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UNE COURSE DE TAUREAUX A SAINT-ESPRIT

La curiosité, suivant Voltaire, est naturelle à Phomme^ aux singes et aux petits chiens. Elle m^a poussé, j'en fais Taveu, dans le cirque de Saint-Esprit , près de Bayonne, où ont eu lieu tout récemment des courses de taureaux à la mode espagnole. Ces fêtes tauromachiques ont duré trois jours consécutifs. Je n'ai assisté qu'aux deux dernières représentations ; elles ont suffi amplement à m'édiiier sur ce genre de spectacle que je ne connaissais encore que d'après les impressions quelque peu mythologiques de M. Alexandre Dumas, ou le Voyage en Espagne de M. Théophile Gautier. J'avoue que les récits pleins de flamme de ce dernier n'étaient pas le moindre aiguillon de ma curiosité. Us faisaient taire les quelques velléités de remords et de sentiment humain qui s'élevaient en moi

contre le plaisir sanglant que j'allais prendre. « Il est plus sain pour l'esprit et pour le cœur, dit Fauteur de Tra-los-MonteSy de voir un homme de courage tuer une bête féroce en face le ciel que d'entendre un histrion sans talent chanter un vaudeville obscène ou débiter de la littérature frelatée devant une rampe fumeuse. 0 J'étais pour le moment de cet avis. Je passai sans m'arreter devant l'affiche du théâtre de Rayonne : elle annonçait justement pour le soir, en guise de représentation extraordinaire, un vieux mélodrame de la littérature frelatée, les Incendiaires^ je crois, de feu Victor Ducange, et probablement, me disais-je, une de ces pièces imbéciles, bien bourrées de crimes et de mystères, où le crime est toujours puni à la fin et la vertu récompensée, ce qui est une dernière invraisemblance ajoutée à un tissu d'autres, et de plus une immoralité ; car à quoi bon le ciel si la vertu obtient ses couronnes dans ce bas monde? Voulez -vous être vrai et moral, ami poëte? montrez seulement la vertu aimable et belle comme elle l'est, non utile et récompensée. La vertu n'est pas un mât de cocagne chargé de prix ou une entreprise fructueuse et assurée moyennant quoi les gens vertueux seraient tout au plus d'intelligents actionnaires attendant tôt ou tard un

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beau dividende en échange de leurs bonnes uctiunn. Je

* me promis bien de ne pas aller au mélodrame, et je

poursuivais mes réflexions plus ou moins philosophiques sur ce genre de littérature tout en suivant la foule qui se portait dans une affluence extraordinaire au champ de foire. ïii s'élevait le cirque. Tout à Pentour des baraques de toute espèce, chiens et singes savants, magie blanche, hercules du Nord et du Midi essayaient d^ittirer les badauds en attendant l'ouverture des courses. Je fus insensible à ces séductions comme à celles du mélodrame. A peine jetai-je un regard sur une affiche monstre qui promettait un combat d'ours et où (par parenthèse) je lus une assez singulière suscription. On connaît la devise du théâtre de M. Comte, à Paris :

Par les mœurs, le bon goût, modestement il brille,

certes, modestement!

Ftfans danger la mère y conduira sa fille.

Ici l'épigraphe s'adressait à la cléricature : « Les ecclésiastiques, disait l'afliche du combat d'ours, pourront assister à ce spectacle curieux, intéressant et uio-

rai. » En Espagne, il est défendu aux ecclésiastiques d'assister aux courses de taureaux, quoique à vrai dire cette défense ne soit pas toujours religieusement observée. Voilà sans doute le motif de cette invitation particulière adressée ici au clergé par quelque saltimbanque transpyrénéen lui offrant des ours en dédommagement des taureaux.

J'entrai dans le cirque.

