‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 24 sur 35 · SCÈNE VllI · texte numérisé non relu

SCÈNE VllI

Thérèse et BaBON (dans la maison) CLAUDINE (cachée dans le jardin). MaRTIN, LauRENT, GrÈCHE,

Ombredane, Longène, Clagan, Merrin, Nicolas Ferry; Marie Robin, la femme de Clagan, la femme de Merrin, Prunette; troupe d'hommes

ET DE FEMMES (qui grossit, au cours de la scène par l'arrivée de nouveaux montagnards).

MERRIN

Faut y aller!

VOIX

Oui , oui ! à la ville !

CLAGAN

Conduis-nous, toi, la folle!

VOIX

Oui, Marie Robin! Marie Robin!

CLAGAN

Tu sais les chemins, tu sais par quelle porte on entre! Tu nous mèneras dans l'endroit où ils cachent leurs richesses.

MERRIN

Et cette bonne liqueur que nous t'avons

donnée à boire, hein, et qui t'a fait si bien parler !

CLAGAN

Nous nous installerons à leur table et nous mangerons toutes ces choses qui m'emplissaient d'eau la bouche, quand tu les nommais. Nous coucherons sous leur toits, nous nous dorlotterons dans leurs lits...

MERRIN

Et on mettra le feu à quelques baraques, pour le plaisir de les voir flamber!

VOIX

A la ville! à la ville! — Conduis nous, Marie Robin, conduis nous !

MARTIN (sur le seuil de sa maison).

OÙ voulez-vous aller? Qu'est-ce que ces cris signifient ?

CLAGAN ET MERRIN (parlant ensemble).

Nous voulons qu'elle nous... A la ville! à la ville!

MARTIN

Taisez-vous! Longène, vous, parlez!

LONGÈNE (faisant des gestes).

Hé bien, voilà... C'est la folle... non , la Marie Robin, qui leur a dit tout-à-l'heure... des tas de choses ! Elle s'est mise à parler tout-àcoup, après avoir vidé un verre d'une boisson extraordinaire, dont nous goûtions tous, elle s'est mise à parler de la ville des mineurs ; et c'était merveilleux, ce qu'elle racontait! On aurait cru qu'elle parlait d'un nouveau monde, du paradis ! Elle nous a montré, comme si nous les voyons avec nos yeux, des demeures magnifiques, des celliers pleins, des greniers débordants, des marchés oùs'entassent plusde viandes et de fruits qu'il n'en faut pour nourrir cent mille hommes ! Et il paraît qu'avec les trésors cachés dans les caves de la montagne, il n'y aurait plus besoin de travailler à rien... — Tout le monde serait heureux! Alors, ils ont tous dit : « Il faut descendre dans cette ville et nous y installer ! »

VOIX

Oui, oui ! — Allons-y ! — Bravo ! — Prenons-la !

CRÈCHE (à part).

Attention ! voyons comme ceci va tourner et soyons prêts à profiter du bon vent.

MARTIN (à Laurent).

Hé bien, qu'en pensez-vous? Voilà vos élèves bien doux et bien dociles, maintenant. Essayez donc un de vos sermons sur eux !.

LAURENT

Mes amis...

MERRIN ET CLAGAN

Non, non! à la ville !

LAURENT

Qiie voulez-vous faire? Qu'espérez-vous donc y trouver?

CLAGAN

Parbleu ! tout ce qui nous manque ici...

Eux, ils ont tout! Tu le sais bien>, puisque tu étais des leurs...

LAURENT

Et je les ai quittés... ne vous en souvenezvous déjà plus? pour vous apporter tout ce que vous avez maintenant.

MERRIN

La belle aumône!

LAURENT

Quoi ? n'êtes-vous pas satisfaits des progrès accomplis? — Patientez! plus tard...

CLAGAN

Pas plus tard, tout de suite ! Nous ne voulons plus rester ici. Avant, nous étions misérables, mais nous ne connaissions pas une autre vie. Tu nous as enseigné qu'on pouvait...

MERRIN

Qu'on devait!

CLAGAN

Oui, qu'on devait être plus heureux.

MERRIN

Nous voulons l'être!

VOIX

Tout de suite, tout de suite!

CLAGAN

Nous voulons goûter de cette vie qu'ils ont là-bas, devenir riches comme eux, puissants comme eux!

MERRIN

On leur prendra leurs mines, on videra leurs coffres, on mettra leurs beaux habits, on les forcera à dire leurs secrets; et alors, on sera aussi puissants qu'eux, et peut-être...

qu'on ne mourra plus !

Malheureux! si vous croyez que même avec toutes ces richesses, vous pourrez leur prendre le bonheur !.. Mais ils ne se laisseraient pas dépouiller ainsi ; ils vous résisteront !

CLAGAN

Bah ! ils sont trop mous pour se défendre !

Nous tomberons sur eux avant qu'ils aient pu seulement s'en douter.

