‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 35 sur 35 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Les Précédents. Les gens de la ville, puis SiMÉON Bromerre

CLAGAN

Nos ennemis, qui viennent nous demander grâce !

CLAUDINE

Vos frères, qui viennent vous implorer.

O malheureux que nous sommes tous, [nous qui avons, par notre folie, perdu les trois quarts de nous-mêmes et eux, décimés, ruinés par le destin qui punit leur orgueil !] Ayons pitié les uns des autres ! A quoi sert d'envier ? Chacun est assez riche de son infortune. Ne soyons plus des ennemis l'un pour l'autre, mais aidons-nous à porter notre croix !

Les suppliants se mettent à genoux et étendent les mains vers les Montagnards.

LONGÈNE (branlant la tête).

Ils n'ont plus de toits... et beaucoup de nos maisons sont vides !

CLAUDINE

Pleure, petit enfant, joins tes mains comme tu les serrais, dans ta terreur, au cou de ta

mère noyée, afin d'attendrir ces cœurs s'ils ne sont pas plus insensibles que la mort. Qui parlera le premier ? Qiii montrera que son âme a enfin compris la miséricorde et que le temps est venu du pardon et de l'union?

Ils restent silencieux. Martin détache les courroies dont il avait lié les mains de Grèche et le pousse sur le devant de la scène.

MARTIN

Va. Va-t-en ! (Grèche le regarde avec étonnement

et ne s'éloigne pas). Entends-tju ^ Tu peux partir, tu es libre. — Tuas faitdu mal; mais ces mains-là ne pourraient plus te punir. Allons, va! quitte ce pays. Si tu dois rester méchant encore, tant

pis — tant pis, pour toi ! (Grèche sort à droite, le dos courbé. Martin, s'adressant aux assistants en évitant de les regarder, les yeux fixés à terre). Je vaiS partir

aussi. Après ce qui s'est passé ici, personne ne doit plus me revoir. Je ne m'accuse pas de ce que j'ai fait ; je croyais être juste ; mais quelque chose de plus fort nous a tous vaincus. Adieu ; vous n'aurez plus désormais de chef et personne ne ramassera pour vous commander, ce bâton inutile.

Il brise sur son genou son bâton de chef et en jette les morceaux.

LONGÈNE

Martin, où t'en vas-tu ?

MARTIN

Ne t'inquiète pas. Là-haut, vers les choses qui sont dans Tombre. Que nul ne me suive et ne se retourne vers moi !

CLAGAN (montrant du doigt la pente de la

montagne qu'on aperçoit au fond entre les maisons de la place).

Regardez : quelqu'un descend de la colline.

On aperçoit dans l'éloignement Siméon Bromerre, un vieillard sans âge, vêtu d'une peau de chèvre, sa tête nue couverte de cheveux blancs qui se mêlent à sa longue barbe. Il tient en mains une sorte de massue de fer. Il s'arrête à mi-côte de la pente boisée, tourné vers la place et les assistants.

CLAUDINE

C'est lui ! C'est le vieillard que j'ai vu ce matin près de la folle, quand il attaquait avec son pic le mur croulant.

LONGÈNE

L'ancien chef du village, Siméon Bromerre!

MARTIN

Oui ; il vient me chercher. C'est avec lui que je dois repartir. Grand'père, vous saviez que notre œuvre à tous deux était finie, sans

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doute. Des temps nouveaux sont venus : une autre justice va régner. Nous, nous rentrerons dans la montagne, et la vieille forêt ne sera

pas assez épaisse pour nous, (ll passe près de la place où la tête de Thérèse repose h côté du corps de

Laurent). Vous prendrez soin d'elle, n'est-ce pas? Moi je n'oserais plus la toucher; et pourtant... Peut-être les coucherez-vous dans la terre tous les deux, Tun près de l'autre? Vous ferez bien.

(11 s'éloigne vers le fond pour retrouver le vieux siméon qui le regarde, toujours immobile. Près de disparaître, il se retourne, une dernière fois vers les assistants^.

Unissez-vous, faites une nouvelle race et tâchez de vous commander vous-mêmes! (il s'éloigne

de nouveau. Arrivé près de son grand'père, il s'incline devant lui. Siméon, sans rien dire, reprend sa marche et disparait vers la hauteur, suivi de martin qui marche à quelques pas derrière lui).

LONGÈNE (tendant la main à hagon).

Donnons-nous la main. Oublions ce que nous avons été l'un pour l'autre, et rapprochés par le malheur, ne formons plus qu'un peuple.

HAGON

Qu'il en soit ainsi. O Morteville, ce nom seul restera de toi ! Nous pleurerons ensemble nos morts.

CLAUDINE

Puis, nous songerons;) ceux qui demandent à vivre. — Venez tous avec nous, pauvres gens, afin de retrouver le foyer perdu et la famille! Et, en attendant que le temps console nos deuils et répare nos malheurs, nous jetterons les branches et les fleurs de l'automne sur les restes de ces deux martyrs, dont le sang nous achète la paix et dont l'exemple nous a enseigné l'amour!

Tous les ûssistaiiCs détachent du feuillage aux arbres qui garnissent la place et lentement, en procession, dcrriire claudike et l'enfant, viennent les jeter sur les restes Je laurent et de thérèse, — Le rideau se ferme.

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