‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 21 sur 35 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Thérèse, dans sa maison. — Claudine, Crèche, Hagon, dans le jardin,

GRÈCHE

C'est bien imprudent, ce que vous me demandez là ! Pourtant, je tacherai de vous le faire voir. Mais qu'il ne vous aperçoive pas, lui; pas un mot, pas un geste! C'est entendu? (Hagon fait un signe de tête). II n'y a heureusement presque plus personne dans le village.

Ces idiots sont en train de danser ! Si on vous rencontre sous ce déguisement, on vous prendra pour un homme du Herloch, qui vient m'acheter ou me vendre de la marchandise;

depuis qu'il nous est permis de faire des échanges entre nous, on ne s'étonne plus de voir des visages étrangers.

Crois-tu qu'il soit ici ?

GRÈCHE

Le maître d'école? c'est probable; il y vient souvent. C'est pour cela que je défends à ma femme d'y mettre les pieds. Toutes ces coquines font les yeux blancs quand il parle. Attendez-moi là; je vais frapper à la porte, bien que je n'aime guère à essuyer mes pieds sur le seuil de ces bandits de Bromerre. Je fais cela pour vous, vous ne l'oublierez pas?(il frappe à la

porte de la maison). Peut-On entrer ?

THÉRÈSE Qui est là? (Elle va ouvrir.— Voyant Grèche).

C'est vous ?

GRÈCHE

Oui, c'est moi ! Excusez-moi si je vous dérange.

THÉRÈSE (troublée).

Mais... non.

GRÈCHE

Je cherchais quelqu'un ici.

THÉRÈSE

Quelqu'un! Ah! — Vous voyez que je suis toute seule.

GRÈCHE (regardant avec méfiance).

C'est ce qu'on dirait. Mais est-ce qu'on n'est pas venu, tout-à-l'heure?

THÉRÈSE

Qui? Non...

GRÈCHE (à part).

Elle ment ; il doit être caché par là. (Haut). Le maître d'école. Laurent.

THÉRÈSE

Non.... Ah oui ! lui.

GRECHE (riant).

C'est ça, lui.

THÉRÈSE (à part).

Je croyais qu'il parlait de sa femme (Haut).

Il est resté quelques instants, puis il est parti là-bas, sur la route, pour retrouver Martin...

GRÈCHE

Vraiment ? pour retrouver Martin ? Ah !

ah ! (Il rit).

THÉRÈSE (souriant).

Mais oui: est-ce que j'ai dit...

GRÈCHE (riant ironiquement).

Oh ! oh ! C'est une idée... Il est venu quand vous étiez seule et il est parti retrouver Martin. Voilà qui est gentil de sa part ! Pour le consoler, peut-être !

THÉRÈSE

Pour le consoler.^

GRÈCHE

Oui. Je parie que c'est vous qui lui avez dit d'aller. Les femmes ont de ces attentions-là. Quand elles ont fait une bosse au front de leur mari, elles envoient l'oiseau gris lui chanter cou-cou ! « 11 est allé retrouver Mar-

tin... » Eh eh! voilà un bonne petite femme, comme je les aime!

-THÉRÈSE (comprenant).

Vous êtes un méchant homme! Ne restez pas ici. Partez vite. Vous êtes un méchant!

Elle marche fièrement vers lui. Crèche recule et sort par le jardin.

CRÈCHE

II n'y a pas de doute : Martin a son compte.

Le grand chef Martin est ! Cette idée-là me

cause une joie extraordinaire... Ah! voilà une nouvelle que je ne laisserai à personne d'autre le soin de lui apprendre. — Ai-je bien fait d'enfermer Claudine ! Ce malheur-Ià aurait pu m'arriver! Tandis que maintenant, je me rassure. Si ce Laurent est occupé près de la femme de Bromerre, il ne pensera plus à me voler la mienne. (A Hagon). Vous pouvez vous montrer; nous sommes en lieu sûr. Mais votre Laurent n'est plus là. II faut renoncer à le rencontrer aujourd'hui.

J'aurais voulu le voir seulement passer. Il y a cinq ans qu'il est parti...

CRÈCHE

Vous ne lui en voulez plus ?

HAGON

Si. Je hais son œuvre! Mais lui... Est-ce qu'il ne souffre pas trop de cette vie? Les privations...

GRÈCHE

Les privations ? Oh ! vous pouvez être tranquille. II n'est pas privé comme vous pourriez croire, et il y a un article sur lequel il paraît aussi bien fourni que notre chef. — Mais je ne vois pas revenir la folle avec les nouvelles de nos gens.

HAGON

Peut-être devrais-tu y aller toi-même. S'ils sont prêts, comme tu crois, à se révolter, si tu as bien su profiter de cette fête pour les exciter et troubler leur esprit avec l'eau-de-vie que je t'ai fait remettre, préviens-moi là-haut. J'attendrai jusqu'à la nuit dans la forêt, à la place où nous nous sommes rencontrés pour la première fois.

GRÈCHE

Entendu. — J'ai fait démon mieux. Depuis un mois, je vais les trouver, quelque fois tous ensemble, quand ils sont réunis, ou l'un après l'autre, chez eux. Je leur dis : « Hé bien,

voyons, Merrin — ou Clagan — ou Raveau, est-ce que vous commencez enfin à comprendre ce que je vous prêche depuis si longtemps?

Voyez-vous qu'on se moque de vous, qu'on vous amadoue avec toutes ces prétendues réformes et ces améliorations dans votre vie ? Ce n'est que pour mieux vous tenir et pour faire de vous ce que vos chefs veulent. Vous voyez bien que ce Laurent est d'accord avec les Bromerre; tout ce qu'il fait ici, il le soumet d'abord à Martin, et ils s'entendent pour vous conduire à leur guise, par le bout du nez. Ils vous cèdent un peu, de peur que vous ne preniez beaucoup. Qu'est-ce qu'on vous a donné? Presque rien, près de ce que vous pourriez avoir ! Renvoyez ces gens, faites-vous vous-mêmes vos maîtres, ne les laissez plus vous imposer ni règles ni lois, et si vous voulez devenir vraiment des hommes, vivre à votre aise, posséder, vous enrichir et jouir, faites-moi un signe et vous me trouverez prêt à faire reconnaître vos droits ».

HAGON

Ces raisons me plaisent.

CRÈCHE Je vous les vends (ll tend la main. Hagon y

dépose une bourse). Merci : VOUS avez des raisons qui me plaisent bien aussi ! — Partez vite, car ils vont bientôt revenir. S'il y a quelque chose de décidé pour ce soir, vous serez prévenu par moi ou par quelqu un que je vous enverrai.

HAGON

N'oublie pas ce que je t'ai dit : qu'on ne touche pas à un cheveu de sa tête, ou sinon !..

(Il s'en va à gauche).

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