III
Et duns le tourbillon au néant emporté, Abattu par le temps, rêve l'éternité ! »
/ Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre ! Laissez-moi mon erreur : j'aime, il faut que j'espère; Notre faible raison se trouble et se confond.
\^^ Oui, la raison se tait; mais l'instinct vous répond. Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines Les astres, s'écartant de leurs routes certaines. Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés; Quand j'entendrais gémir et se briser la terre ; Quand je verrais son globe errant et solitaire. Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit. Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres. Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres.
Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi. Être infaillible et bon, j'espérerais en toi. Et, certain du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits je t'attendrais encore !
p ; Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour
Oii naquit d'un regard notre immortel amour.
Tantôt sur les sommets de ces rocHèrs antiques. Tantôt aux bords déserts des lacs^mélancoliques. Sur l'aile du désir, loin du monde emportés.
Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
Les ombres, à longs plis descendant des montagnes. Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes;
d Cuaactw
Mais bientôt, s' avançant sans éclat et sans bruit, Le chœur mystérieux des astres de la nuit.
Nous rendant les objets voilés à notre vue, De ses molles lueurs revêtait l'étendue.
Telle, en nos temples saints par le jour éclairés, Quand les rayons du soir pâlissent par degrés, La lampe, répandant sa pieuse lumière, D'un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.
Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux
Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux :
« Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple! u
L'esprit te voit partout quand notre œil la contemple\'
De tes perfections, qu'il cherche à concevoir,
Ce monde est le reflet, l'image, le miroir; \.
Le jour est ton regard, la beauté ton sourire; h^M
Partout le cœur t'adore et l'âme te respire;
Éternel, infini, tout-puissant et tout bon.
Ces vastes attributs n'achèvent pas ton nom;
Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence,
Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.
Et cependant, ô Dieu ! par sa sublime loi.
Cet esprit abattu s'élance encore à toi,
Et, sentant que l'amour est la fin de son être,
Impatient d'aimer, brûle de te connaître. »
Tu disais ; et nos cœurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu qu'attestaient nos désirs : A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages. Et l'aurore ^t le soir lui portaient nos hommages.
Et nos yeux enivrés contemplaient tour ù tour La terre notre exil, et le ciel son séjour.
Ah ! si dans ces instants où l'âme fugitive S'élance et veut briser le sein qui la captive, Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux. D'un trait libérateur nous eût frappés tous deux ; Nos âmes, d'un seul bond remontant vers leur source. Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course; A travers Tinfini, sur l'aile de l'amour.
Elles auraient monté comme un rayon du jour, Et, jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues.
Se seraient dans son sein pour jamais confondues ! Ces vœux nous trompaient-ils ? Au néant destinés, y Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ? Partageant le destin du corps qui la recèle, Dans la nuit du tombeau l'âme s'engloutit-elle ? Tombe-t-elle en poussière? ou, prête à s'envoler. Comme un son qui n'est plus va-t-elle s'exhaler? v,^<pn/ui:st^Après un vain soupir, après l'adieu suprême
De tout ce qui t'aimait, n'est-il plus rien qui t'aime?. Ah I sur ce grand secret n'interroge que toi ! \ Vois mourir ce qui t'aime, Elvire, et réponds-moi I
L'IMMORTALITE 3f
COMMENTAIRE
Ces vers ne sont aussi qu'un fragment tronqué d'une longue contemplation sur les destinées de l'homme. Elle était adressée à une femme jeune, malade, découragée de la vie, et dont les espérances d'immortalité étaient voilées dans son cœur par le nuage de ses tristesses. Moi-même j'étais plongé alors dans la nuit de l'âme ; mais la douleur, le doute, le désespoir, ne purent jamais briser tout à fait l'élasticité de mon cœur souvent comprimé, toujours prêt à réagir contre l'incrédulité et à relever mes espérances vers Dieu. Le foyer de piété ardente que notre mère avait allumé et soufflé de son haleine incessante dans nos imaginations d'enfant paraissait s'éteindre quelquefois au vent du siècle et sous les pluies de larmes des passions : la solitude le rallumait toujours. Dès qu'il n'y avait personne entre mes pensées et moi. Dieu s'y montrait, et je m'entretenais pour ainsi dire avec lui. Voilà pourquoi aussi je revenais facilement de l'extrême douleur à la complète résignation. Toute foi est un calmant, car toute foi est une espérance, et toute espérance reud patient. Vivre, c'est attendre.