C'était une simple baraque construite pour les besoins de la circonstance, en charpente grossière^, à la façon des plaza de toros, qu'on trouve dans les petites villes de l'Espagne. C'est d'ailleurs une chose trèssimple qu'une plaza de toros. Qu'on se représente un amphithéâtre circulaire plus ou moins spacieux (celuici était d'un tiers environ plus vaste que nos cirques de Paris) : au centre^ l'arène^ bordée d'une forte cloison d'environ deux mètres^ avec un rebord oii les toreros posent le pied pour sauter par-dessus quand ils sont trop vivement pressés par le taureau. De l'autre côté de cette cloison, une deuxième plus élevée. A partir de cette deuxième barrière s'étagent des gradins découverts terminés par un rang de loges et de galeries couvertes dans la partie la plus élevée de l'amphithéâtre. iMusieurs milliers de spectateurs s'étaient déjà

partagé toutes les places. J'en trouvai pourtant encore une à Tombre sur un des gradins découverts, en face même des portes du toril, où sont renfermés les taureaux, et d'où ils sont lancés dans Tarène. La foule présentait un coup d'oeil des plus animés, assise et debout, ondulant sur les gradins comme les vagues de la mer, et s'agitant avec impatience. Aux Bayonnais et à la population espagnole de Rayonne s'étaient joints des habitants d'Irun, de Saint-Sébastien, qui avaient passé la frontière, chassés par le choléra et appelés par les taureaux. Biarritz avait fourni son contingent; les eaux des Pyrénées avaient prêté leurs convalescents; le chemin de fer de Bordeaux avait apporté du monde; il en était venu de Toulouse, de près et de loin ; le Parisien coudoyait le Basque; à côté des senoras en mantille et sans chapeau, on pouvait voir des Françaises à la mode, le chapeau sur le cou : du monde de toutes les classes, des hommes, des femmes, des jeunes filles et des enfants, ou plutôt « ni hommes, ni femmes , » tous Espagnols pour le moment, avides d'assister à ce spectacle inconnu en France et si populaire au delà des monts : une course de taureaux.

Depuis longtemps, il est vrai, les départements du midi de la France ont emprunté à la Péninsule des

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jeux plus ou moins tauromachiques. Le moindre bourg des Landes possède une place commune entourée de bannières et de torils où Ton combat des vaches et de jeunes taureaux. Mais les animaux sont retenus par une corde; ni la pique, ni Tépée, ni le poignard ne figurent dans ces courses. Les lutteurs se bornent à des écarts gymnastiques. Le tout a lieu sans danger et sans effusion de sang.

Une première course fut donnée par une cuadrilla espagnole à Saint-Esprit en 1853. Les bander illos y firent merveille; ils plantèrent avec grâce leurs petits bâtons terminés en hameçon dans le cou des taureaux; les capeadores firent des passes charmantes, et le matador, ou plutôt Vespada, n'est son vrai nom, leur plongea, pour finir, son épée dans la nuque. Mais il manquait encore à ces courses les picadores à cheval et la lance au poing. En 1853, pour la première fois, sur cette même place du Saint-Esprit, un des plus célèbres toreros de l'Espagne, Cucharès, donna des représentations qui durèrent trois jours, avec toute la pompe, tout l'appareil et tous les détails d'une corrida espagnole. Vingt-quatre taureaux furent immolés dans les trois journées.

Les courses de cette année devaient surpasser encore

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en éclat les précédentes. Deux cuadrillas (rélite, disait le programme, Fune sous la direction du très-fameux espada Julian Casas, plus connu généralement sous le nom de el Salamanquino , ayant pour second Antonio Sanchez, dit el Tato, Félève de prédilection du fameux Cucliarès, et déjà le rival de son maître ; la seconde cuadrilla, composée, s'il vous plaît, de faibles femmes, sous la direction de la non moins fameuse primera espada du cirque de Madrid, Martina Garcia, devaient combattre des taureaux formidables choisis dans les meilleures ganaderias d^ Aléas, d^Hernan, de Gonzalès, de Colmenar-Yiejo. Pendez-vous, M. Théophile Gautier, vous n'y étiez pas !

En attendant la représentation, j'interrogeais à côté de moi un amateur, un aficionado, comme on dit dans le vocabulaire du sport tauromachique. Son teint d'olive, ses prunelles noires comme du charbon et son accent guttural trahissaient un Espagnol. Tl me dit qu'il était employé à la municipalité de Bayonne ; mais je pus juger qa'û était, comme l'hidalgo du Chapeau d'un horloger, médiocrement naturalisé, à l'enthousiasme extraordinaire avec lequel il s'exprimait sur l'art des Costillarès et des Romero ; il était fort inquiet du succès des courses dont on allait faire cette fois

