divin mystère.
Ces secrets cachés dans la sphère Où le jour va te rappeler ?
Une secrète intelligence T'adresse-t-elle aux malheureux?
Viens-tu, la nuit, briller sur eux Comme un rayon de l'espérance?
Viens-tu dévoiler l'avenir Au cœur fatigué qui l'implore?
Rayon divin, es-tu l'aurore Du jour qui ne doit pas finir?
Mon cœur à ta clarté s'enflamme, Je sens des transports inconnus, Je songe à ceux qui ne sont plus il Douce lumière, es-tu leur ame? W
Peut-être ces mânes heureux Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé de leur image, Je crois me sentir plus près d'eux !
Ah ! si c'est vous, ombres chéries, Loin de la foule et loin du bruit.
LE SOIR ag"
Revenez ainsi chaque nuit Vous mêler à mes rêveries.
Ramenez la paix et l'amour Au sein de mon âme épuisée, Comme la nocturne rosée Qui tombe après les feux du jour.
Venez!... Mais des vapeurs funèbres Montent des bords de l'horizon :
Elles voilent le doux rayon.
Et tout rentre dans les ténèbres.
COMMENTAIRE
J'avais perdu depuis quelques mois, par la mort, Tobjet de Teuthousiasme et de Famour de ma jeunesse. J'étais venu m'eusevelir dans la solitude chez un de mes oncles, l'abbé de Lamartine, au château d'Urcy, dans les montagnes les plus boisées et les plus sauvages de la haute Bourgogne. J'écrivis ces strophes dans les bois qui entourent ce château, semblable à une vaste et magnifique abbaye. Mon oncle, homme excellent, retiré du monde depuis la Révolution, vivait en solitaire dans cette demeure. Il avait été, dans sa jeunesse, un abbé de cour, dans l'esprit et dans la dissipation du cardinal de Beruis. La Révolution l'avait enchaîné et proscrit. Il Taimnit cependant, parce qu'elle lui avait permis d'aban-
3o MÉDITATIONS POÉTIQUES
donner sans scandale le sacerdoce, auquel sa famille Tavait contraint et auquel sa nature rëpuguait. Il s'était consacré à Tagriculture. Il cultivait ses vastes champs, soignait ses forêts, élevait ses troupeaux. Il m'aimait comme un père. Il me donnait asile toutes les fois que les pénuries ou les lassitudes de la jeunesse me saisissaient. Sa maison était mon port de refuge : j'y passais des saisons entières, tête à tête avec lui. Sa bibliothèque savante et littéraire me nourrissait l'esprit ; ses bois couvraient mes rêveries, mes tristesses, mes contemplations errantes; sa gaieté tendre, sereine et douce me consolait de mes peines de cœur. Il planait philosophiquement sur toutes choses, comme s'il n'eût plus appartenu à la vie que par le regard. En mourant, il me légua son château et ses bois. Ils ont passé eu d'autres mains. Mes souvenirs les habitent souvent, et cherchent sa tombe pour y couvrir sa mémoire de mes bénédictions.
Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore ; •Sur nos fronts languissants à peine il jette encore Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit : L'ombre croît, le jour meurt, tout s'efface et tout fuit.
Qu'un autre à cet aspect frissonne et s'attendrisse, Qu'il recule en tremblant des bords du précipice, Qu'il ne puisse de loin entendre sans frémir Le triste chant des morts tout prêt à retentir. Les soupirs étouffés d'une amante ou d'un frère Sus j>endu£ sur les bords de son lit funéraire, Ou l'airain gémissant, dont les sons éperdus Annoncent aux mortels qu'un malheureux n'est plus !
Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste, \\ Tu ne m' apparais point sous cet aspect funeste Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur; Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur, Ton front n'est point cruel, ton œil n'est point perfide • Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ; Tu n'anéantis pas, tu délivres : ta main,
Céleste messager, porte un flambeau divin ; Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière, Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière ; Et l'espoir près de toi, rêvant sur un tombeau. Appuyé sur la foi, m'ouvre un monde plus beau.
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles! Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes! Que tardes-tu? Parais; que je m'élance enfin Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !
Qui m'en a détaché? Qui suis-je, et que dois-je être? Je meurs, et ne sais pas ce que c'est que de naître. ^Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu. Avant de m'animer, quel ciel habitais-tu?
Quel pouvoir t'a jeté sur ce globe fragile ?
Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile? Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ? Quel jour séparera l'âme de la matière?
Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ? As-tu tout oublié? Par delà le tombeau, Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ? Vas-tu recommencer une semblable vie?
Ou, dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie, Affranchi pour jamais de tes liens mortels, \;v Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?
Oui, tel est mon esj)oir, ô moitié de ma vie ! C'est par lui que déjà mon Ame raffermie
A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs Se faner du printemps les brillantes couleurs ; C'est par lui que, percé du trait qui me déchire, Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire, Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux, A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.
a Vain espoir! » s*écriera le troupeau d'Épicure, y
Et celui dont la main disséquant la nature.
Dans un coin du cerveau nouvellement décrit
Voit penser la matière et végéter l'esprit.
« Insensé, diront-ils, que trop d'orgueil abuse.
Regarde autour de toi : tout commence et tout s'use.
Tout marche vers un terme et tout naît pour mourir :
Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir,
Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superl:e
Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l'herbe;
Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;
Les cieux même, les cieux commencent à pâlir;
Cet astre dont le temps a caché la naissance.
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence.
Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
Le chercheront un jour et ne le verront plus !
Tu vois autour de toi dans la nature entière
Les siècles entasser poussière sur poussière,
Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil,
De tout ce qu'il produit devenir le cercueil.
Et l'homme, et l'homme seul, ô sublime folie!
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,