‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 23 sur 35 · SCÈNE VII Martin, Laurent · texte numérisé non relu

SCÈNE VII Martin, Laurent

MARTIN

je ne puis pas accorder cela. Ce n'est pas la peine de m'en parler davantage. Si l'on touche à notre justice!... Je vous ai cédé sur assez de points, j'ai consenti à tous ces changements ; et peut-être aî-je eu bien tort, je sens que je ne suis déjà plus leur maître.

LAURENT

Pourtant, songez-y, Martin Bromerre,

pour des délits si légers, des peines moins rudes...

MARTIN

Non, non! Le braconnier est un voleur:

l'amende ne suffit pas ! — Mais je vous répète qu'il faut que les choses restent comme elles sont. Ce n'est pas le moment de se montrer plus doux. Vous ne les avez pas vus,tout-àl'heure. Je ne sais pas ce qui leur arrive ; je ne les reconnais plus. Ils parlaient tout bas derrière moi : ils avaient des regards luisants et s'agitaient comme si le feu était dans leur tête. Je suis parti, de peur de voir que je ne les tiendrais plus.

Qu'auraient-ils donc? Ne sont-ils pas heureux !

MARTIN

Heureux ! Heureux ! c'est toujours votre mot. Mais ce n'est pas avec des douceurs ni des faiblesses qu'on apprivoise les hommes. Plus vous leur donnez, plus ils vous demandent; et votre carnier est vidé, mais ils continuent d'aboyer dans vos jambes. C'est une

bêtise de vouloir les entendre dire qu'ils sont heureux, une bêtise! Il faut toujours les diriger, les maintenir dans l'ordre et être plus fort qu'eux. C'est pourquoi nos lois ont été faites, et elles sont rudes parce que ces hommes sont durs.

LAURENT

O Martin, rien n'est fort — que la raison ! Vous voyez qu'elle vous a vaincu, puisque moi, que vous vouliez chasser d'abord, me voici à côté de vous. Et comment apprendraient-ils la raison, si on ne les fait agir que par la contrainte? Déjà, depuis qu'ils ont vu qu'on était doux pour eux, ils se sont adoucis.

MARTIN

Mais au premier qui viendra les exciter, l'instinct de mordre les reprendra. Et gare à

vous si vous avez coupé leur corde ! (Rumeurs à

à droite). Les entendez-vous ?

Hé bien. . (écoutant). Ils chantent. C'est la fête.

MARTIN (secouant la tète).

Ils chantent, ils chantent, comme s'ils avaient envie de grogner...

Entrent à droite, Merrin,Clagan,Longène, Ferry, avec leurs femmes; Marie Robin, Ombredane, Grèche, un peu en arrière, avec une vingtaine d'hommes et de femmes, presque tous ivres, quelques-uns levant en l'air des piques, des pioches et des faux.

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