répreuve décisive sur le sol français ; il s'offrit de m'expliquer pendant le spectacle^ pour m'y faire prendre plus d'intérêt, le mérite des différentes passes, et il commença sur-le-champ mon instruction en m'initiant officieusement aux principales règles qui forment le code de la tauromachie, et en me faisant la biographie des chefs de la corrida. J'appris de lui que el Salamanquino appartenait à une très-bonne famille des environs de Salamanque ; qu'il avait fait des études médicales ; qu'il avait ensuite, malgré les larmes de sa mère , abandonné la Faculté pour les arènes où l'entraînait une vocal ion invincible. Ses débuts avaient été difficiles. Mais il était aujourd'hui premier espada à Madrid et populaire dans toute l'Espagne. Quant à son second, el Tato, c'était un tout jeune homme de vingt ans à peine, d'ufie audace sans égale. La veille il avait fait merveille ; « le plus brillant avenir lui était réservé,» ajoutait mon interlocutfsur. Il me parlait encore, quand des fanfares annoncèrent l'heure du combat. Un jeune homme revêtu d'un pourpoint noir du moyen âge entra d'abord à cheval dans le cirque pour remplir le rôle dévolu en Espagne à Valguacil ; il vint s'incliner devant la tribune réservée aux autorités de Saint-Esprit et de Bayonne qui présidaient la course, et

demanda la permission d'indroduire la cuadrilla. 11 disparnt et revint bientôt en tetc du cortège , qui s'avança en saluant devant la loge présidentielle. Cette entrée lit un fort bel eifet. Les deux espada marchaient lièrement en tète. El Salamanquino, le plus âgé, avait tout à fait bon air pour im étudiant de vingtième année, et el Tato, avec sa taille mince et sa physionomie juvénile, ressemblait plus à un jeune Figaro qu'à un athlète. Leur costume était éblouissant; ils portaient une veste courte de couleur éclatante, chargée de passementerie et de broderies d'or et d'argent, un gilet brodé comme la veste, une culotte chamarrée, des bas de soie et^es escarpins de satin. Une écharpc à la ceinture, une toque de velours sur la tête, et, derrièi'e la nuque, une touffe de cheveux disposés coquettement en chignon, orné d'un nœud de ruban noir, complétaient ce riche et pittoresque ajustement. Après les deux matadors venaient ks sobra salinités matadorf* suppléants, les picadores à cheval, puis les chidos ou capeadores suivis des banderilleros , très-richement équipés, et formant nn brillant corlége. Ils marchai wil comme des gladiateurs, d'un pas superbe el tranquille. Ils saluèrent le peuple-roi et allèrent occuper dans . l'arène leur poste respectif.

Ici Falguazil français s'inclina de nouveau devant i^autorité pour demander la clef du toril et la permission d^'ouvrir le combat. En Espagne, le président lui jette cette clef attachée à un grand nœud de rubans. 1/alguazil doit la saisir avant qu'elle ne touche à terre et la donner ensuite à un gardien de service, qui va ouvrit la porte du toril. Je crois que ce manège eut lieu, mais je ne saurais l'affimer; j'avais les yeux attachés sur la loge du taureau, placée en face de moi. La porte en est encore fermée ; mais tout à coup les deux battants s'ouvrent à la fois, et un énorme taureau noir, superbement encorné, s'élance furieux jusqu'au milieu de l'arène. Ce nouveau venu ne salue pas. Il avise à sa gauche les deux picadors à cheval, et se précipite sans délibérer sur le plus rapproché. Le picador le reçoit sur le bout de sa lance, et le taureau se retire en rugissant. Il revient à la charge : il est encore une fois repoussé, mais il a froissé de sa corne le poitrail du cheval et la jambe du cavalier. La vara corta ! la pique plus courte î s'exclament avec une animation indicible des amateurs qui trouvent que le picador en prend trop à son aise, et qu'en tenant sa lance à distance du corps , il se donne trop d'avantage sur le taureau. Cependant l'animal fond sans s'arrêter sur le second picador, à qui sn lance, mioix