LONGÈNE

Oui, sitôt que la nuit remontera, on se mettra en route, dans la forêt. Tous les montagnards sont prêts. Ceux du Herloch sont décidés à nous suivre, et tous les voisins, avec lesquels tu nous as appris à vivre d'accord.

MERRIN

On sautera sur les sentinelles, on se fera ouvrir à coups de cognées et de marteaux

les portes de leurs belles maisons, et ceux qui auront l'air de vouloir résister, on te leur fera sauter la cervelle dehors, comme aux veaux, et on te les mettra griller dans le feu de leurs cambuses !

voix

C'est cela, c'est cela ! — Vive Merrin ! — Allons-y !...

MERRIN (à Laurent).

Hé bien, qu'en dis-tu? Viens-tu avec nous? Tu devrais nous conduire à côté de la folle, toi qui connais bien la route et qui sais parler le langage de cette ville !

CLAGAN

Tu voulais, disais-tu, nous distribuer tes biens et nous faire part de tout ce qu'ils possèdent là-bas. Le meilleur moyen, c'est de leur prendre . Allons, viens avec nous !

VOIX

Oui, oui! avec nous! qu'il vienne!

LAURENT

Ce qu'ils demandent là est terrible !

Martin Bromerre...

MARTIN

due veux-tu que je leur dise? C'est la folie qui les mène... Ils ne m'écouteront plus.

MERRIN

Allons, décide-toi, réponds!

CLAGAN

Tu parlais si bien autrefois, le Maître d'école !

On rit.

LAURENT

Vous ne ferez pas cette chose affreuse, mes amis? Prendre violemment le bien des autres, faire de vous des voleurs, des meurtriers, est-ce ainsi que vous pensez rendre votre vie meilleure? Mais ce n'est que par le travail et la justice que le bien s'acquiert, due ferezvous de ces richesses dont vous ne savez pas vous servir? Le sang dont vous l'auriez taché...

CLAGAN

Bah ! bah ! tout cela, c'est des contes ! Ce n'est pas malin d'être riches : nous ferons de leurs jaunets ce qu'eux-même ils en font !

MERRIN

Assez de discours ! ça va être le moment

de taper. Si tues des nôtres prépare tes poings et retiens ta langue.

LAURENT

Malheureux, puisque vous ne pouvez plus rien entendre, j'empêcherai votre projet de s'accomplir.

MERRIN

Ah ahF Ctiaiment ça ?

LAURENT

Je vais prévenir les miens de vos menaces et leur dire d'être sur leurs gardes.

CLAGAN (levant sa pioche).

Ce serait drôle ! essaye un peu ?

Pourriez-vous me faire du mal, à moi qui ne vous ai fait que du bien? Abaisse cette pioche, mon ami, abaisse cette pioche; je l'ai tmsBt dans ta main pour créer et non pour

dfefermre. (Clagan abaisse le bras). Puisque VOUS

ne voulez plus- de ma parole, laissez-moi m'en retourner, jusqu'à ce que vous me rappeliez à vous.

La foule s'écarte pour lui livrer passage.

MERRIN

Comment, il vous dit qu'il va vous trahir et vous le laissez passer? (a Ciagan). Poltron, voilà comment il fallait répondre ! (ii frappe

Laurent d'un coup de son épieu ferré, Laurent, atteint au flanc, chancelle et tombe sur les genoux).

LAURENT

Mon heure... n'est pas encore venue...

(Il s'évanouit. — Thérèse qui a assisté à la scène, de la porte de sa maison, s'élance vers Laurent. Claudine, au fond derrière les arbres, cache son visage dans ses mains et montre parla façon dont elle regarde Crèche, que la frayeur qu'il lui inspire l'empêche de s'avancer. Crèche s'approche de Laurent).

CRÈCHE (à Merrin).

Ah ! l'imbécile ! Tu as fait un beau coup !

(Mettant la main sur le cœur de Laurent). Est-il mort?

Non. Mais il est bien malade... (a part). Comment le rendre dans cet état à son père.^^ Je crois bien que la poule aux œufs d'or vient de s'envoler !

MARTIN (regardant Laurent).

Pauvre fou! c'est ainsi que tu pensais apprivoiser les hommes.

Thérèse

Il respire encore... De Teau, vite, de l'eau sur sa blessure... (à part). Oh! je la laverais avec mes larmes !...

Elle rentre dans la maison et y prend une écuclle d'eau.

GRÈCHE (un peu à l'écart, tout près de la place où se cache Claudine).

Ombredane, viens ici !

• [ombredane

Me voilà. Est-ce qu'il faudra que j'aille aussi me battre ?]

crèche

Tu vas courir là-haut, dans la forêt, jusqu'au Plain de la roche noire. Tu y trouveras... — Non, non, inutile! Décidément, mon parti est pris, j'abandonne Barberouge avant qu'il me demande des comptes. Et je vais tâcher de me mettre à la tête de ces fanatiques, pour conquérir la ville aux trésors. — Allons Ombredane, prépare-toi ; nous serons cette nuit de la grande bataille.

ombredane (à part).

