‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 34 sur 35 · SCÈNE VllI · texte numérisé non relu

SCÈNE VllI

Les Précédents, Claudine

claudine

Les cloches de la ville ne sonneront plus jamais, jamais ! La ville n'est plus. Tout est mort ! J'ai vu la chose la plus terrible...

Claudine ! D'où vient-elle ? Qu'est-ce qu'elle nous annonce encore ? Comme ses yeux sont fixes !

CLAGAN

On dirait que ses vêtements sont tout couverts d'eau. Et quel est cet enfant qu'elle tient dans ses bras ?

CLAUDINE

Où est Thomme qui parlait avec une voix si douce, et qui disait : je vous apporte la paix ! — Et cette Thérèse, dont les bonnes mains devaient le guérir ? Je les ai laissés ensemble cette nuit ; et pourtant, je savais bien qu'ils s'aimaient...

LONGÈNE

Morts tous les deux... Va, ne regarde pas de ce côté, ma fille! Ton esprit qui semble déjà troublé par une émotion trop forte, ne supporterait pas ce spectacle.

CLAUDINE

Morts tous les deux? Hélas, il n'y a plus

de pitié sur terre ! (Elle regarde avec égarement le corps de Laurent, puis s'asseyant sur une pierre, elle se met à bercer l'enfant qu'elle porte sur ses genoux).

[A qui vais-je confier ce petit garçon que j'ai sauvé dje l'eau, comme la fille du Roi d'Egypte dont le Maître d'école nous disait le conte ? Il faudra en prendre bien soin ,

et j'ai peur de ne pas savoir assez doucement le manier et le vêtir, moi qui n'ai pas pu avoir d'enfant... S'il mourait, ce petit, que resterait-il encore de sa race ?]

HAGON (s'approchant d'elle).

Cet enfant... Mais vraiment, c'est un des nôtres ; son costume, ses boucles noires, ce collier d'or à son cou!.. Comment est-il dans tes bras ? Où l'as-tu volé , malheureuse ?

Voyons, regarde-moi ; ne me reconnais-tu pas? Tu n'étais pas folle quand tu me parlais cette nuit ?

LONGÈNE

C'est donc toi qui nous as dénoncés ?...

Va, nous ne te punirons plus. Nous sommes tous rassasiés aussi de choses cruelles. Mais tâche de reprendre tes sens ; comment t'entendais-tu avec nos ennemis ?

CLAUDINE

Crèche me croyait enfermée ; mais je l'écoutais quand il parlait hier, dans le jardin, avec l'étranger et quand j'ai compris qu'il le trahissait à son tour, c'est moi qui suis allée dans la forêt avertir ce seigneur, afin de sauver la ville et de contenter le dernier vœu de Laurent.

Tout ce qu'elle dit est la vérité. Mais ensuite, après m'avoir quitté, qu'as-tu fait, qu'as-tu vu ?

CLAUDINE

Toute la nuit, j'ai couru à travers le bois, croyant entendre derrière moi les pas de mon homme qui me poursuivait, quand je suis enfin tombée de fatigue, hors de la forêt, au bord d'une roche. A mes pieds s'étendait un lac profond, gonflé par les torrents de la montagne qu'arrête dans la vallée un mur de pierres ; et plus bas — la ville. C'est de là que j'ai vu la fin de la bataille ; et la nuit était toute rouge et pleine des cris de nos hommes égorgés. Alors, moi, songeant que c'est à cause de moi qu'ils tombaient ainsi, je me tordais les bras et je pleurais, je pleurais toutes les larmes de mon corps !...

HAGON

Va, ne te repens pas. Si tu ne m'avais pas averti, ce sont tous les nôtres, peut-être, qui périssaient massacrés ; et leurs vies n'étaient elles pas innocentes ? Tu as sauvé une ville libre et prospère de la rage de ces bandits.

CLAUDINE

Ah ! Maintenant, va chercher la place où elle se dressait, ta ville ! Je te dis qu'elle a péri tout entière ! N'as-tu pas entendu ?

Tu mens, malheureuse, c'est impossible !

Je l'ai laissée ce matin, debout, célébrant son triomphe et préparant sa vengeance.

CLAUDINE

Il aurait mieux valu pour vous, malheureux, au lieu de prendre tant d'orgueil et de lutter, dans la dureté de vos cœurs contre celui qui ne voulait plus de misérables, voir si vos pierres étaient solides et si la muraille qui vous gardait ne pliait pas au-dessus de vous. L'ouvrage énorme, la digue qui retenait l'étang...

HAGON

Hé bien, achève !