tenue proba])loiiient, vient trop tard en aide. Le taureau enfonce sa corne toute entière dans le ventre du cheval, qui se dresse en frémissant. Le picador tombe désarçonné. Bravo torol Biavo le taureau! tel est le cri qui retentit, répété çà et là dans Fampliithéàtre au moment où l'on peut croire que c'en est fait du picador, et que c'est sur lui que le taureau va tourner sa rage. Mais les c/m/05 sont accourus à son secours; ils agitent leurs manteaux éclatants devant la hête irritée, et l'attirent dans un autre endroit de Tarène, où elle s'arrête. Alors, spectacle horrible ! le picador remonte sui* le cheval éventré, blessé à mort, et pousse au taureau. Le cheval refuse d'avancer , il chancelle sur ses jambes toutes baignées de sang. Le picador lui enfonce dans les flancs un éperon long de plusieurs pouces, aiguisé comme un poignard. Le pauvre animal fait quelques pas en haletant, pendant que de sa large blessure ses entrailles s'échappent et que ses boyaux lui battent les jambes. Il se traîne ainsi jusqu'à ce qu'il tombe pour ne plus se relever. Une fanfare sonne : c'est la seconde phase de la course qui commence. Les banderilleros succèdent alors aux picadors ; ils s'élancent plusieurs, armés chacun d'une paire de flèches enrubannées, provoquant le taureau, et tandis qu'il fond sur eux, ils

lui clouent dans Tëpaule leurs deux banderillas. 11 leur faut , pour exécuter cette passe , engager leurs bras entre les deux cornes. Le moment est critique ; un mouvement 'mal calculé, une seconde de retard , le banderillero est perdu. Quand il a planté ses flèches, il s'enfuit. Le taureau le poursuit, bondissant et secouant avec fureur les dards qui le mordent et qui à chaque secousse entrent plus profondément dans les chairs. Une fois le banderillero courant a franchi la barrière^, et le taureau Ta franchie aussi ; malgré la seconde cloison qui protège les spectateurs, des cris d^'effroi retentissent ; mais le banderillero saute une seconde fois la barrière, et le monstre rentre après lui dans l'arène, où d'autres banderilleros détournent saTage.

Enfin, quand six ou huit paires de banderillas ont été clouées dans le cou et les épaules du laureau, et que l'animal fatigué de blessures, sa robe noire rayée de sang, semble se résigner à son sort et se tient immobile dans un coin de l'arène, indifférent aux excitations des toreros et aux cris des spectateurs, et rêvant peut-être, pauvre bête ! à ses beaux pâturages de l'Andalousie ou de la Navarre qu'il ne reverra plus, la trompette sonne pour annoncer le tri)isième acte du drame, la dernière péripétie de la lutte. Tous les toreros se retirent, et le

chef (le lacuadrilla, Pespadael Salamanquino, s^avance magistralement, tenant d'une main une épée longue à double tranchant, de l'autre la mw/efo écarlate, un petit drapeau dont la hampe ne dépasse guère rétofîe, et qui lui sert à la fois d'hameçon et de bouclier. 11 s*approche de la loge présidentielle et prononce avec animation quelques paroles qu^il est inutile de comprendre, car TefTet s'en fait bientôt sentir. Il marche vers le taureau, le réveille et l'excite au moyen de sa muleta, et tandis que le simple animal se précipite tête baissée sur ce chiffon qu'il prend pour son ennemi^ l'espada lui plonge son épée dans le cou et l'enfonce jusqu'à la garde. Le taureau bondit en tournant convulsivement ; ses jarrets plient, il tombe. Alors le cachetero, un torero d'un rang inférieur, quelque chose comme le valet du bourreau, vient par derrière lui donner le coup de grâce et lui percer, avec un long poignard, la moelle épinière. Le taureau est achevé. La tête retombe inerte sur le sable, et le drame est fini. A ce moment, une porte de l'arène s'ouvre au bruit des fanfares et donne passage à trois mulets richement caparaçonnés qui entrent au galop; on attache à l'attelage d'abord le cheval, puis le taureau, qui sont traînés et emportés l'un après l'autre sur l'arène rougio de leur

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sang, au bruit des acclamations d'une foule éperdue.

