UN. PROFESSEUR DE COMÉQIE GRECQUE AU XIX« SIÈCLE
Les lettres vivent de critique et d'érudition, presque autant que d^'inspiration, dit M. F. Golin^ dans la préface de sa Clef de Vhistoire de la comédie grecque. M. Colin a raison. Cependant, dans notre léger pays de Fi'ance, les ouvrages d'érudition et de critique savante trouvent moins de faveur qu^en Allemagne. Les savants y recueillent l'épouvante autant que le respect ; on réserve sa sympathie pour les œuvres dites d'inspiration et d'imagination, môme quand l'inspiration ou rimagination sont absentes et qu'elles font défaut tout à fait. Il n'est pas de roman niais^ d'historiette chétive de quelque femme appliquée et sensible, qui ne trouve,
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avec un petit nombre de lecteurs fourvoyés, un mot d'encouragement arraché à la critique à force d'inipoi'tunités, et dont Tauteur ne sera point satisfait. Paraisse un ouvrage d'érudition originale et hardie, éclairant un point obscur de littérature, de philosophie ou d'histoire, il a bien des chances d'ptre jugé plus tard (pi'à son tour; heureux s'il obtient d'être jugé. Hélas ! c'est un peu mon procès à moi-même que je fais ici. Je ne sépare pas mon sort du vôtre, critiques dont la voix est toujours indépendante, mais parfois trop complaisante, tandis que votre silence ressemble souvent à un déni de justice ! Je retrouve sur ma table avec un remords cette Clef de l'histoire de la comédie grecque que j'y ai oubliée plus de six mois, au risque de la voir se rouiller, avant d'engager le public à s'en servir et de lui dire le nom de l'habile artisan qui l'a forgée.
M. F. Colin , professeur de 'littérature ancienne et doyen de la Faculté des lettres de Strasbourg, est un des hommes qui honorent le plus en France le haut enseignement. Auteur d'une excellente traduction de Pindare couronnée par l'Institut, fds de son travail et de ses œuvres, arrivé lentement sans aide ni protection, l)ar la voie des concours publics, à la position qu'il
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occupe aujourd'hui, M. Colin professe depuis de longues années à Strasbourg^ où il est entouré d^estime et dWectueuse considération pour son caractère autant que pour son talent. Homme intègre et modeste^ il est de ceux qui méritent d^autant plus les honneurs de la critique qu^ils font moins de bruit pour attirer les regards, n^'ayant de foi que dans leur travail et cherchant avant tout, comme le disait de M. Colin un de ses collègues, à se contenter eux-mêmes.
Pendant l'été de 1855, les professeurs de la Faculté des lettres de Strasbourg avaient transporté leur enseignement de rAcadémie à l'Hôtel de ville. L'Académie, malheureusement reléguée, comme pourrait l'être un établissement dangereux et insalubre, dans l'un des quartiers les plus reculés de la ville, n'avait jamais été fréquentée, comme elle l'est encore aujourd'hui, que par un petit nombre d'étudiants , auditeurs obligés,
rari nantes Les cours s'y faisaient pour ainsi dire
à huis clos. Les leçons de l'Hôtel de ville attirèrent au contraire sur-le-champ un public nombreux et sympathique. L'enseignement, sans se rabaisser, se popularisait. Il était résulté de cette simple innovation un heureux mouvement d'idées et comme une sorte de renaissance littéraire dans l'antique cité où enseigna
Brunck, où étudia Gœtlie, où les érudits et les bons professeurs, les hommes de science et de goût n'ont jamais manqué, mais où ils vivent aujourd'hui un peu trop à Técart, sans exercer une action suffisante sur le public. En province, la vie intellectuelle a besoin d'être entretenue par des efforts soutenus^ communs et habilement combinés. Les cours de l'Hôtel de ville étaient une de ces tentatives favorables, et dont les fruits ne pouvaient être qu'excellents. Nous ignorons encore aujourd'hui pour quel motif ces cours furent supprimés au bout d'un an. Était-ce par un formalisme étroit, en quelque sorte pour des raisons d'étiquette ? Craignaiton que l'enseignement universitaire perdît de sa dignité en sortant du sanctuaire académique? Appréhendait-on, prétexte plus spécieux, qu'il perdît de sa force et de sa solidité en se produisant à la portée d'un public plus mondain, et que les bonnes études fussent compromises ? Mais deux ouvrages ont répondu à cette appréhension d'une manière décisive, l'un et l'autre composés sur les leçons prononcées à l'Hôtel de ville , avec le plus d'éclat et de succès. De ces deux livres dont nous parlons, l'un est la Famille de M. Paul Janet, œuvre délicate de philosophie à la fois abstraite et familière, simple, mais élevée, que
rAcadémie a couronnée ; Taiitre , plus scolastique quoique sur un sujet plus littéraire , est ce travail à\me érudition patiente^ mais ingénieuse, que M. Colin a seulement le tort d'avoir appelé Clef de l'histoire de la comédie grecque , et auquel il aurait dû donner un titre plus simple : « Les origines de la Comédie grecque, » par exemple, ou « Introduction à l'histoire de là comédie grecque. »
Ce n'est pas que ce titre de Clef ne soit en quelque sorte justifié, en ce sens que M. Colin n'est pas un enfonceur déportes ouvertes. Outre qu'il nous introduit dans un monde toujours obscur^ celui des origines^ il a vraiment une clef, ou, si Ton veut, un fil. à lui, et il entre au théâtre grec par une porte nouvelle que Schlegel et le savant Meinecke, en Allemagne^ semblent avoir ignorée. La comédie sicilienne lui apparaît avec assez de vraisemblance comme l'aînée de la comédie grecque^ Épicbarme comme l'aïeul et le modèle de ce Ménandre, nouvellement et si bien mis en lumière par le» travaux de M. Benoît et de M. Guillaume Guizot. L'auteur remonte attentivement et méthodiquement le cours des faits et des idées qui^, vers la fm du sixième siècle avant notre ère, ont préparé la constitution du théâtre comique; il recherche dans les fictions de la
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mythologie la première origine de raction comique ; dans les cérémonies et les fêtes de la Grèce, dans ses danses, poésie miielte, les premiers éléments de la représentation théâtrale ; il interroge les éhauches grossières^ les plus anciens textes de Tart comique proprement dit^ et arrive ainsi à Epicharme. C'est Épicharme, né à Cos^ mais attiré à Mégare, en Sicile, par un prince ami des lettres, qui y invente et y installe la comédie, la vraie comédie, la comédie philosophique, la comédie de mœurs, antérieure à la vieille comédie athénienne et démocratique, antérieure à la comédie d'Aristophane et dont Ménandre ne sera plus tard que le restaurateur.