CLAUDINE

Elle s'est rompue ! Et toute la masse des eaux s'est écroulée par là sur la cité. Sans doute, depuis longtemps déjà, une brèche s'y était faite par la force des saisons ; car les bras

du vieillard et de la folle n'auraient pu tout accomplir en une heure. Mais ce sont eux, je les ai vus, qui ont frappé le dernier coup.

LONGÈNE

Quel vieillard? De qui parles-tu? Et la folle, est-ce Marie Robin que tu veux dire ?

CLAUDINE

C'est elle, et vous ne la verrez plus : elle est morte la première en achevant son œuvre.

— L'autre, celui qui travaillait auprès d'elle, comment le nommer?., un être en vie ou un fantôme ? Jamais je n'ai vu une face si vieille et si terrible ! Brandissant son pic de fer, il attaquait le mur haut et large comme une colline; et comme je m'étais penchée au bord de la roche, attirée par le bruit sourd des coups, j'aperçus à mes pieds, aux premières clartés du matin, le vieux homme accroupi, faisant sauter le joint des pierres, tandis que Marie, à côté de lui, essayait de les déraciner avec ses mains.

LONGÈNE

Ah ! 11 n'y a qu'un homme qui ait pu faire une chose semblable ! Ce vieux dont tu parles, j'en suis sûr, c'est Siméon, notre ancien chef, qui veillait sur nous ! Siméon Bromerre est sorti de la montagne pour nous sauver.

[hagon

Mais le mur géant tenait bon encore ; il n'a pu céder !

CLAUDINE

Ah ! Il s'est fendu en deux comme un sac trop plein qui crève et l'avalanche d'eau l'a emporté tout entier dans son ouragan. Seigneur! Jamais la montagne n'a roulé un bruit si terrible. Etiez-vous donc sourd que vous n'avez rien entendu? J'ai vu la folle courir sur les bords de ces pierres, quand elles tremblaient déjà ; et son compagnon, en vain, lui faisait signe de s'écarter. Elle levait tout grand ses bras maigres et tournée vers la ville, elle s'est mise à pousser son cri sauvage : au loup !... Elle ne l'a pas dit deux fois, et la trombe de rochers et d'écume s'est écroulée sur elle.]

Malédiction ! Ma ville détruite, mon fils mort — en un jour ! Tout est perdu !

CLAGAN

Tout est sauvé ! Entendez-vous, vous autres? Il n'y a plus de ville, (a Hagon). Hé bien, où sont tes soldats, où sont tes armées qui

devaient, ce soir, nous anéantir tous ? Toi qui nous menaçais, te voilà maintenant à notre merci, et on va te faire payer...

CLAUDINE

O fous, fous que vous êtes ! Ne penserezvous donc jamais qu'à vous déchirer, et n'aurez-vous de repos que quand le dernier de vous restera seul sur le canton désert?... Oh ! votre cœur, à la fin, se serait fendu d'épouvante et de pitié si vous aviez pu voir ce qu'en un instant a fait de tant de choses vivantes la force terrible de la mort ! Tout s'effondrait, tout roulait emporté par la grande vague, et les maisons, les cheminées, les tours, les arbres étaient arrachés du sol plus vite qu'un tas d'avoine quand un coup de vent s'élève du nord ! Les bêtes et les gens, avant d'avoir pu pousser un cri, périssaient par milliers noyés ou écrasés entre les pierres. S'il s'est sauvé cent de ces misérables, c'est que la mort n'a pas voulu d'eux. [Il ne leur reste plus un abri. Ils ont perdu sous leurs yeux leurs parents, leurs amis, leurs biens et la dernière ressource de l'espérance ! Les yeux hagards, comme s'ils avaient rêvé, ils restaient là au bord de cette mare d'eau et de boue qui

couvre maintenant la place où s'élevait leur ville.] Je leur ai fait signe dénie suivre; j'ai pris dans mes bras cet enfant qui criait, jeté par le flot entre les décombres d'une grande église en ruines et qui restait pendu par ses petites mains au cou de sa mère écrasée.

HAGON (à part).

Les hommes s'agitent pour une œuvre de tendresse ou de haine, mais rien de ce qu'ils sèment ne leur donne le fruit qu'ils avaient prévu... O mon fils, j'ai combattu ton effort, et il te coûte la vie ; je. voulais sauver notre Etat, et me voici aussi vaincu. Ton rêve avait-il raison, peut-être? (Haut). Maintenant faites de moi ce que vous voudrez.

CLAGAN

Regardez : qui vient par là ?

LONGÈNE

Une troupe d'êtres magnifiques et lamentables ; des créatures vêtues de riches costumes et dont le visage abattu, les mains jointes... Ah ! ce sont les survivants de la ville morte, les naufragés.

Entrent à droite une dizaine de gens de la ville, hommes et femmes, d«ns une attitude de suppliants.

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