Car dans ce spectacle sanglant , véritable drame d'abattoir, ce que je trouvai de plus extraordinaire, ce fut la part qu'y prenait le public, s'agitant sur les gradins , gesticulant , vociférant, saluant d'acclamations iusensées les passes les plus heureuses, sifflant et applaudissant tour à tour les hommes et le taureau. Des femmes agitaient leurs mouchoirs comme elles auraient pu le faire dans un cirque de Madrid ; des jeunes filles, la joue empourprée et l'œil en feu, restaient là comme à l'Opéra, souriant à côté de leur mère. Des interjections basques, françaises, espagnoles, se croisaient avec une animation indescriptible. Au moment où le matador tira son épée fumante du corps du taureau, je crus que le cirque allait s'écrouler. Je n'ai jamais vu pareille frénésie à Paris ni nulle part dans aucun théâtre, dans aucun hippodrome. La vue du sang peut seule, on le croirait , causer u;ie telle ivresse. Il me semble que cela suffit à juger la moralité du spectacle. Il y a dans le cœur de l'homme une bête féroce qu'il faut prendre garde d'éveiller.

Le divertissement n'eut pas d'entr'acte. C'est l'usage. Dans ce genre de pièces, on n^aime pas à respirer; il faut que le sang coule sans s'arrêter. Un nouveau tau-

reau fut lancé dans Farène, puis un second, puis un troisième, jusqu^à six ; tous blessant et tuant des chevaux, recevant des coups de lance et des flèches, et tous immolés à la fin, comme le premier par Tépée du matador. Dans le nombre, quelques-uns, plus pacifiques, refusèrent le combat : on leur attacha des banderillas de feu; alors l'animal courait, fou de douleur, dans le cirque, secouant les flèches sur ses chairs grésillantes. Le triomphe de cette journée fut pour el ïato, qui pourfendit Tun des taureaux d'un coup d'épée ramené, ce qui est le comble de Tart. L'enthousiasme fut au comble. On lui cria : « A toi, le taureau ! » Etl'espada de couper l'oreille du taureau mort, en signe de propriété. Puis, comme les cris et les applaudissements redoublent, il jette celte oreille au milieu des bancs de Tamphi théâtre, et l'amphithéâtre se tait comme un chien famélique qui tient son quartier de proie.

Pour moi , j'étais repu bien avant le terme de la course ; j'avais assisté au spectacle le cœur et la gorge serrés; je suffoquais; et comment je me trouvai le lendemain à la môme place pour assister à la dernière journée des courses, c'est ce que je ne saurais dire, à moins de l'expliquer par celle férocité naturelle à l'homme dont je parlais tout à l'heure, par la curiosité

de savoir ce que pouvait être la corrida de femmes annoncée pour cette journée, et par le désir^ lecteur, de vous le raconter.

Je me trouvai encore une fois placé à côté de mon Espagnol. Le spectacle commença par une corrida fournie par les hommes ; mais les taureaux furent immolés par les matadors suppléants, qui firent très-mal leur besogne. L\in d'eux perdit jusqu'à sept coups d'épée dans le corps du malheureux taureau, qui, doit être tué du premier coup quand Festocade est bien appliquée. Alors les spectateurs de hurler, de montier le poing au matador, l'appelant chien, bourreau, et mugissant plus fort que le taureau. Et le matador était ahuri . Mon Espagnol me dit : « Vraiment, il semble qu'on ait décidé la mort de cet homme. Le matador n'a pas assez de tout son sang-froid dans le combat suprême ; celui-ci fait peut-être ses premières armes dans le rôle d'espada. Il est à la merci du taureau. » A ces paroles, je crus que j'allais assister à la mort d'un homme ; une sueur froide me courut par tout le corps. Le taureau fondit tête baissée sur le matador ; cette fois le matador^ sans essayer de faire usage de son épée, recula de côté, hésitant et pâle. Aussitôt mon Espagnol de se lever tout debout et de

s^écricr : Cubardr ! cobarde I le poltron ! Son intérêt pour le matador avait fait place à la colère : je vous l'ai dit, j^avais affaire à un amateur. Sur ces entrefaites, el Tato avait été aperçu dans les tribunes ; il était ce jour-là simple spectateur. El Tato ! El Tato! Ce fut imun cri général. El Tato fut forcé de descendre dans Tarène en costume de ville, et tua enfin le taureau à la place du malencontreux suppléant.