Jusqu'à présent^ les satires dramatiques d'Épicharme, dont aucune ne subsiste, passaient, au témoignage des anciens, et d'après les bribes qui nous en restent, pour avoir été surtout des parodies antireligieuses. M. Colin défend Epicharme de ce reproche d'impiété, et nous dit qu'il a trouvé « la philosophie dans le comique, et le comique dans la philosophie. « Pour ce qui est des droits de priorité d'Epicharme dans l'invention de la comédie, ils paraissent assez bien établis, et M. Colin est d'accord avec Aristote, qui dit dans sa Poétique : a La comédie, dans le principe, at-
tira peu Tattention. On sait seulement qu^Épi charme et Pharius inventèrent la fable comique. Cette partie est donc d^origine sicilienne. » Sur le caractère prétendu général de la comédie d'Epicharme, sur ses mérites propres, Aristote ne dit rien^ et M. Colin semble en savoir plus que lui. Mais, direz-vous, où M. Colin a-t-il pris des informations ? Il nous refait un Épicharme de pied en cap. Et pourtant le texte du poète n^a-t-il pas péri? En reste-t-il seulement une comédie, un acte, une scène ? Douze cents vers au plus de fragments décousus^ et des titres. Comment donc M. Colin s'y prend-il pour distinguer dans Épicharme c( la poétique de conception» et « la poétique d'exécution?» Comment Irace-t-il ainsi Tidéal d'Épicharme avec aussi peu d'hésitation que s'il s'agissait d'un poète d'hier ou qu' Épicharme eût fait sa préface de Cromwell ? « En rehgion, opposer tout en plaisantant la piété sincère aux folies superstitieuses; en morale, la droiture de la vertu aux travers du vice ; en philosophie, les lois de là conscience et les recherches du bon sens aux utopies de l'imagination^ aux rêveries spéculatives; en fait d'art et de httérature, le goût d'une simplicité sévère à la licence des idées et à l'enflure du style. » Un beau programme! et que M. Colin, s'il ne
Ta pas trouvé clans Épicharme^ était Lion capable do trouver dans son imagination et de lui prêter. Mais M. Colin va plus loin. Il faut, par Hercule ! qu^il ait assiste à la représentation des pièces d'Épicharme. Nonseulement il nous raconte tout au long le plan et l'ordonnance de chaque comédie, même quand il n^en peut citer textuellement que le titre; non-seulement il en fait ressortir les tableaux et les situations comiques, et nous fait entrer jusque dans le secret des procédés de composition du poëte; il décrit encore le théâtre matériel , les décorations, les acteurs et les spectateurs. M. Colin a-t-il vécu par hasard au temps d^Epicharme ? Par la grâce de la métempsycose, Epicharme est-il le même que M. CoHn ? Non ; je ne crois pas qu^il faille admettre aveuglément tout ce que le savant et ingénieux professeur, qui n'a pas retrouvé les comédies perdues d'Épicharme, nous affirme sur elles en exprimant, des fragments et des titres qui nous en restent, tout et même un peu plus que tout ce qu'on en peut tirer. IMais ce que je sais, c'est qu'on le suit avec un vif intérêt dans ces inductions hasardées^ se donnant le plaisir difficile de Cuvier, essayant de reconstituer à force de science et d'art, d'esprit et de passion^ une belle statue gréco-sicilienne , une statue vivante de
poëte dont le temps n'a laissé que le nom et quelques débris. On est touché de celte patience et de cet amour du beaU;, on sourit h cette imagination rétrospective qui évoque le passé et anime l'érudition. Quel Grec passionné et convaincu que celui qui a écrit l'excellent chapitre sur la danse grecque^ le meilleur de tout le livre ! Chez les Grecs^ la danse était un art très-complexe et très-complet ; il a été aussi le premier des arts et il a précédé la poésie. Les différents mouvements de danse, comme Ta très-bien montré M. Cohn, ont été Forigine des différents mètres de la prosodie grecque. M. Colin en vient à désirer un traité de versification illustré par des figures de ballets grecs, et Tintroduction d'un maître de danse dans les classes où Ton apprend la versification grecque et latine. Proposition étrange^ il le reconnaît lui-même, mais qui aurait Tinappréciable avantage de faire bien connaître les commencements de Fart grec. Ke disputons pas à l'excellent professeur son innocente utopie : citons-le plutôt.
« L'idée d'un traité de versification illustré, bien (( que très-étrange, me semblerait naturelle. Au-des- « sous du vers pyrrhique, je représenterais Castor et « Pollux exécutant à Sparte la danse guerrière qu'ils « ont instituée avec l'inspiration de Minerve; aii-des-
« SOUS du vers Irocha'iqiie , la danse du dieu du vin el « de ses favoris, qui procèdent habituellement par la « ligne courbe ; au-dessous du vers ïambique , la lutte (( cadencée d^Apollon contre le serpent. Le vers spon- (( ddique serait surmonte d'un pontife portant majes- « tueusement les choses saintes autour d^un autel ; « les vers dactylique, d^une troupe de dactyles et de « corybantes sautant bruyamment près de Tasile qui (( prote'ge le berceau de Jupiter. Et pourquoi ne fe- « rions-nous pas mieux encore ? Pourquoi le maître de « gymnastique n^entrerait-il pas un jour avec flûtes et « violons dans les classes d'humanités, pour donner « aux disciples une leçon de versification en action ! « Où serait le mal si nos écoliers entendaient retentir « ces paroles si connues à Sparte : « En avant, jeunes « gens ! Posez les pieds l'un après Tautre, divertissez- « vous bien ! » Cela serait comique, oui, mais cela « n'en expliquerait que mieux les origines de la comé- « die grecque. »
On n'est pas plus pénétré de son Sujet. Ah ! on peut le trouver comique aussi et quelque peu naïf ce savant qui en Tan de grâce 1857 s'emploie avec ce zèle et cette passion au service des idées grecques, comme un autre mieux avisé pourrait se consacrer aux idées napoléon-
niennes , et qui souffrirait volontiers pour ses idées le martyre de Texil, pourvu qu'on Teût voté sur destîoquilles comme à Athènes. Oui, on peut le trouver plaisamment détaché des choses de ce monde, mais cette animation dans la science désintéressée n'a-t-elle rien de touchant et ne mérite-t-elle pas qu'on l'estime à son prix ?
Au lieu du traité illustré et du professeur de poésie dansée, sil faut se régler sur les Grecs, je proposerais plutôt une fois dans l'année, et pour un jour seulement, une sorte de liberté absolue de la presse, pour imiter la liberté des fêtes de Bacchus, si parfaitement décrites par M. Colin. L'indépendance de la parole, des danses et des chansons y allait jusqu'à la licence. Mais c'était une soupape heureuse d'où s'échappaient, avec le trop-plein des passions mauvaises, les plaintes longtemps étouffées. La soupape était bien vite refermée, car la liberté absolue ne peut tout au plus durer qu'un jour, et tout rentrait ensuite dans l'ordre accoutumé. C'était l'outre des tempêtes qu'il ne faut pas tenir ouverte, mais qu'il faut savoir entr'ouvrir quelquefois. Quelle connaissance ils avaient, ces Grecs, de la nature humaine ! Je n'insiste pourtant pas sur ma proposition ; je reconnais qu'elle soulèverait plus d'op-
position et pourrait inspirer plus de frayeur que colles du cours de poésie gymnastique rêvé par M. Colin.
Je ne quitterai pas le médium d^Épicharme sans lui faire quelques critiques. Il a les défauts de ses qualités. 11 est trop Grec. Son idéal est élevé^ et c^est assurément un disciple de Platon qui a pu donner cette belle définition des créations de Fart : « Composer une œuvre d'art et de génie, c'est à une époque de sa vie recevoir un regard de Dieu dans son àme, le saisir, le comprendre et en être si heureux, que l'on travaille à perpétuer pour soi et pour les autres la science et le bonheur d'un instant. » Mais si M. Colin est de l'école de Platon pour la conception, il est, dans l'exécution, pour parler comme lui^ un peu trop de l'école d'Aristote. Sous prétexte de se rendre une raison exacte des choses et de mettre de l'ordre dans ses idées^ il fait des catégories, il divise, il décompose à perte de vue, il définit à l'infini. Savez -vous ce que c'est qu'une représentation, un spectateur, un acteur? Oui, sans doute; eh bien ! c'est égal, l'auteur va vous l'expliquer. Vous vous permettez de rire ? ^— Qu'est-ce que le rire? C'est encore un examen que le professeur vous force à passer avant d'aller plus loin. Il ne vous permettra pas de
mettre un pied devant l'autre sans avoir ainsi assuré le
terrain. L'auteur oublie ici qu'il ne parle plus à des écoliers, mais au public. Son analyse^, avec tout cela^ ne va pas toujours au fond des choses. Dans une trop longue introduction, où il expose ses vues sur le théâtre et sur la comédie en général^ il reste plus souvent qu'il ne le croit à la surface et pour ainsi dire à la fleur des choses et des idées. Diviser le drame en drame intérieur et en drame extérieur, en drame instinctif et en drame savant ; trouver dans le comique un élément sérieux et un élément riant , une partie de risible et une autre de ridicule, c'est moins de la philosophie que de la botanique appliquée à la littérature ; en tout cas, si c'est de Vobjectif et du subjectif allemand, ce n'est pas du pur atticisme. Cet appareil scolastique embarrasse la marche du livre, lui donne une tournure légèrement provinciale et refroidit la verve chaude qui l'anime. Tel qu'il est toutefois, je ne sais pas si je voudrais rien changer à ce livre de M. Colin. Il a un air à part^ et il emprunte justement sa physionomie orignale à ce mélange de verve passionnée et d'abrupte pédagogie, à ce parfum d'antiquité uni à l'odeur de l'école^ à ce haut idéal bardé d'inutiles et pénibles formules. On sent qu'il y a un cœur et un caractère sous cette cuirasse de docteur!
