SCÈNE IV Laurent (évanoui), Thérèse, Babon, Clagan, la
FEMME DE CLAGAN, LA FEMME DE MeRRIN, PrU-
nette; Martin Bromerre, Crèche, Longène; Hommes et Femmes.
GRÈCHE
Oui, je le dis aussi: il faut que justice soit faite! Nous en tenons un ; que ses complices, s'il en a, soient saisis, et, quels qu'ils soient, reçoivent leur châtiment.
THÉRÈSE (s'avançant).
Toi, Martin! — Mon Dieu, tu es blessé!..
MARTIN
Reste là! Ne me touche pas. — Où est celui que tu devais garder ?
THÉRÈSE
Ici à cette place, le voilà couché respirant encore; mais ses yeux et ses oreilles sont déjà bouchés par la mort. Pourquoi me demandestu cela, Martin, en me regardant ainsi?
MARTIN
C'est bien! Tout à l'heure, peut-être, je t'interrogerai et tu répondras. Jusque là, ne
m'adresse pas la parole (Se retournant vers ses
hommes). Vous avez entendu ce qui a été dit.
Avant de faire un pas de plus, avant de pleurer nos morts, de mesurer l'étendue de notre désastre et de décider ce qu'il nous reste à faire dans cette extrémité, nous avons juré de régler d'abord^ un compte terrible. 11 y a eu un traître parmi nous!
VOIX
Oui, oui, un traître! — 11 faut le trouver!
— Qu'on l'exécute !
MARTIN
Que celui d'entre vous qui a un soupçon
— ii8 —
contre quelqu'un, le déclare. Personne n'a-t-il rien remarqué, cette nuit, qui puisse aider à découvrir le complot et le coupable?
Les assistants se regardent et se consultent à voix basse.
OMBREDANE (reparaissant au fond ; à part).
Un complot? Qu'est-ce que c'est qu'çà?
Diable! cela n'aurait-il pas rapport à mon affaire de cette nuit? [Je m'en vais écouter encore un peu pour savoir s'il serait convenable de parler ou de me taire.]
MARTIN
Ainsi personne n'a rien à dire ? — Pas même toi, Grèche?
GRÈCHE
Pourquoi t'adresses-tu à moi, Martin ? Il y en a d'autres, ici...
MARTIN (brusquement).
Parce que tu devrais enfin parler tout haut et accuser hardiment ceux que tu avais l'air, tout à l'heure, de dénoncer à voix basse, si tu ne veux pas qu'on se défie de toi.
CRÈCHE
De moi ? ah !
MARTIN
Oui, de toi ! Voilà ce qu'il faut que je te dise en face, et je ne finasserai pas comme toi, hypocrite ! Ta conduite est louche comme tes paroles, et je connais tes sentiments. Si l'envie, la jalousie et la rancune ont pu exciter ici un traître pour nous livrer à nos ennemis...
CRÈCHE
Eh bien !
MARTIN
Je crois, je te le dis devant tous ces hommes, que c'est toi qu'il faut d'abord soupçonner.
CRÈCHE (à part)
Il croit... Bah! Il ne sait rien, (haut) Ecoutez parler cet homme, mes amis, écoutez-le parler! Voyez comme il s'emporte, comme il m'accuse sans preuve, sans fondement ! Mais il m'est bien facile de lui répondre en deux mots : si je vous avais dénoncés, aurais-je passé la nuit au milieu de vous à combattre, et après, est-ce ici que je serais revenu chercher ma récompense, en me livrant à vous, que j'avais trahis?
CLAGAN
Ma foi... Hein, qu'est-ce que vous en dites ?
LONGÈNE
Ça parait assez vraisemblable.
GRÈCHE
Je sais pourquoi il m'en veut et ce qui cause sa colère. 11 demande que je m'explique à haute voix ; eh bien, je révélerai tout, et tant pis pour lui s'il regrette ensuite de m'y avoir forcé.
MARTIN (violemment).
Vilain lâche, veux-tu dire... (se contenant) Allons va, parle, parle ! parle ! Accuse-moi d'être le traître, laisse entendre que c'est moi qui ai livré mes hommes ; s'il y en a un seul parmi eux pour te croire, je te remets tout de suite mon bâton de chef, et je consens à déclarer, Grèche, qu'il faut te respecter, toi, comme le plus honnête des hommes !