Les trois derniers taureaux devaient être combattus par des femmes. De cette dernière course je ne dirai que quelques mots. L^entrée de ces Andalouses au teint très-biimi causa un désappointement général qui se manifesta par d'insultantes risées. « Ce ne sont pas là des femmes ! » s'exclama derrière moi une affreuse vieille qui avait paru prendre grand plaisir à tout le spectacle. Et en effet, ces femmes en jupe courte et en tricot blanc, les unes à pied, les autres à cheval, étaient de si épouvantables sorcières, avec leur figure flétrie et terreuse, leurs yeux d'araignée féroce et leur sourire qui ressemblait aune blessure; elles étaient si horribles de taille, d'allures^ de costume et de visage, que le taureau lui-même en eut peur. Les dispositions prises pour cette course, en écartant toute idée de péril, enlevaient à ces malheureuses le seul intérêt qu'elles

pussent exciter. Le taureau avait les cornes tamponnées, et les banderillas étaient remplacées par de longues javelines. Au premier coup de tampon les femmes picadores furent désarçonnées et roulées dans la poussière; les autres, armées de leurs javelines et rangées sur nne ligne, un genou en terre, comme des sauvages à la chasse, attendaient le taureau. Quand Fanimal faisait mine de s'élancer, elles se couchaient tout du long; le taureau, ne pouvant s'arrêter, sautait par- dessus ces maillots étendus, labourant l'ai r de ses cornes inutiles, et, quand il était passé, les femmes lui jetaient leurs javelots. La célèbre Martina Garcia fut seule applaudie dans cette ignoble parodie d'un spectacle qui n'avait pas besoin d'être parodié. Elle égorgea deux taureaux haut la main, et obtint la permission d'emporter une oreille. Le dernier taureau fut tué par une étincelle électrique.

El le songe a fini par un coup de tonnerre!

Voilà ce qu'ont été les courses de taureaux à Bayonne, ou, si vous aimez mieux, à Saint-Esprit , car l'un et l'autre se touchent, et l'un ou l'autre pourrait être

jaloux. Pour moi, je ne pus manger pendant plusieurs jours (le la viande de boucherie.

A ce récit abrégé, mais fidèle, est-il bien nécessaire d'ajouter quelques réflexions? Pour faire condamner ce spectacle, ne suffit-il pas de Tavoir raconté? Je souhaite de tout mon cœur que la France laisse ce divertissement à TEspagne, où il est de tradition ; non, hélas ! que j'ose prétendre qu'il n'entrerait pas dans nos mœurs. La part bruyante que le public de Saint-Esprit et de Rayonne a prise à l'action, dans ces courses dont j'ai eu le malheur et le tort d'être témoin, me donnerait, je le crains, un démenti. Il faut considérer pourtant que cette représentation avait lieu au pied des Pyrénées, à la porte de l'Espagne ; j'ai peine à croire que le public de Paris soutiendrait toutes les parties de ce spectacle, qu'il supporterait surtout de voir ces chevaux si cruellement, si lentement torturés, et qui jouent le rôle de patients dans la lutte où ils pâtissent de la maladresse du picador. On conçoit que l'on s'intéresse à l'adresse et au sang-froid de l'homme aux prises avec une bête sauvage ; le danger qu'il court procure en outre une émotion violente qui fait l'affreux attrait de ce spectacle. Mais comment supporter sans horreur, sans ([ue la pitié se révolte dans notre àme, la vue de ces chevaux

qui vont, martyrs muets, promenant dans l'arène sous Péperon, soift le poignard du cavalier^, leurs entrailles fouillées par le taureau? On peut ne pas aimer les hommes, mais il n'est pas permis de haïr à ce point le cheval.

Que ceux qui aiment les spectacles où la vie de rhomme et des animaux est en péril fréquentent les champs de course, les hippodromes, les cirques. Ils ont de quoi se satisfaire. Parfois le cavalier s'y casse les reins, le cheval tombe pour ne plus se relever, les acrobates y font des sauts périlleux et des sauts mortels ; d'autres se suspendent à la nacelle des aéronautes, et on a la chance de voir un jour ou l'autre un de ces malheureux se fracasser la tête. Du moins, dans ces spectacles, le sang et la mort ne sont qu'un accident ; ils ne sont pas le but obligé, le dénoûment invariable comme dans une course de taureaux, où les animaux sont dévoués à une mort certaine, où l'homme luimême est en perpétuel danger de mort. On s'indigne des combats de gladiateurs chez les Romain?. De ces combats aux courses de taureaux, il n'y a qu'un pas. Les hommes y luttaient contre des bêtes féroces avant de se déchirer entre eux. L'amphithéâtre ne pouvait pas faire éclater plus de frénésie et de transports que

je n'en ai vus à Bayonne, et les femmes qui agitent leurs mouchoirs à la vue de l'homme blessé, du cheval éventré ou du taureau expirant, ne diffèrent pas essentiellement, il me semble, de ces vestales qui décidaient avec le pouce de la vie ou de la mort des gladiateurs.