Aïe, aïe! Voilà un honneur que je ne réclamais pas!

CLAGAN

Hé bien, qu'attendons-nous? Est-on prêt?

Le soleil descend...

LONGÈNE (désignant du doigt Marie Robin).

La folle... vois ce qu'elle fait! Elle ne dit plus rien. Le nez vers la terre, on dirait qu'elle flaire un malheur.

MERRIN

Hé bien, Marie ! Hé bien, Marie Robin, on t'attend ?

CLAGAN

Elle pleure. — Pourquoi pleures-tu, maintenant?

GRÈCHE (s'avançant).

Laissez-la donc tranquille! elle est soûle.

O brutes que vous êtes ! . . . (changeant de ton). Non. (Il monte sur une pierre). MeS cherS amis,

mes braves compagnons, laissez -moi vous parler. Votre projet me paraît admirable ! Certainement, il faut nous emparer de cette ville, chasser ces étrangers qui nous ont volé autrefois le territoire, et échanger notre misère

contre leur injuste félicité! (Cris d'approbation).

Mais pour réussir une pareille entreprise, ce

n'est pas une femme qui doit vous conduire, une folle dont l'esprit tourne en criant sans rien moudre, comme la roue d'un vieux moulin.

Mettez à votre tête un homme, quelqu'un à la fois d'avisé, de hardi et de perspicace... si vous en connaissez un.

CLAGAN

11 a raison ! CLui pourrait-on prendre ?

GRÈCHE

Cherchez devant vous celui qui a toujours su démêler vos vrais intérêts...

CLAGAN

Croyez-vous que Martin acceptera?... Il a l'air de ne pas vouloir s'occuper de nous.

MERRIN

Faut lui demander.

GRÈCHE (à part).

Imbéciles ! (Haut). Hé ! ^Martin Bromerre se moque bien de vous ; vous lui avez abîmé son meilleur ami ! Croyez-vous que votre ancien chef ait envie de vous conduire sur la terre promise où vous n'auriez plus besoin de lui?

lOO

CLAGAN

C'est-il vrai, Martin, que tu nous abandonnes? Ton grand-père Siméon...

MARTIN (à Thérèse, brusquement, après un silence).

Donne-moi ma pique et ma cognée de

bûcheron. Qu'on détache mes chiens î — Nul

autre que moi ne marchera devant vous. —

Vous êtes tous décidés à descendre de la

montagne? Et toi aussi, Longène, tu dis qu'il

faut aller vers cette ville qui vous tente, pour

en chasser un peuple décrépit? Soit, je vous y

conduirai. Et que ce soit pour votre bien ou

pour votre ruine, puisque vous le voulez, moi

votre chef, je ne céderai ma place à personne

pour marcher à votre tête au combat. (Acclamations dans la foule. Thérèse attache silencieusement le ceinturon et le couteau de chasse de Martin, après lui avoir remis sa hache, pendant que Babon lui présente sa pique

et ses dogues). Mais, sachez-le bien, et qu'aucun, après, ne vienne réclamer en disant qu'il n'a pas su à quoi il s'engageait : si vous voulez que je vous mène, il faut jurer de m'obéir en tout jusqu'à la mort ! Ce que j'ordonnerai, ce que je jugerai, que personnen'y contredise. Et jusqu'à ce que notre sort soit décidé et que cette pique soit replantée en terre, que la force des vieux

lOI -r-

usages fasse ma volonté toute puissante contre quiconque d'entre vous oserait se révolter ou

trahir ! (En prononçant ces derniers mots, il élève son épieii en l'air et s'avance d'un pas vers Crèche qui recule).

LONGÈNE

Nous nous remettons à toi. En leur nom,

(il étend la main sur la pique de Martin) c'est jUré!

GRÈCHE (à part).

Allons ! j'ai manqué mon coup ! Il faut encore attendre... Mais là-bas, quand tout sera mêlé et que tout craquera, nous verrons si je ne retrouve pas mon tour.

MARTIN

En route ! Cachez-vous, jusqu'à ce que la nuit puisse couvrir votre marche, derrière les rochers et les sapins de la forêt. Là, nous nous joindrons aux gens du Herloch et à tous ceux de la montagne ; et quand je donnerai le signal, nous nous précipiterons tous sur la

ville endormie. (Les hommes commencent à se ranger en troupe et à défiler vers la gauche, suivis des femmes et des enfants, sauf Marie Robin. — A Thérèse).

Toi, femme, reste ici et jusqu'à demain matin

garde ce village. (Montant Laurent inanimé).

Celui-ci, garde-le aussi ; veille-le, s'il meurt.

comme un des nôtres, et, s'il revient à la vie, — comme notre prisonnier !

11 s'éloigne avec le reste de la foule.

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