LONGÈNE
Calme-toi, Martin ; personne n'a jamais songé même à douter de toi.
GRECHE
Je ne dis pas qu'il nous a trahis, prenez-y garde. Mais enfin, qui voulait avertir ces étrangers de notre désastre? C'est ce Laurent, n'est-ce pas, l'ami, le conseiller des Bromerre? et il l'aurait fait, si la pique de Merrin ne lui en eut calmé l'envie. 11 n'a donc pas pu luimême exécuter son projet. Or, il faut qu'un autre s'en soit chargé à sa place. Qui? cherchons! Quelqu'un qui s'entendait sans doute avec ce pauvre bavard, qui savait ses secrets, qui voulait lui plaire, et qui a pu, n'étant surveillé par personne, avertir les gens de la ville du danger qu'ils couraient ; car ce n'est pas seulement par envie et par rancune, Martin, que l'on trahit; c'est aussi quelquefois, par amour...
MARTIN
Je reconnais cet air perfide. Tout à l'heure, quand nous montions, il m'en est déjà venu quelque chose aux oreilles. Mais maintenant, il faut le chanter tout entier, ou je te le ferai rentrer dans la gorge !
CRÈCHE
Ne crie pas si fort, si tu veux que je chante ! — Mes bons amis, sans être malins
considérez comment cette affaire de trahison a pu s'accomplir, avec quelle ruse, quelle rapidité et quelle adresse elle a été menée, si bien que personne ici ne se chargerait d'expliquer le comment... Que le diable emporte ma femme si je ne reconnais pas ici la main d'une femme!
OMBREDANE (à part).
Une femme ! C'est cela même ; c'est ma rencontre de cette nuit dans le bois.
GRÈCHE
Enfermez vos femmes, mes amis, enfermez vos femmes ! Si je ne savais que la mienne est depuis hier dans ma maison, sous les verroux, je tremblerais d'avoir à me reprocher le malheur qui nous arrive. — Ah ! Tu poursuivais les bêtes et les braconniers, Martin ! Tu surveillais les affaires des autres, tu jugeais et tu distribuais des amendes sous cet arbre ! Mais n'aurais-tu pas mieux fait de surveiller ta maison, et de voir, comme je l'ai vu, la fraude y entrer? Tu ne t'étonnerais pas, aujourd'hui, de découvrir qu'on t'a sacrifié, toi et tous ceux de ta race, au jeune étranger, pauvre chef sans cervelle qui chassais l'oiseau dans le bois, quand il venait nicher dans ton nid !
MARTIN (après un silence coupé par la rumeur
des assistants).
Thérèse ! Viens ici. Réponds. As-tu entendu ce que disait cet homme? As-tu compris ce dont il t'accusait ?
THÉRÈSE
Grèche est un méchant ! Que Dieu lui pardonne, c'est un méchant ! Hier, il m'a déjà honteusement traitée, et je devine ce qu'il veut dire aujourd'hui. Que faut-il répondre ? Que je suis innocente? Mais à quoi serviraient tous les serments du monde, Martin, si tu doutais un seul instant de ta femme ?
GRÈCHE
Ah! Ah! Voilà ce qu'elles savent dire toutes! Est-ce là une défense? Est-ce là une raison?
Si elle avoue que je l'ai traitée honteusement hier, c'est donc que je l'avais surprise en train de faire une chose honteuse. Ne vous avais-je pas dit qu'entrant chez elle par hasard, j'avais découvert quelle sorte de leçons elle .prenait de ce Maître d'école ? Elle se dénonce elle-même !
THERESE
Tu mens, mauvais cœur, tu sais bien que
tu mens ! Je n'ai jamais rien fait ni rien dit que je ne puisse avouer à voix haute. Pourquoi me calomnies-tu ?
CRÈCHE
Qyi s'est élancée la première, quand Laurent est tombé, pour le soutenir? Qui a soigné sa blessure ? Avez-vous remarqué comme elle avait Tair anxieux ? Elle était aussi pâleque lui !.. Et enfin, quand nous partions tous, n'est-elle pas restée seule avec lui? N'a-t-elle pas pu écouter ses conseils et ses prières et, sans être vue de personne, exécuter le dessein qu'il ne pouvait plus accomplir ?