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C'est là sans doute ce qui fait que M. Colin a pu retenir pendant \m an un public en partie mondain et féminin attaché à sa parole avec ce sujet sévère sinon aride : les origines de la comédie grecque, a lie public s'en est accommodé, dit l'auteur dans sa préface ; il sentait que ces idées grecques, après lout se lient à ce qu'il y a de plus sensé et de plus délicat dans les lettres^ dans les beaux-arts, dans la civilisation; il s'est ému parce qu'il s'est reconnu. » Nous ajouterons : il s'est ému aussi parce que, dans le docte professeur, il areconnu un homme. Le cours a été suivi, le livre aussi sera lu et goûté. Intéressant pour tout le monde, il sera particulièrement apprécié par les hellénistes et les lettrés. Si l'introduction, nous l'avons dit, est un peu longue, si ce qui concerne Épicharme est ingénieux, mais conjectural, le chapitre des origines de la comédie grecque, un tiers du livre, est traité à fond ; c'est un travail achevé et solide, plein d'aperçus neufs, justes, intéressants. M .Colin n'a pas trouvé de textes nouveaux, mais il les a tous interrogés. Des faits épars ont été par lui rassemblés, des faits oubliés remis en lumière, des erreurs recli liées. Nous n'avons pas sur la comédie grecque un ouvrage approfondi et complet tel que les belles études de M. Patin sur les tragi({ues; quelqu'un
entreprendra peut-être d^élever ce temple de la comédie grecque; mais dès à présent M. Colin, et c'est son honneur, en a préparé le portique.
Lorsque Trésor des Fèves (celte graine féerique de Charles Nodier est emmagasinée dans le Nouveau Magasin des Enfants) a fait sortir de terre son palais miraculeux, il n^a rien de plus pressé que de visiter sa bibliothèque. « Ce qu'il y a de plus exquis dans la littérature, dit Tauteur, et de plus utile dans les sciences humaines, s'y trouvait rassemblé pour le plaisir et Tinstruction d'une longue vie, comme les aventures de Tingénieux don Quichotte de la Manche, les chefs-d'œuvre de la Bibliothèque bleue, de la fameuse édition de madame Oudot ; des contes des fées de toute sorte, avec de belles images en taille-douce ; une collection de voyages curieux et récréatifs, dont les plus authentiques étaient déjà ceux de llobinsou et de Gulliver ; d'excellents al-
1 Le Xouvean Magasin de:i Enfants.
manaclis pleins d'anecdotes intéressantes et de renseignements infaillibles sur les phases de la lune et les jours propres aux semailles ; des traités innombrables, écrits d\me manière fort simple et fort claire, sur l'agriculture^ le jardinage, la pêche à la ligne, la chasse au fdet et Tart d'apprivoiser les rossignols ; tout ce qu'on peut désirer enfin quand on est parvenu à connaître ce que valent les livres de l'homme et son esprit : il n'y avait d'ailleurs point d'autres savants, point d'autres philosophes, point d'autres poètes, par la raison incontestable que tout savoir , toute philosophie, toute poésie sont là, ou ne seront jamais nulle part, c'est moi qui vous en réponds. »
Ces lignes si doucement railleuses que traçait la plume d'or de Nodier dans une veine de poétique enjouement sont au fond plus sérieuses et plus près de la vérité qu'il ne semble. Je crois que Nodier était convaincu. Qu'est-ce que la science et la philosophie, je vous le demande , et les livres de l'homme et l'expérience elle-même de la vie ont ajouté pour notre bon- : heur à ce que nous avaient appris les livres de l'enfant? Le plus clair de leur œuvre, c'est d'avoir soufflé sur ces imaginations merveilleuses, sur ces beaux mensonges qui ont enchanté notre jeune âge ; c'est de nous
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y avoir à jamais rendus insensibles en nous empêchant d'y croire. La Fontaine a dit :
Si Peau-d'/in^ m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.
Il aurait dû ajouter : Mais je n'y croirais plus. Hélas ! quand la barbe a poussé^ elle est bien ébranlée la foi aux bonnes fées, au génie du bien qui triomphe du mal, à la force vaincue par la justice ; on n'y croit plus à la vertu crachant des diamants, au vice mâchant des couleuvres^ à Cendrillon épousée par un prince.
La vie brutale nous a désabusés. Peau d'Âne nous fait encore plaisir, mais quelle différence ! C'est un plaisir tout de souvenir. Nous nous reportons par la pensée au temps où nous l'avons lu ou entendu pour la première fois, où, sans être lassé, nous l'avons relu et redemandé pour la centième. Comme ils frappaient fortement, ces contes ingénus, notre imagination toute neuve ! Qui nous rendra ces joies, ces terreurs, ces curiosités, ces indicibles émotions de notre enfance fraîche et vierge ? Comme certaines phrases , certains mots s'allumaient pour nous d'une flamme étrange, prenaient un sens pénétrant ! Vous vous souvenez de « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? » Quel tocsin ? Notre
impatience était égale à celle de la temine de Barbe- Bleue. Et comme nous les retenions sans les comprendre, ces mots du vieux parler^ par exemple ceuxci de la mère-grand au Petit Chaperon Rouge : « Tournez la bobinette, la chevillette cherra. »
On ne savait pas bien ce qtie c'est qu'une bobinette, une chevillette qui cherra, et Ton ne prenait pas la peine de le demander. Pour l'imagination enfantine, les mots insolites sont eux-mêmes des féeries et font partie du merveilleux de la fiction. Tout est mystérieux, tout est sacré, tout est article de foi. Quand l'enfant vous dit, de sa petite voix de clochette : « Encore une histoire ! une antre J ou bien la môme ! » et que vous reprenez la môme, d'un effet toujours irrésistible, ne vous avisez pas d'y rien changer, il vous redresserait vivement, car ce que vous lui avez raconté, il l'a cru de toute son âme, jusqu'aux moindres détails, auditeur convaincu, passionné !