Les courses de taureaux sont une véritable école de férocité. Le lendemain de la représentation, une feuille de Bayonne dénonça à Tindignation publique le fait suivant : Un cheval, après avoir figuré dans les courses et avoir été mis dans un état désespéré, fut traîné encore vivant, et la corde au cou, par une bande de gamins jusqu'au bord de TAdour et précipité dans le fleuve. La pauvre bête revient sur l'eau et nage vers le bord , on Técarte à coups de pierres ; elle revient encore : des mariniers lui assènent leurs rames sur la tête et le repoussent avec leurs gaffes : l'agonie du cheval dure ainsi plus d'une heure aux cris joyeux de la populace accourue sur le rivage. C'était le digne épilogue d'une course de taureaux.

Il y a des spectacles qui rendent l'homme plus doux, plus policé, sinon plus moral ; il y en a d'autres qui l'abrutissent: celui-ci est du nombre. Encore une fois, nous espérons que l'introduction des courses de tau-

reaiix en France n^est pas délinilive, et que Tautorité avisera. En Espagne, il est arrivé qu^en temps de disetle, le peuple s'est révolté, comme les Romains de la décadence, aux cris de Pan ij toros ! (du pain et des taureaux!) Est-ce lace que nous voulons? Le jour où un prince français, Philippe V, s'assit sur le trône d'Espagne, il manifesta si vivement son dégoût pour ce genre de spectacle, que la noblesse, qui jusqu^alors figurait dans ces luttes, dut y renoncer, et les arènes furent abandonnées au peuple. Voilà la tradition française qui nous paraît devoir être revendiquée. L^entrepreneur des courses de Bayonne a obtenu, dit-on, un privilège pour dix ans. Il nous semble que la loi Grammont souffre un peu de cette concession. Elle défend de maltraiter les animaux, et voici des chevaux qu^'on torture et des taureaux qu^'on tue en détail. L'entrepreneur me répondra que ce sont des taureaux espagnols ; mais le Code réplique qu'ils doivent bénéficier de la loi sur le territoire français.

Le soir de cette représentation , je revenais à Biarritz, et je songeais, chemin faisant, à des fêtes agrestes que j'avais vues quelques jours auparavant dans nos montagnes des Pyrénées. Des coureurs allaient chercher un drapeau planté sur un rocher dans la mon-

tagne, tandis qu^in autre 'pastour, dans la plaine, était occupé à ranger dans un panier un cent d^œufs disposés à terre de distance en distance. 11 était obligé de porter les œufs Fun après Tautre et d'avoir fini cette besogne avant que le drapeau ne fût conquis et rapporté par le plus beureux des coureurs. Quelle émotion parmi les villageois et le public , quand le coureur revenait, qu'il approcbait du but son drapeau à la main, qu'il ne restait plus qu'une couple d'œufs à placer dans le panier, et que la victoire flottait incertaine ! Puis c'étaient des jeunes filles qui, un coussinet sur la tête et une jatte pleine sur leur coussinet, luttaient de vitesse à la course. Mais il fallait ne rien renverser, et ce n'était pas seulement la plus agile, mais la plus adroite qui remportait le prix. Le souvenir de ces joutes innocentes et champêtres me fit l'effet d'un baume rafraîchissant. Le soir, sur la place de Biarritz, un improvisateur, sans autre appareil qu'une chandelle fumeuse^ posée sur une petite table, débitait des vers en plein vent. Les promeneurs faisaient cercle autour de lui. Contrairement au précepte, l'improvisateur composait avec rme facilité merveilleuse des vers difficiles. Cela n'empêcha pas que je pris un plaisir extrême à l'entendre. Je n'étais plus de l'avis de M. Théophile

Gautier : Mieux vaut la plus pauvre littérature qui sV dresse à l'esprit et nous rappelle que nous avons une âme, qu'un plaisir brutal , qu'un spectacle cruel qui nous le fait oublier.

Octobre 1855.

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