THÉRÈSE
Toute la nuit, j'ai veillé près de ce blessé qui allait mourir. Je n'ai pas bougé de cette place, je n'ai parlé à personne ni fait un signe. Babon qui était près de moi et qui m'aidait est témoin que je dis la vérité !
CRÈCHE
Voyez-vous le beau témoin qu'elle appelle à son aide ! Un sourd et muet qu'on peut interroger pendant cent ans sans en tirer un oui ou
un non... S'il ne peut f accuser, il ne peut pas non plus te défendre. Trouve quelqu? chose de mieux.
OMBREDANE (à part).
Je n'y tiens plus, il faut que je parle !
[D'ailleurs, c'est mon intérêt : quand ils seront tous occupés par mon aventure, mon maître oubliera de me demander des comptes, et l'escapade passera ainsi.]
MARTIN
Mais voyons, Thérèse, parle ! parle !
Confonds ce scélérat, ne laisse pas un soupçon sur toi.
THERESE
Mon Dieu ! Que dire de plus ? Comment me défendre, n'ayant que la vérité pour moi contre celui qui m'attaque par le mensonge?
Je suis toute seule...
OMBERDANE (s'avançant).
Arrêtez ! Je vois que vous avez besoin qu'on vous vienne en aide, à tous. Hé bien, moi, Ombredane, j'ai quelque chose à dire qui éclairera, je pense, tout cet embrouillamini.
GRÈCHE (à part).
Au diable, si cet imbécile s'en mêle ! Je crains bien qu'il ne gâte tout et me compromette, quand l'affaire marchait si bien. (Haut). D'où viens-tu, coquin ? Comment oses-tu prendre la parole?
LONGÈNE
Laissez-le parler.
VOIX
Oui, parle, parle, Ombredane !
OMBREDANE (saluant la foule).
Merci. — Je partais pour me battre, comme tout le monde, lorsqu'en route, m'étant aperçu que je n'avais pas d'armes, je crus bien flûre de quitter un instant la troupe pour aller en chercher.
GRÈCHE
C'est à dire, poltron, que tu cherchais un prétexte pour te sauver.
Dans l'assistance, quelques-uns rient, d'autres font : Chut ! Silence !
OMBREDANE (à part).
Aïe ! Voilà le pas difficile ! (Haut). Moi me sauver, oh! Pouvez-vous le croire? Je vous dis que j'allais chercher des armes, pour me battre, au premier rang, — à côté de vous! Je me rappelai que j'avais laissé mon grand couteau et ma massue dans un certain endroit de la forêt où je vais souvent pour ramasser les bêtes prises au piège et les dépecer. J'y grimpe. Il commençait à faire une nuit du diable. Et au moment d'entrer dans la clairière, j'entends des pas et un bruit de voix. J'écoute sans bouger, et d'abord... je ne comprends pas grand'chose.
MARTIN
Enfin ? Achève vite et ne bavarde pas !
As-tu distingué des visages, reconnu des voix ?
OMBREDANE
Non, il faisait pleines ténèbres, vousdis-je, et ceux qui parlaient étaient enfoncés sous les arbres et chuchotaient entre eux. A la fin, un des deux — ils étaient deux — a élevé la voix et j'ai entendu qu'il disait: «Le misérable, il m'a trahi ! » Et puis : « Tu dis qu'ils sont déjà en route?» Et enfin «Merci femme, tu nous a sauvés. » Puis ils se sont séparés en courant.
GRÈCHE
Une femme ! Hé bien , douterez-vous encore ?
Cela ne confirme-t-il pas tout ce que je vous ai dit? Qui donc serait-ce si ce n'était pas celle-ci ?
11 désigne Thérèse.
OMBREDANE (avec assurance).
Non, ce n'était pas elle.
GRÈCHE
Qu'en sais-tu puisque celle dont tu parles, tu ne l'as pas vue ?