On dit souvent qu'un écrivain, dans l'intérêt de sa gloire, doit avoir en vue les femmes ; vraiment, quand j'y songe, on ferait mieux d'écrire pour les enfants. Dans la jeunesse et dans l'âge mûr, on lit un roman avant de s'endormir; il est rare qu'on ne s'endorme pas, et l'on oublie le roman en se réveillant. Il s'eîface
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de la iiiéinoire devant la complexité et les préoccupa tions de l'existence.. Mais les romans de l'enfance, avec quelle profondeur ils se gravent dans le cœur ! Ils s'emparent de l'enfant tout entier, ils le suivent en rêve, ils s'inscrivent comme des événements véritables sur la page blanche de sa vie. Avez -vous songé aussi à ce (pi'est « un auteur » pour un' enfant^ quand déjà, il est vrai, sa croyance n'est plus entière et qu'il sait que les histoires ont été écrites pour son plaisir? N'est-ce pas lui qui décerne la pure gloire et cette couronne d'admiration que les hommes n'accordent à leurs semblables, à leurs contemporains surtout qu'en la trempant dans un peu de vinaigre? « X. . . est un grand poëte^ mais c'est un orgueilleux ou un fou, ou il a jeté sa fortune aux (luatre vents, ou il a fait du mal à l'État. » Voilà ce que l'on dit quand on est homme. Nos statues les plus admirées ont des pieds d'argile, et l'on ne peut s'empêcher de les voir, quand la malignité ne trouve pas doux de les regarder. Mais pour l'enfant, quel être magnanime, idéal, surnaturel, parfait, un auteur! Ah! si j'avais seulement pu rencontrer, quand j'étais petit, Jules Janin ou Edouard OurliaCj l'auteur de si jolies histoires dans le Journal des Enfants, l'historien du Prince Coqueluche, que l'intelligent éditeur n'aurait eu
garde d^oublier dans son nouveau Magasin des Enfants, Lui-môme P. -J. Stahl^ de son nom d'éditeur, et de son vrai nom J. Hetzel , il n^avait pas encore écrit Tom Poucs, ni 0. Feuillet Polichinelle^ récits enjoués et charmants, qui, sans préjudice de ce que les auteurs peuvent inventer pour les grandes personnes, les rend illustres et populaires, et met à leur front une auréole aux yeux des générations âgées de douze ans. Voilà la gloire, sans ombre et sans tâche! Voilà la gloire ! Écrivez pour les enfants.
Ce n^est pas chose aussi aisée qu'on pourrait croire d'écrire pour les enfants. Cela impose une responsabilité. La première condition est de les connaître et de les aimer^ pour que les contes qui les amusent ne les corrompent point^ et au contraire servent à leur éducation morale ; car il ne doit pas y avoir de trêve dans l'éducation , môme quand l'enfant joue ou qu'il lit pour jouer. Sous ce rapport, la littérature de l'enfance est plus parfaite en Angleterre et en Allemagne que chez nous. Les Anglais, qui ont inventé Robinson, n'oublient jamais d'enseigner quelque chose d'utile, et les Allemands de moraliser en amusant. Les petits volumes de miss Edgevvorth, popularisés chez nous par madame Belloc. sont un trésor d'instructions familières; les
contes (lu chanoine Schmidt, les paraboles un peu trop mystiques de Krummacher sont avant tout des contes moraux. Il y a plus d'imagination, plus de caprice dans les conteurs français , mais leur morale est moins sure. Perrault laisse bien à désirer. L'accord final de la vertu et du bonheur a beau être parfait, il ne faut pas que les enseignements soient équivoques dans le cours de Thistoire. Le Petit Poucet, par exemple, est un héros d'industrie, de présence d'esprit et de savoir-faire ; mais c'est un roué : il se cache derrière l'escabellepour écouter ce que disent les parents ; il va escroquer, c'est le mot, la fortune de l'ogresse sous prétexte d'une rançon à payer pour l'ogre qu'il raconte avoir été pris par des voleurs. On admire la finesse du Petit Poucet, oui, mais que dire de son ingratitude pour la bonne ogresse qui l'a protégé, et dont il a déjà sans pitié laissé égorger les sept filles pour se sauver lui et ses frères ?
Dans les contes modernes et même dans les plus accomplis qui aient été faits depuis Perrault et dont on trouve une bonne partie dans le Nouveau Magasin, on pourrait reprendre des défauts analogues ; mais il y en a un de plus, c'est le manque de naïveté. Nodier est exquis de langage et d'une ravissante imagination ;
mais la naïvcU', c'est à peine s'il y arrive dans le Chien de Brisquet. La plupart des auteurs qui écrivent pour les enfants veulent avoir trop d'esprit. Ils se complaisent dans les linesses , dans des traits plus ou moins philosophiques qui ne s'adressent pas à l'enfant et qui visent par-dessus leur tête aux grandes personnes. Perrault est simple, bref, plein de naturel ; il s'efface pour laisser parler les événements ^ c'est par ce détachement de lui-môme qu'il frappe si fort l'imagination ; c'est par cette simplicité que le fils de celui qui avait si chaudement pris parti contre les classiques, dans la querelle des anciens et des modernes, reste un maître classique dans la littérature enfantine. Perrault a de l'humour ; il est fin, mais il ne raffine pas. Ainsi, quand le Chat-Botté a fait la fortune de son maître et vit avec lui de bombance dans le palais du roi, « il ne courut plus après les souris que pour se divertir, » dit l'auteur. Yoilà une finesse de Perrault : elle est charmante et pleine de bonne humeur. On est plus quintessencié que cela aujourd'hui. Peut-être que les auteurs s'aiment trop eux - mêmes et n'aiment pas assez les enfants. Quelques-uns, sans y mettre de prétention, font sourire par leur ignorance complète du jeune âge et de ce qui peut j)laire aux imaginations auxquelles ils s'a-
dressent. Dans la petite histoire de Touy-saiis-soiny nous voyons que le jeune Tony, corrigé, ramassa j)ai' terre un billet de quarante mille francs sans lequel son oncle était ruiné. Quarante mille francs, le beau chiffre ! On ne ramasse pas tous les jours quarante mille francs. Mais qu^est-ce que cela fait, des billets de mille francs à un enfant ? qu'est-ce que cela a de féerique pour lui ? Le conte, on l'aurait deviné, est signé de l'auteur de César Birotteau, Occupé à peindre la Comédie humaine. il n'avait pas eu le temps de beaucoup regarder les enfants, bien qu'il rêvât d'en avoir deux quand il serait riche, avec une calèche, parce que, disait-il, « les enfants font bien sur le devant d'une voiture. »
Pour ce qui est de narrer aux enfants des histoires d'enfanls, Stahl est plus fort que Balzac. Il n'est pas exempt de mièvrerie; mais il est doux, poétique; il aime, on lèsent, les petites tètes auxquelles il s'adresse, et il mêle à la grâce spirituelle une note tendre qui va au cœur. « Quant à ce qui est de compter, écril-il, en faisant l'histoire de Tom Pouce, un parent du Petit Poucet, on peut dire qu'aucun enfant ne comptait mieux que lui : il savait ses quatre règles , et s^il y en avait eu plus de quatre à apprendre, il les eût apprises
également. Je n'ai pas encore parlé de la voix de Tom.
Aussi est-il bien temps que je dise que cette voix était la plus aimable et la plus flatteuse qu'on pût entendre;, mais si faible^, si faible qu^il fallait y être bien babitué, avec Toreille aux aguets, pour ne rien perdre de ce qu^il disait. Sa mcre^ par exemple, distinguait aussi bien chacune de ses paroles que s'il eût eu une voix de tonnerre, et d'ailleurs à force de s^aimer^ ils s^entendaient tous deux au point qu'ils n'avaient pas besoin de parler pour se comprendre, et qu'il leur suffisait de se regarder. »
Il y a là une grâce de sentiment qui ne se trouve pas chez Perrault. On la trouve aussi chez Georges Sand^ et vous la verrez en lisant les aventures de Gribouille. Car vous lirez le Nouveau Magasin des Enfants , et si vous ne voulez pas le lire, si vous préférez les malheurs de Fanny et les aventures de madame Bovary, vos enfants le liront et reliront pour vous. C'est une vraie bonne fortune que ces trois beaux volumes venant au moment des étrennes. Rien n'y manque. Des artistes consommés ont suivi d'un fin crayon toutes ces féeries, toutes ces histoires, et les ont embellies à leur caprice. Bertall a brodé de spirituelles vignettes le spirituel Polichinelle de M. Feuillet; Maurice Sand, Tony Johannot ont couvert de jolies et sentimentales illustrations
les contes de Ch. Nodier^ de Léon Gozlan, d'Alexandre Dumas , de la BédoUièrc. Meissonnier lui-même a ajouté d^adorables petits dessins aux douceurs de l'île des Plaisirs j de Fénelon.
