‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 19 sur 35 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Thérèse, Claudine, Laurent, Babon

LAURENT

Martin n'est pas là.^ — Vous voilà , toutes les deux ? — Bonjour, bonjour ! je voulais lui parler d'une affaire,.. En passant devant

— vola maison je suis entré par la grange... Le bruit de la fontaine coulant dans l'auge me rafraîchissait. Nous avions chaud dans notre salle : j'ai parlé toute l'après-midi à mes écoliers; ils m'écoutaient si bien!-

CLAUDINE (bas à Thérèse).

Il a soif, vois-tu ?

THÉRÈSE

Voulez-vous qu'on vous offre à boire ? Un verre de vin ? du lait ?

LAURENT

Une tasse de lait, oui, cela me fera plaisir.

CLAUDINE (bas, à Thérèse).

Laisse-moi le servir. Les terrines sont par là, n'est-ce pas?

Elle sort au fond.

LAURENT (s'asseyant en avant de la scène, sur un escabeau).

Je vois que l'on travaille ici; il y a une bonne odeur. Presque toutes les maisons sont vides ; nos gens sont aux regains ou à la fête. Qu'ils s'amusent ! Cela est bon quand l'ouvrage est fini.

THÉRÈSE

Et VOUS, VOUS n'allez pas avec eux? Cette route, c'est pourtant grâce à vous qu'elle s'est faite, comme tout le reste...

LAURENT

Mais non. C'est notre chef, c'est Martin qui l'a commandée et ce sont tous les hommes qui y travaillèrent. — Moi, je ne suis bon qu'à donner des conseils.

Claudine renirc, apportant une terrine de lait. Elle va au buffet, choisit la plus belle tasse, qu'elle emplit, et la présente à Laurent.

LAURENT

Le joli lait ! blanc comme le linge qui sort de la lessive, tout gras de crème sous sa mousse (il boit). Merci ! Tu me donnes là, la fraîche boisson et la meilleure nourriture.

Toutes les fleurs du pré l'ont faite, et elle vaut le sang des bêtes pour l'homme, qui s'épargne grâce à elle de faire couler ce sang. — Tu t'appelles Claudine, je crois?

CLAUDINE

Oui.

LAURENT

Ton mari se tient souvent à l'écart de moi. Il ne m'aime pas beaucoup, j'en ai peur.

CLAUDINE

Hélas ! qui aime-t-il?

LAURENT

Mais ne t'afiflige pas, va; toi, aime-le, comme une bonne femme; et peut-être, il deviendra meilleur.

CLAUDINE (à part).

Ce n'est pas celaqueje voudrais l'entendre dire...

LAURENT

Nous avons beaucoup travaillé, mais nous n'avons presque rien fait encore. Bâtir des maisons, tracer des routes, rejeter les pierres pour mettre à la place de l'herbe et du grain dans les champs, lutter contre la terre, contre le climat, voilà ce que nous avons commencé; et il nous a fallu aussi apprendre à lutter contre nous-mêmes. Maintenant, vos hommes vivent en paix. Ils ont la tranquillité du travail et du repos. — est-ce que je dis ce qui est?

Est-ce que mon espérance se vante trop tôt?

CLAUDINE

Si vous ne le disiez pas, leurs visages parleraient pour vous.

THÉRÈSE

Nous nous sommes si vite accoutumés à une vie plus heureuse que déjà nous ne prenons plus garde à notre bonheur.

LAURENT

C'est pourquoi il nous faut y travailler encore et ne pas cesser d'agir. Oui, vous me rappelez le devoir à propos. — [Prenons garde à la satisfaction ! C'est de ce mal que doit mourir celle que j'ai laissée.

CLAUDINE (à part).

Celle qu'il a laissée.

Ma ville! Là, les hommes ont atteint le terme de leurs appétits. Nourris jusqu'à la satiété de richesses, de science et d'orgueil, voilà que la nonchalance les engourdit, à présent ; et ils ne considèrent plus qu'une chose à rapprendre : dormir ! C'est ainsi qu'on croit cligner les yeux au sommeil, et que déjà, on les referme pour la mort.

THÉRÈSE (à part).

La mort !

LAURENT (se levant).

Et moi-même, je fais comme ceux que je blâme; je m'attarde ici près de vous, tenté par ce bon repos qu'offrent à l'homme lassé, un foyer et une compagne. Je vais aller à la rencontre de Martin ; je lui soumettrai en route un projet auquel j'ai rêvéet qui, s'il l'approuve, achèvera de faire la justice moins dure. Mais il s'agit de changer un vieil usage, et c'est une pierre lourde à soulever!... Au revoir, je me souviendrai de ce lait qui a rafraîchi ma soif, de la maison où il me fut offert et de la main qui me l'a tendu. •

Il sort à gauche.

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