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort; Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais. Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée. Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure Tracent en serpentant les contours du vallon ; Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure, Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée ; Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour : Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne. M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;
Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure, D'un horizon borné qui suffit à mes yeux.
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature, A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie : ]
L'oubli seul désormais est ma félicité. ^'
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ; Le bruit lointain du monde expire en arrivant. Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance, A l'oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un nuage.
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé; L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile.
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir. S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville. Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière; L'homme par ce chemin ne repasse jamais :
4o MÉDITATIONS POÉTIQUES
Comme lui, respirons au bout de la carrière Ce calme avant-coureur de réternelle J^aix.
f Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne, I Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne, ! Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours : \ Quand tout change pour toi, la nature est la même,l\ Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore : Détache ton amour des faux biens que tu perds ; Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore, Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre; Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon; Avec le doux rayon de l'astre du mystère Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence : Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l'esprit parle dans son silence :
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur?
COMMENTAIRE
Ce vallon est situe dans les montagnes dir Dauphiué, aux environs du grand Lemps; il se creuse entre deux collines boisëes, et son embouchure est fermée par les ruines d'un vieux manoir qui appartenait à mon ami Aymon de Virieu. Nous allions quelquefois y passer des heures de solitude, à Tombre des pans de murs abandonnés que mon ami se proposait de relever et d'habiter un jour. Nous j tracions en idée des allées, des pelouses, des étangs, sous les antiques châtaigniers qui se tendaient leurs branches d*une colline à l'autre. Un soir, en revenant au grand Lemps, demeure de sa famille, nous descendîmes de cheval, nous remîmes la bride à de petits bergers, nous ôtâmes nos habits, et nous nous jetâmes dans l'eau d'un petit lac qui borde la route. Je nageais très bien, et je traversai facilement la nappe d'eau ; mais, eu croyant prendre pied sur le bord opposé, je plongeai dans une forêt sous-marine d'herbes et de joncs si épaisse, qu'il me fut impossible, malgré les plus vigoureux efforts, de m'en dégager. Je commençais à boire et à perdre le sentiment, quand une main vigoureuse me prit par les cheveux et me ramena sur l'eau, à demi noyé. C'était Virieu, qui connaissait le fond du lac, et qui me traîna évanoui sur la plage. Je repris mes sens aux cris des bergers.
Depuis ce temps, Virieu a rebâti en effet le château de ses pères sur les fondements de l'ancienne masure. Il y a planté des jardins, creusé des réservoirs pour retenir le ruisseau du vallon ; il a inscrit une strophe de cette méditation sur un mur, en souvenir de nos jeunesses et de nos amitiés ; puis il est mort, jeune encore, entre les berceaux de se4 enfants.
Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eut enfanté le monde
Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa face, Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.
« Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ; Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,
Tu n'es rien devant moi :
Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ; Qu'à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
Et le Malheur ton roi ! »
11 dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie, Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie.
Un long gémissement; Et, pressant l'univers dans sa serre cruelle. Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
L'éternel aliment.
Le mal dès lors régna dans son immense empire; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
Commença de souffrir ; Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière, Tout gémit; et la voix de la nature entière
Ne fut qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines. Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur :
Malheureux! sa bonté de son œuvre est absente; Vous cherchez votre appui ? l'univers vous présente
Votre persécuteur.
De quel nom te nommer, 6 fatale puissance ? , ^ Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence, ( j
Inconcevable loi; Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème, Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime ;
Toujours, c'est toujours toi!
Hélas! ainsi que vous j'invoquai l'Espérance; Mon esprit abusé but avec complaisance
Son philtre empoisonneur :
C'est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes, De festons et de fleurs couronne les victimes
Qu'elle livre au Malheur.
Si du moins au hasard il décimait les hommes.
Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
44 MÉDITATIOKS POÉTIQUES
Avec d'égales lois !
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
Victimes de son choix.
Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices Des troupeaux innocents les sanglantes prémices
Dans leurs temples cruels.
De cent taureaux choisis on formait l'hécatombe. Et l'agneau sans souillure ou la blanche colombe
Engraissaient leurs autels.
PCréateur tout- puissant, principe de tout être. Toi pour qui le possible existe avant de naître,
Roi de l'immensité.
Tu pouvais cependant, au gré de ton envie.
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie Dans ton éternité!
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu :
L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte. \\ Ah ! ma raison frémit ! tu le pouvais sans doute.
Tu ne Tas pas voulu.
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.
Ou l'a-t-il accepté?
SommM-nous, o hasard, l'œuvre de tes caprices? U
Ou plutôt. Dieu cruel, fallait-il nos supplices Pour ta félicité?
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime, Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème.
Plaisirs, concerts divins; Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles. Montez, allez frapper les voûtes insensibles
Du palais des destins !
Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes. Noir séjour où la mort entasse ses victimes.
Ne formez qu'un soupir!
Qu'une plainte éternelle accuse la nature.
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir! J
Du jour où la nature, au néant arrachée, .|
S'échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée, \\
Qu'as-tu vu cependant?
Aux désordres du mal la matière asservie.
Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie
Jalouse du néant!
Des éléments rivaux les luttes intestines; Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
Qu'entassèrent ses mains, Attendant sur le seuil tes œuvres éph^ères; Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères.
Les germes des humains !
La vertu succombant sous l'audace impunie, L'imposture en honneur, la vérité bannie;
L'errante liberté Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice; Et la force, partout, fondant de l'injustice
Le règne illimité I
La valeur sans les dieux décidant les batailles ! Un Caton libre encor déchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon ; Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime, Doute au dernier moment de cette vertu même.
Et dit : « Tu n'es qu'un nom!... »
La fortune toujours du parti des grands crimes ; Les forfaits couronnés devenus légitimes ;
La gloire au prix du sang; Les enfants héritant l'iniquité des pères ; Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au siècle renaissant!
^ Hé quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices, N'ont-ils pas fait fumer d'assez de sacrifices
Tes lugubres autels?
Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre, Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire
L'angoisse des mortels?
Héritiers des douleurs, victimes de la vie, Non, non, n'espérez pas que sa r.nge assouvie
Endorme le Malheur, Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense. Engloutisse à Jamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur! ^
COMMENTAIRE
Il y a des heures où la sensation de la douleur est si forte dans l'homme jeune et sensible, qu'elle ëtoufTe la raison. Il faut lui permettre alors le cri et presque l'imprécation contre la destinée ! L'excessive douleur a son délire, comme l'amoiu*. Passion veut dire souffrance, et souffrance veut dire passion. Je souffrais trop; il fallait crier.
J'étais jeune, et les routes de la vie se fermaient devant moi comme si j'avais été un vieillard. J'étais dévoré d'activité intérieure, et on me condamnait à l'immobilité; j'étais ivre d'amour, et j'étais séparé de ce que j'adorais : les tortures de mon cœur étaient multipliées par celles d'un autre cœur. Je souffrais comme deux, et je n'avais que la force d'un. J'étais enfermé, par les suites de mes dissipations et par l'indigence, dans une retraite forcée à la campagne, loin de tout ce que j'aimais; j'étais malade de cœur, de corps, d'imagination ; je n'avais pour toute société que les buis chargés de givre de la montagne en face de ma fenêtre, et les vieux livres d'histoire, cent fois relus, écrits avec les larmes des générations qu'ils racontent, et avec le sang des hommes vertueux que ces générations immolent en récompense de leurs vertus. Une nuit, je me levai, je rallumai ma lampe, et j'écrivis ce
gëmissement ou plutôt ce rugissemeut de mon âme. Ce cri me soulagea : je me rendormis. Après, il me sembla que je m'étais venge du destin par un coup de poignard.
• Il y avait bien d*autrcs strophes plus acerbes, plus insultantes, plus impies. Quand je retrouvai cette méditation, et que je me résolus à Timprimer, je retranchai ces strophes. L invective y montait jusqu'au sacrilège. C'était byronien; mais c'était Byron sincère, et non joué.