Donnez donc ces contes à vos enfants, heureux parents î Apportez ces chansons aux joyeux et chers oiseaux qui s'ébattent dans votre cage. Donnez-les à dévorer, ces poèmes, à vos petits poômes blancs et roses, à ces poëmes vivants , ouvrages charmants et prodigieux. Car les garçons et les petites filles que vous pressez dans vos bras paternels sont des prodiges, n^estce pas? Vous en êtes convaincus , et j'en suis sûr : pareille chose m'advint. o La première action de ma vie, dit Edgard Poë, fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma mère vit cela et m'appela un génie; mon père pleura de joie ! »
Décembre 1859.
JANE EYRE , OU LES MEMOIRES d'uNE INSTITUTRICE
Un de nos confrères annonçait, il y a quelque temps, la mort cFune femme, auteur de deux ou trois romans célèbres en Angleterre , qui faisait de beaux livres comme on fait de belles actions, en se cachant, et n'a livré à la renommée que le pseudonyme de Currer Bell ^ 1/ Angleterre peut^ à bon droit, s^enorgueillir de ses romanciers. Chez elle la littérature romanesque , depuis Walter Scott jusqu^au moderne et populaire Charles Dickens, s^est transformée sans dégénérer, et ses romans ont, pour Tordinaire, une portée morale qui ne semble pas précisément le souci dominant de nos romanciers français. En France, de plus, à l'heure
^ Son nom est mistress Bronle.
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présente, on dirait que le genre est épuisé. Des auteurs d'esprit et de talent se dissipent en menues nouvelles; les seuls romans qui se publient encore en abondance sont des œuvres sans nom et sans écho ; elles pleuvent et croupissent dans les marécages du cabinet de lecture.
Nous ne voulons pas faire de théorie, ni examiner ici les causes de cette décadence du roman en recherchant d'une manière abstraite avec quels éléments on pourrait le régénérer. Un exemple vaut mieux qu'une théorie : nous allons citer un exemple. Nous allons raconter Jane Eyrc, le plus parfait des trois romans laissés par Currer Bell, le diamant le plus précieux de son héritage. C'est une histoire intéressante avec simplicité, émouvante et pleine de péripéties, mais surtout de péripéties intérieures, de celles qui se passent dans le cœur, saisissante par la peinture des caractères , par la vérité, par l'observation de la vie, et par-dessus tout d'une hauteur de sentiments, d'une saveur morale et fortifiante qui semble comme le parfum concentré de ce beau livre.
Jane Eyre est une pauvre fille déshéritée en naissant. F]lle n'aura ni la beauté ni la fortune ; elle n'a reçu de quelque fée ^enue trop' tard qu'un cœur et
une intelligence d'élite unis à une énergie indomptable. Elle ])ortera dans sa frôle poitrine unç grande âme.
Fille d'une noble héritière et d'un ministre protestant, elle expie de bonne heure ce que Torgueilleuse famille de sa mère considère comme une mésalliance. Orpheline et recueillie par cette famille, elle devient le souffre -douleur de son cousin , l'enfant gâté de la maison. Aucune brutalité ne lui est épargnée par cet affreux John Read, le cauchemar de ses jeunes années. Sa tante, la mère de ce garnement, la hait, et il faut qu'elle subisse les injustices de la mère comme les cruautés de l'enfant. Le premier chapitre de l'histoire de Jane Eyre , racontée par elle-même, est consacré tout entier à ces souvenirs du premier âge. L'auteur a su y intéresser par le naturel, et en faire un tableau plein de vérité. Ces incidents insignifiants, que l'imagination grossit, ces profonds chagrins, ces grandes terreurs qui composent comme les mémoires de l'enfance, et que l'on n'oublie pas, même quand on est loin dans la vie, sont retracés dans le livre de Currer Bell avec la fidélité et la finesse d'analyse qu'on trouve particulièrement dans les bons romans anglais.
Après avoir supporté ces premiers cl\agrins avec une
iiilrépide licrlé où se révèle déjà son caractère^ Jane Kyre, devenue de plus en plus odieuse à sa tante, est envoyée par elle à Lowood dans une école de charité, asile humide, malsain, où les enfants sont décimés comme dans une maremme, et que l'on peut considérer, sur la foi de Tauteur, comme un médiocre échantillon des établissements philanthropiques de nos voi sins. C'est dans cette maison que Jane passe huit ans de sa vie. Élève, puis sous-maîtresse, elle a acquis, grâce à une rare intelligence unie à une forte volonté, plus de talents quil n'en faut pour être, en sortant de Lowood, gouvernante d'une jolie petite tille, près de laquelle elle vivra sans joie, mais aussi sans souci du lendemain. Son élève est la fille naturelle de sir Rochester, riche seigneur anglais, possesseur de plusieurs grands manoirs. Celui dans lequel Jane est installée est entouré d'un mystère qu'elle ne peut parvenir à comprendre. Une vieille dame dirige la maison. Sir Roches ter n'y fait que de rares et courtes apparitions. Jane ne le connaît pas. Un jour, se promenant sur la route qui va du château à la ville, elle aperçoit un cavalier qui se dirige au galop vers le manoir. Il tombe de cheval, et ?e blesse légèrement, f/humble gouvernante lui offre ses soins, et se voit repoussée d'assez
mauvaise grâce. Lorsqu'elle reparaît au salon, le cavalier inconnu est devant elle^ et s'appelle M. de Rochester.
Si le repos était le bonheur, plus facilement que toute autre, avec sa douce et gracieuse élève^ Jane, si maltraitée jusqu'alors, se fût trouvée heureuse à Thornfield. Pourtant il y avait là des heures cruelles. «L'action^ dit-elle, me manquait comme à tant de pauvres êtres silencieusement révoltés contre leur destinée , complète en apparence et digne d'envie. Personne ne sait combien chaque jour le ciel enregistre d'insurrections individuelles, d'émeutes à Imis clos, de rébellions intimes, et surtout parmi ces femmes si soumises en apparence et que l'on a jugées bonnes seulement à faire de la pâtisserie, à jouer du piano, à broder des pantoufles, tandis que du milieu de leurs petits travaux elles lancent vers le ciel mille et mille protestations désespérées.» Bouillante imagination, forte intelligence, activité sans aliment^ tendresse privée d'objet, conscience haute et rigide, voilà Jane Eyre. Avec une nature d'élite, une âme passionnée, elle est emprisonnée dans un cercle étroit d'occupations monotones où elle tourne sans espérance.