OMBREDANE
La preuve, la voici. En voyant qu'elle se sauvait, bravement j'ai couru derrière elle ; autant trotter derrière un esprit ! Je me suis essoufîflé sans pouvoir l'atteindre; mais en s'enfuyant, elle a laissé le manteau dont elle se cachait la tête s'accrocher aux piquants d'un houx. C'est là que je l'ai saisi, et faute de la bête, j'ai du moins ramassé sa peau. Cherchez comme dans le conte, la femme à qui appartient ceci et vous découvrirez celle que vous voulez connaître.
Il tire de dessous sa cotte la capuche que Thérèse a remise à Claudine, à l'acte précédent.
MARTIN (après un silence).
Thérèse, sais-tu à qui est ce manteau?
THÉRÈSE
Il est à moi. Mais...
Rumeurs sourdes et mouvements dans la foule.
GRÈCHE (vivement^.
II est à elle! Vous l'avez entendue ? elle a avoué ! Par tous les démons cornus de l'enfer, je n'aurais déjà fait qu'un saut jusqu'à la maison et étranglé des mains que voici, sans autre procès, ma misérable femme, si j'avais reconnu dans ce morceau d'étoffe, la preuve honteuse de sa trahison !
THÉRÈSE (à part).
Ah mon Dieu ! Si je dis la vérité, c'est Claudine que je dénonce, et la voilà perdue...
MARTIN
Hé bien, tu te tais? tu ne trouves plus rien à dire?... Alors...
LONGÈNE
Arrête, Martin, ne condamne pas si vite.
Je ne puis croire que ta femme soit coupable ; elle va nous expliquer...
THÉRÈSE (à part)
Si j'avais pu, en mourant, sauver un seul de ces êtres... — Laurent, Laurent, je veux faire ce que vous m'avez appris !
GRÈCHE
Elle se tait, parbleu, parce qu'elle n'a plus rien à répondre. La voilà confondue. Que voulez-vous de plus?
MARTIN
La chose est donc vraie! C'est toi, ma femme, qui as trompé ton mari pour cet homme, qui es devenue sa complice et qui as fait massacrer les tiens pour sauver des étrangers ! Ce n'est pas possible ! mais crie donc que ce n'est pas possible !
THÉRÈSE (pleurant en silence).
O — Martin !
MARTIN
Ne me nomme plus ainsi ! Je suis ton seigneur et ton juge. Agenouille-toi devant moi.
THÉRÈSE (s'agenouillant; à part, les yeux tournés du côté de Laurent).
Ce que Claudine a fait par pitié pour lui était plus terrible... Je ferai ceci par pitié pour elle.
MARTIN (lentement et très contenu).
Anciens de ce village, hommes de la commune et du ban, vous savez maintenant quelles choses ont été faites, comment vous avez été vaincus et par qui nous avons été livrés. Comme nous l'avions juré, nous avons mis la main sur les coupables. Les voici tous deux à vos pieds. Pour cet homme, déjà frappé avant son crime et qui est étendu là, vous délibérerez entre vous sur ce qu'il convient d'en faire, et j'exécuterai la sentence. Mais la femme m'appartient et c'est à moi d'en disposer.
LONGÈNE
Martin, que vas-tu faire? Réfléchis avant de prendre une résolution irréparable.
MARTIN
Vieil homme, quoique l'âge ait dû Rapprendre plus qu'à moi, tu n'as pas à m'enseigner ce que la justice me dit de faire! Laissez-moi seul et ne vous préoccupez pas de ce que je vais résoudre. — Nous avons tous été coupables en quelque chose : nous avons, par faiblesse, laissé toucher à nos lois, aux usages anciens de cette contrée. Et nous en avons été tous
punis. Désormais, on apprendra à respecter de nouveau l'antique justice.
II fait signe à Thérèse de se lever. Puis il se dirige lentement vers sa maison. Tous s'écartent pour les laisser passer, avec une silencieuse terreur. Sur le seuil, martin ordonne par un geste à thérèse d'entrer la première dans la maison. Elle regarde une dernière fois laurent qui, à ce moment, fait un mouvement de réveil, et, sans parler, elle obéit. Au moment de la suivre, martin se baisse, ramasse sa hache qu'il a jetée là, en arrivant, puis entre à son tour dans la maison, dont il referme la porte. — Le silence continue pendant quelques intants. La plupart des assistants restent les yeux fixés sur la maison, dans une attente muette.