Mais la scène a changé. Dès sa première entrevue
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iiNoc son maître, un éclaira illuminé la vie de Jane Kyre. Elle reconnaît en lui un cœiu* généreux^ une intelligence sœur de la sienne. Pourtant sir Rochester demeure brusque et original; il a gardé cet air rébarbatif et presque sauvage qu'il avait le premier jour où ils se sont rencontrés, elle lui offrant son bras pour le soutenir, lui se débattant dans ses étriers et renvoyant au diable. Le plus souvent taciturne et toujours fantasque dans ses courtes conversations avec elle, il cache sous im air d'ironie Tintérct qu'elle lui inspire. L'esprit, les talents de Jane le captivent ; mais il paraît vouloir se défendre de cet attrait et tenir à garder ses distances. La réserve fière de Jane désarme ces hauteurs. Bientôt elle n'est plus aux yeux de sir Rochester une simple gouvernante; c'est une amie qui a trouvé l'art de dérider son front soucieux. Lui qui ne faisait que de rares visites à sa fille, dont il n'est à vrai dire (jue le père problématique, il reste maintenant un mois entier au château, Jane a fait ce miracle ; elle aussi est enchaînée; déjà elle aime sans le vouloir ni le savoir cet homme au teint basané, au front large et sévère, à l'aspect peu engageant, et qui est loin de réaliser au physique ce qu'on appelle un héros de roman. Au bout
<lc peu de temps , Jane^ entrant plus avant dans la
conliaiice de son maître, reçoit de lui quelques coulidences sur le passé; elle apprend ses ennuis, ses dégoûts, ses erreurs, le résumé d\me vie opulente et oisive, subie plutôt que choisie par une nature ardente et généreuse, capable de belles choses et réduite maintenant à regretter ses fautes. Mais sir Rochester n'a pas tout dit.
Un événement singulier vint traverser le début de cette intimité paisible en offrant à Jane une occasion de signaler son dévouement à son maître. Une nuit, tandis que de vagues chimères la tenaient doucement éveillée, elle entend un rire strident, étrange, dont Técho se prolonge sous les murs du vieux château. Effrayée, elle se lève. Une odeur de fumée la suffoque : le feu est dans la chambre de sir Rochester. Jane y court, le réveille, l'arrache à une mort certaine. Elle veut appeler les domestiques, mettre sur pied toute la maison. Rochester s'y oppose; et après avoir lui-même étouffé le feu, il recommande à Jane le silence sur cet incident , sur ce qu'elle a vu et sur ce qu'elle a entendu. Jane obéit. Agitée , mais contiante, elle attend la lin de la journée, qui amène d'ordinaire l'heure des causeries expansives. Cette fois elle saura , il faut qu'elle sache le mystère qui
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pèse sur cette maison, le secret qui jnel une onihre doulouieuse sur le front de sir Rochester; il lui diia la cause de cet incendie donl il a paru si [)eu étonné; il lui doit une entière coniiance maintenant; et en songeant aux tendres paroles (piil mêlait à ses remerciements, en l'appelant son ange sauveur, peut-être Jane, dans le fond de son cœur, attend quelque chose de plus.
Mais le soir vient et sir Rochester est parti pour quinze jours. Il est allé rendre visite dans un château voisin à une jeune et belle héritière qui lui est pres([ue fiancée. En apprenant cette nouvelle, Jane veut fuir. Au coup qu'elle en ressent elle voit clair dans son propre cœur ; elle y découvre les espérances qu^elle n'avait osé s'avouer à elle-même, et elle comprend (jue ces espérances étaient folie. Elle, sans beauté, sans fortune, sans naissance, a pu rêver la conquête enviée d'un homme auquel son misérable sort l'a attachée par des liens mercenaires ! Non, elle ne fuira pas, elle restera. Pour la punir de son orgueilleuse espérance, elle verra cette belle créature , digne sans doute de ■ tout l'amour de son maître, anéantir jusqu'à la dernière de ses illusions. Elle demeure en effet, et voit venir sa rivale, (/'est une belle miss à l'intelligence vul-
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gaire et au cœur sec, mais dont les traits et les épaules irréprochables forment un contraste écrasant avec la physionomie irrégulière et l'apparence chéti\e de Jane Eyre. Silencieuse, timide, résignée, Jane assiste à toutes les fêtes que sir Rochester donne dans le château à sa iiancée. Il ne fait plus attention à elle. Au bout de six semaines, la brillante société de Thornfield quitte le château. Jane est étonnée de ne pas voir sir Rochester la suivre. Les projets de mariage n^aboutiraient-ils pas? Une secrète espérance remplit de nouveau son cœur. Rochester vient lui-même la détromper. Il lui annonce son prochain mariage et la nécessité où il est de mettre au couvent la petite élève de Jane, ne pouvant donner pour fille adoptive à sa femme l'enfant très-peu légitime d'une danseuse française. Il faut donc que Jane cherche une autre place ; M. Rochester, content de ses services, l'aidera lui-même à la trouver. Jane croit écouter son arrêt de mort : elle reste calme pourtant; mais quand Rochester ajoute à son congé quelques affectueuses paroles, elle éclate en sanglots.
« — Vous regrettez donc bien TlioinOeld? vous êtes donc bien peinée de nous quitter? lui dit Rociiester en ;ilF(Cianl la surprise.
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« — Oui, s'éciie-t-elie, je regrette Tliornfield, je l'aime parce que j'y ai vécu d'une vie délicieuse et complète, au moins pendant quelques jours. Je n'y étais point foulée aux pieds, je n'y étais pas réduite à Télat de pierro, je n'y étais pas étouffée dans une communion forcée avec des intelligences vulgaires, ni privée de tout commerce avec ce qu'il y a de brillant, d'énergique , d'élevé dans l'âme humaine. Pourquoi vous le taire ? continue en suffoquant la pauvre Jane, après vous avoir connu, ce m'est un supplice et un effroi de sentir que je vais à jamais être séparée de vous; je vois la nécessité de mon départ, mais comme on voit la nécessité de la mort, sans pouvoir y accoutumer ma pensée. »
Mais cette nécessité n^existe pas, car Fépreuve que Rochester a voulu faire est finie : il presse Jane sur son cœur; c^est elle qui doit devenir sa femme, c^est elle qu^il supplie de Taccepler pour mari.
Fière et bien heureuse, Jane voit arriver le jour du mariage ; elle s'abandonne au rêve de sa félicité sans remarquer les nuages qui assombrissent le front de Rochester. Il a pressé tant qu'il a pu l'époque de la célébration du mariage et parle de s'éloigner du château et de voyager avec sa femme le jour même de ses noces. Mais au moment où, devant l'autel, Rochester et Jane vont être unis, un inconnu s'avance et dit : «Ce mariage est impossible; M. Rochester a une femme (jui vit encore. » En effet;, Rochester était
marié. Son existence était rivée depuis quinze ans à une femme livrée à tous les vices et tombée de la dégradation et de rabjectioji morale dans la fureur et dans la folie. Cette femme^ c'est ce personnage invisible dont Jane a entendu le rire infernal la nuit de l'incendie. Le voile est déchiré, le mystère du château est éclairci, et c'est en vain que sir Rochester a cru pouvoir s^affranchir, en le tenant secret, d'un lien abhorré , mais inviolable. Que va devenir la petite fiancée, l'idole heureuse, la pauvre Jane ? Elle pardonne à Rochester, mais elle comprend qu'il faut partir. En vain il la conjure de rester^ il lui fait entrevoir un avenir pur et heureux ; une voix intérieure défend à Jane de céder aux supplications de son maître, et ses promesses de la respecter comme sa propre sœur la laissent inébranlable. « Ah ! lui dit le fougueux Rochester, vaut-il mieux pousser au désespoir une créature qu'on aime et dont on est tant aimé, que d'enfreindre une loi purement humaine^ purement sociale, alors que ni la société ni les hommes n'ont rien à voir dans votre conduite ? car enfin vous n'avez ni parents ni relations que votre dévouement pour moi puisse atteindre dans leur honneur et scandaliser dans leurs préjugés. » Jane est ébranlée. Sa conscience s'obscurcit
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tlfUis le tioiil)lc de son cœur. « Rochester a raison. Si elle part, elle le perd, elle se perd elle-même ; leur vie à tous les deux se flétrit dans la douleur. Si elle reste, elle le console, le sauve ; sa résistance est presque un crime : abandonner à son désespoir, dans son horrible veuvage, un homme si bon, si aimant, tandis que d'un mot un paradis s'ouvre pour eux ! D'ailleurs, (jui, dans ce monde, s'inquiète d'elle? Qui s'affligera de la voir faillir? » Mais ces pensées ne font que traverser son âme. Jane les chasse et leur répond : « C'est à moi de m^inquiéter de moi-même. Plus je suis abandonnée, moins j'ai d'amis, moins j'ai de soutien, et plus je me dois de respect. J'observerai la loi donnée par Dieu, sanctionnée par les hommes. Les principes que j'ai reçus, que ma raison admettait quand j'étais de sang-froid, y renoncerai -je parce que dans un moment de folie je cesse d'y croire? Quelle serait donc leur valeur, si elle variait au gré de ces mouvements déréglés qui font battre mon cœur, circuler le sang dans mes veines, se troubler ma vue? Non, ce que j'ai cru, ce que m'ont enseigné de saintes femmes, cela seul est la vérité. Sur ce roc inébranlable je veux rester, je resterai, rocher comme lui! » Ainsi elle parle, l'héroïque, la noble fille, ainsi elle écoute parler en elle-même la
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voi.v qui ne se trompe pas^ et le soir môme elle fuit cette demeure où elle a trouvé un si doux rêve et un réveil si cruel. Au moment de s'éloigner pour toujours, elle s'approche de la chambre où le maître bien-aimé, en proie à Fins^mnie^ pleure en prononçant son nom. La main de Jane s'élève involontairement jusqu'au bouton de la porte derrière laquelle est toute sa vie : un seul mouvement, et ces pleurs qu'elle entend, ces soupirs désespérés peuvent faire place à un bonheur incommensurable. La vertu n'est-elle pas égoïste? Jane doute encore, mais c'est le dernier assaut que la passion livre au devoir dans son cœur déchiré : elle part. Vingt shillings sont sa seule fortune. Elle se fait conduire au hasard le plus loin possible de Thornfield. Elle arrive brisée de fatigue et de douleur dans un village éloigné. Le voyage a épuisé ses dernières ressources. Sans but, sans autre désir que de trouver un emploi quelconque, en attendant que Dieu prenne pitié d'elle, et qu'elle trouve une autre place en rapport avec la condition qu'elle vient de quitter, elle erre quelque temps de porte en porte dans cette bourgade, offrant ses services comme domestique ; mais personne ne veut de cette aventurière sans répondant ni famille. Jane se couche au milieu des bruyères, en attendant le lende-
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main. Mais le lendemain, au réveil, la iaini se présente à elle comme nn spectre. Elle entre chez un boulanger, et, confuse, elle offre un mouchoir en échange d'un pain : elle est refusée. Tendre la main lui semble pourtant impossible, et une seconde nuit pareille à la précédente est passée par elle dans les horreiu-s de la faim et du désespoir. Jane, si aimée à quelques lieues de là, si heureuse il y a quelques jours, va mourir abandonnée des hommes et comme oubliée de Dieu. Est-ce pour une fm pareille qu'elle a sacrifié son bonheur à son devoir et que sa conscience a triomphé de son cœur? Elle est tombée inanimée au seuil d\me maison dont la porte vient de lui être fermée par une domestique inhospitalière. Un ecclésiastique y entre : c^est le maître du logis. Il ordonne de recevoir Tinfortunée, et lui fait donner les premiers soins.
Jane revient à la vie. Le ministre qui Ta recueillie est un jeune homme d^une beauté raphaëlesque^ saint comme un apôtre; mais sa froideur rigide la glace et lui inspire une admiration mêlée de frayeur. Voué |)ar la pensée aux voyages lointains, aux missions saintes, le jeune ministre ne comprend la vîe que comme un holocauste perpétuel à Dieu. (7cst ainsi que
sur le point d'épouser une riche héritière qu'il aime de toute la force d'un premier amour, il renonce volontairement à elle parce que Tintelligence gracieuse de sa fiancée n'est pas celle qu'il veut trouver à la femme forte^ à celle qui doit l'aider et le suivre dans la sainte et pénihle carrière choisie par lui. Ce personnage de Saint-John, qui cache, sous la rigidité des ascètes, une nature impétueuse et passionnée, et dont l'impassible hgure voile une âme ardente, est une création pleine de vigueur et de charme poétique sur laquelle Currer Bell a su jeter un intérêt inexprimable.
Après avoir recueilli Jane Eyre et l'avoir confiée aux soins de deux sœurs qui demeurent avec lui, le bel apôtre du Christ s'occupe de pourvoir à son avenir. 11 a fondé une école destinée à instruire de pauvres enfants. C'est là qu'il met Jane, comptant ^ur elle comme sur lui-même pour l'accomplissement d'une tâche humble et pénible. Déjà il a deviné en elle une élue, une àme virile, et Jane, en effet, qui a su résister à la passion et à l'amour, ne résiste pas à ce nouveau maître qui l'entraîne au nom du sacrifice et du devoir.
Au*milieu de ses obscurs travaux, Jane F]yre devient riche. Vu oncle, le dernier parent qu'elle eût, meurt
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en lui laissant ses biens. Jane se souvient qu'elle serait morte sans le secours de Saint-John et de ses sœurs ; elle partage avec les deux jeunes lilles (car leur frère veut rester pauvre) la fortune inespérée que le ciel lui envoie.
Ici pourrait commencer pour T héroïne si éprouvée de cette histoire, au milieu de cette famille qu^elle a adoptée, une vie calme et régulière, et sinon heureuse, au moins dégagée de peines et de soucis matériels. Mais l'ardent et mystique Saint-John s'oppose à cette quiétude. Il ne souffrira pas que Jane renferme ses désirs dans les joies égoïstes de la famille. Elle est faite pour viser plus haut; il le croit, il le lui dit, et chaque jour il la sollicite à Dieu. Pourquoi ne s^imposerait-elle pas comme lui la charge des âmes ? Pourquoi ne pas aspi rer avec lui à la gloire des martyrs, sacrifier sa vie aux missions divines et renoncera son propre bonheur en ce monde ? Cest une ambition digne de son courage, la seule qui puisse jeter pour elle le fondement d'une demeure splendide dans le ciel. Ainsi Saint-John cherche à souffler à Jane son enthousiasme et sa folie sainte, l'élevant à des hauteurs où elle n'a pas encore respiré, et quand Jane lui dit qu'elle veut gagner le bonheur éternel à laide des vertus modestes de la
femme et de la croix qu^elle porte comme tant de malheureux au fond de son cœur, il lui répond que c'est là la part des fa'. Iles !
« Ceux qui sont au niveau d'une tâche plus haute, leur cœur ne doit-il pas les y convier? demande Jane suppliante. — Eh bien ! Jane, que dit voire cœur? — Rien, rien ! réponditelle avec une sorte de terreur. — Je parlerai donc pour lui, s'écrie Saint-John dans l'élan exalté de son zèle. Jane, venez avec moi dans l'Inde, soyez ma compagne, la compagne de mes travaux. Dieu et la nature vous ont douée comme doit l'être la femme d"nn missionnaire, et s'ils vous ont refusé la beauté dû corps, ils vous ont donné l'énergie de l'âme et de l'e-^prit. Vous êtes formée non pour l'amour, mais pour les saints labeurs. Jane, quand je vous demande d'êlre ma femme, ce n'est ni par égoïsme ni pour mon seul plaisir, mais pour le service de mon souverain Maître. »
Jane, subissant malgré elle Tascendant de cet homme étrange, mais se débattant à Tidée d'une alliance dont Famour est absolument exclu, lui propose de partir et de partager ses travaux comme son vicaire, mais non comme sa femme. Saint-John ne veut pas comprendre quMne fois décide à partager sa mission, elle s'arrête à des conditions secondaires, mais indispensables. La religion ne permet pas aux missionnaires des assistants d^'un autre sexe. Quelle no marchande donc pas avec Dieu, quelle ne lui offre pas une demi-oblation. Quant
à lui, ce nVst pas pour son bonheur qu'il parle, ce n'esl pas la femme qu'il veut épouser en elle, c'est la missionnaire. Ils ne peuvent s^associer et voyager ensemble que si elle est sa femme.
On le voit, Saint-John n'a pas étudié Tart de la galanterie. 11 ne cherche pas à se faire aimer de Jane. N'éprouve-il pour elle, comme il semble, qu'un sentiment d'admiration sympathique ? a-t-il pénétré le secret de ce cœur qui n'est plus à donner, quoique Jane n'ait jamais parlé des événements de ïhornfield ? En tout cas, Saint-John aimerait qu'il ne parlerait pas autrement. Il ne voudrait pas conquérir et s'approprier pour lui-même la noble créature qu'il a jugée digne de Dieu. -'
^lais Jane, en écoutant ces offres que le jeune serviteur du Christ refuse d'adoucir sous une forme plus affectueuse, sent se détendre l'ascendant despotique qu'il exerce sur elle. «Je partirai, dit-elle, Dieu aura mon « cœur et ma vie ; mais vous n'en avez pas besoin. » Saint-John se tait; depuis ce jour il observe Jane, en attendant patiemment sa décision. Il n'est pas plus tendre pour elle; jamais, au contraire^ son langage n'a été plus grave ; sa contenance plus austère ; jamais l'ir.sliluhici' de Thornfield n'a été aussi glacée dans
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l'admiration que cet homme lui inspire ^ et pourtant elle subit son charme fascinateuv, et bien souvent elle se prend à croire, en Técoutant , que c^est Dieu luimême qui la tente et qui l'appelle au bercail. Une dernière fois Saint-John la conjure d'arrêter ses résolutions ; d'une voix presque tendre il lui demande encore d'être sa femme. Jane se sent subjuguée, comme autrefois, dans des circonstances bien différentes, elle le fut sous la puissance d'un ardent amour. Elle sait l'obstacle qui la sépare de son idole, et puisque la joie ne peut exister pour elle en ce monde, pourquoi lutterait-elle plus longtemps contre cet homme qui veut la conduire, par d'âpres sentiers sans doute, jusqu'au trône de Dieu? Pourquoi résisterait-elle à ce fidèle et bon pasteur, à cet ange gardien ? Mais au moment de prendre une résolution suprême, tandis qne son cœur bat avec force, et que ses sanglots répondent à ses pensées, Jane croit entendre une voix chérie qui l'appelle. C'est le miracle de l'amour, et c'est la voix de sir Rochester. Avant de partir, Jane veut savoir si celui qu'elle a aimé existe encore et lui dire un dernier adieu. Elle arrive à Thornfield, étonnée elle-même d'une démarche qui lui eût semblé naguère si peu en rapport avec sa fuite désespérée. Elle apprend là de tristes nouvelles.
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l/incoiulio a dévoré le vieux manoir. Il a élé allanié de nouveau par la folle, par la femme de sir Rochester, et elle y a trouvé la mort. Rochester, en voulant la sauver, a eu une main mutilée et a perdu la vue. Jane n'entend qu^uie chose : sir Rochester vit encore et il est lihre. Elle le revoit, non vaillant et superl)e comme autrefois, mais, ainsi qu'elle le dit elle-même, avec Pair abattu du lion en cage. Mais elle Taime toujours, elle l'aime davantage puisqu'il est malheureux, et comme elle a maintenant de la fortune, elle n'hésite pas à lui demander de lui rendre son cœur. Lui, refuse d'enchahier à sa destinée cette noble fdle qu'il a tant pleurée; mais Jane a été sur le point d'accomplir un renoncement autrement difficile que celui de soigner et de conduire un malade qu'elle chérit : elle devient sa femme. Un an après, sir Rochester recouvre la vue, et Jane est enfin heureuse.
Saint-John est parti pour l'Inde, engagé volontaire dans l'armée de Dieu, et ce grand cœur, qui n'a jamais respiré que du côté du ciel, se consume seul, loin de la patrie, au milieu des saintes fatigues de son apostolat, sacrifiant les joies périssables de la terre à la couronne incorruptible des martyrs.
Si cette analyse du roman de Janp Eyre décidait
à le lire ceux qui ue Font déjà fait, notre but serait rempli. Nous ne voulons pas le présenter comme un livre sans défaut : on pourrait y signaler des longueurs, une couleur un peu chargée dans certains épisodes, des détails sans intérêt et parfois puérils, et quelques invraisemblances dans plusieurs parties du récit. Jane Eyre est pourtant, dit-on, une autobiographie de Currer Bell , et les événements qui nous semblent invraisemblables sont peut-être arrivés. En effet, rien n^est souvent plus invraisemblable que la vie. Mais il n^y a que ce qui est vraisemblable qui intéresse universellement; c'est à l'auteur de choisir, et, si je ne craignais de me perdre dans une logomachie , à ne faire entrer dans son roman que ce qui est le moins romanesque. Mais ces taches légères qu'on rencontre dans le roman de Jane Eyre ne peuvent entrer en balance avec le charme répandu dans ce beau livre. Quelle puissance , quelle source jaillissante d'émotions on trouve dans la peinture de ces rudes assauts que la passion livre au devoir ! et comme les caractères sont bien tracés ! La sombre ligure du sauvage et généreux Rochester est pleine de relief. On éprouve un vertige d'admiration devant Saint-John, ce fougueux et bel illuminé, cet hiérophante de vingt-cinq ans qui semble
avoir pris des leçons de Polyeiicte, et, non content d'aller au ciel, y veut entraîner les autres. Mais comme on aime surtout Jane, la noble, l'intrépide et fière petite créature, plus intéressante par son énergie et son àme héroïque que par ses malheurs ! Quelle honnête femme ne voudrait lui ressembler î
V a-l-il en France beaucoup de romans de ce genre, dont les personnages inspirent une semblable émulation ? Y en a-t-il beaucoup de ces romans qui vont au cœur sans le corrompre, et au contraire en l'élevant? Nous Tavons dit en commençant : la littérature romanesque semble épuisée. On a usé de l'historique, du pittores([ue, du mélodramatique. Les romanciers sont à bout, les lecteurs aussi, et Ton voudrait du nouveau. Après Eugène Sue et le roman socialiste , Alexandre Dumas et la suite des Mille et une Nuits, après Balzac et la physiologie curieuse et savamment exagérée des côtés les plus tristes de la nature humaine et de la comédie du monde, après les livres de Georges Sand où le sentiment profond de la nature se mêle à la sentimentalité affectée et révoltée de personnages fantastiques, enfin après les récents et derniers efforts de la littératuie romanesque aux abois, après le roman dit réaliste
(|ui vent renchérir sur Halzac, c'est-à-dire après la ])C\n-
tiire du trivial, pire que le laid, que reste-il à faire? — Ce qu'a essayé Tauteur de Jane Eyrc : peindre des types vrais, pris dans la belle nature, plus grand même que la nature, invraisemblables comme Fidéal (cette invraisemblance-là est permise) ; il reste à peindre des caractères dont la beauté fasse battre le cœur et Pélève. Romanciers qui cherchez du nouveau, voici une veine inexplorée : il reste à faire des romans qui ressemblent aux tragédies de Corneille.
Janvier 1856.