‹ Morts et vivantsChapitre 2 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce jour n'appartient pas aux vivants ni aux agitations de la vie; le 2 novembre est une fête funèbre, c'est le jour de Tàn des morts. Il commence ce qu'on pourrait appeler Tannée mortuaire, si l'infatigable mort prenait des vacances. La population parisienne, qui, en d'autres jours de fête, se porte au Champ-de-Mars ou aux Champs-Elysées^ s'est rendue aujourd'hui en foule aux cimetières. Elle a apporté aux morts leurs étrennes : des prières, des fleurs, des larmes.

Les morts, les pauvres morts, ont bien froid sous la terre

Mais ils ont froid surtout quand on les oublie. Il leur

faut de chaudes larmes. Il leur faut Tardent souvenir! Et ce tribut, comment le leur refuser? Un grand poëte a dit :

Les oublier, c'est s'oublier soi-même.

Ne sont-ils pas un débris de nos cœurs?

Le 2 novembre est un beau jour pour les morts. Ce jour-là, les plus oublieux d'entre nous se souviennent, les plus infidèles prennent le chemin des tombes en rêvant :

Leur tombe est sur la colline, Mon pied le sait : la voilà !

Mais leur essence divine, Mais eux , Seigneur, sont-ils là?

Et s^ils sont ailleurs, les reverrons-nous, les reconnaîtrons-nous? Perceront-ils un jour le sillon qui les recouvre comme ces roses plantées au pied de leur tombe, ou seront-ils comme ces cyprès dont les branches

coupées ne repoussent plus?

Mais ce jour-là aussi les morts semblent vouloir nous répondre. La poussière murmure; des ombres passent tendrement près de nous en agitant les saules éplorés elles ifs sombres, et comme un gage de survie, comme une résurrection anticipée, le cœur halluciné voit les

images de ceux qu'il pleure se dessiner miraculeusement sur leurs tombeaux.

Le cœur ! c^est toujours lui qui résout Ténigme de l'immortalité. Que de temps et de métaphysique perdus à discuter dans le monde cette question de la vie future ! Voulons-nous acquérir une bonne preuve que la mort seule est passagère et que la vie est éternelle^ ou voulons-nous avoir, ce qui vaut mieux qu^une preuve, une confiance intime dans l'immortalité? Ne vivons pas seulement par le corps, mais par le cœur et par rame. Aimons d'amour, aimons passionnément le bien et le vrai, la liberté et la justice ; pensons, agissons, développons toutes nos énergies intellectuelles et morales ; alors, nous sentant au cœur de grandes et d'inextinguibles flammes, nous ne demanderons plus à la pliilosopbie de résoudre par preuves convaincantes et démonstratives la question qui nous tourmente. Nous ne répéterons plus sans cesse après Hamlet : To he or not to be. Nous aurons la conscience de notre durée, nous nous sentirons faits pour Téternité, et nous verrons, quand nous voudrons, sortir de leurs tombeaux lés figures des morts que nous avons aimés et qui ont aimé comme nous. Mais^ en vérité, on est souvent tenté de dire à tel qui se plaint de son incertitude sur ce pro-

kï

blême de rimmortalité : « Je crois bien (\uq vous en doutez. Pourquoi donc voulez-vous être immortel? Qu'avez-vous en vous qui puisse et qui vaille la peine de durer? Que voulez-vous arracher au néant? Est-ce votre amour, vous qui n^avez jamais aimé, vous qui ne vous êtes dévoué ni à une idée, ni à un homme, ni à une femme, ni à un enfant? Est-ce votre activité libre, que vous avez toujours sacrifiée^ que vous avez anéantie vous-même sous vos appétits et vos passions, ou qui ne Tavez mise au service que d^intérêts mesquins et périssables, souvent de la force et de Tinjustice? Activité toute matérielle et terrestre, qu^en voulez-vous faire, puisque la terre vous échappe ? Est-ce votre pensée que vous voulez sauver? Mais vous n'y avez jamais tenu. Pour mieux digérer sans doute, ainsi que certain philosophe, vous pensez le moins possible entre vos repas. Et, comme disait Hegel à un disciple récalcitrant : Vous faut-il par hasard le ciel et Téternelle béatitude pour n'avoir pas assassiné votre mère ? qui sait? pour ravoir peut-être soignée dans sa dernière maladie?

Je crains d'avoir fait une digression, et, ce qui est plus grave, un brin de sermon. Que mes lecteurs me pardonnent. On ne se défend pas aisément des pensées les plus sévères en pénétrant aujourd'hui avec la foule

LE .lOlTR DES MORTS. 5

rccncillie dans ces tristes jardins de la mort, où tout vient échouer, un peu plus tôt, un peu plus tard, sans que notre science orgueilleuse y puisse rien^ et nos travaux, et nos luttes de chaque jour, et nos passions et nos affaires, et nos souffrances et nos joies, et nos projets et nos rêves ! Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement,, dit La Rochefoucauld. 11 faut bien la regarder fixement ici. Il faut bien se dire que de toute cette multitude qui encombre aujourd'hui les muettes nécropoles et couvre de ses pieds vivants la terre des morts, depuis ce vieillard qui ne peut plus tarder à les rejoindre jusqu'à ce petit enfant déposé au pied de la tombe paternelle où sa mère s'est agenouillée, et qui éparpille en riant les fleurs de la tombe et les soucis apportés par la pauvre veuve ; il faut bien se dire qu'avant un peu de temps ils seront tous, et les plus jeunes et les plus vieux, couchés à leur tour dans la terre, sous ces cippes et dans ces caveaux, tous tombés un à un de l'arbre de la vie comme ces feuilles que le vent d'automne jette une à une sur le sol et que leur pied foule aujourd'hui dans les chemins du cimetière.

Or, comment, en contemplant ainsi la mort, ne pas

chercher à voir aussi l'iminortaUte', et en présence du séimlcre horrible, ne pas s^enquérir si ces tombeaux ferme's du côté de la terre peuvent s'ouvrir heureusement du côté du ciel et de Féternité? Encore une fois, on trouve la réponse au fond de son cœur.

Le culte des tombeaux est né de la croyance à Fimmortalité. Ce n^est pas au corps sans doute, à la proie décomposée et pourrie des vers, mais à Tàme toujours vivante que s^adresse l'hommage des vivants. La religion des tombes est un des traits distinctifs de Fhumanité. Dans ces derniers temps, des observateurs moins naturalistes, je le crois^ que poètes^ se sont plu à spiritualiser les mœurs et les instincts des animaux. Aux plus infimes, aux plus dédaignés, ils ont attribué toutes les vertus civiques et domestiques et toutes les facultés qui semblaient jusqu^ici Tapanage de Tâme humaine, sans songer que faire l'oiseau trop grande c'est faire l'homme trop petit. Mais voici un sentiment qu'il faut bien laisser à l'homme et à l'homme seul : c'est la piété envers les tombes. Je ne sais pas s'il y a des oiseaux ou des insectes qui ensevelissent leurs morts, mais ni les oiseaux ni les insectes n'ont de fêtes pour les honoi'cr.

La fête catholique du 2 novembre, dite des Trépassés, remonte à saint Odilon, abbé de Cluny. 11 la fonda le

premier Tan 998 clans son Ordre, d'où elle s'étendit ensuite à toute la catholicité. De lui datent ces prières solennelles qui précèdent les dévotions au cimetière et que Ton récite dans les églises pendant le sacrifice de la messe, à l'intention des âmes du purgatoire. C'est assurément une des croyances, et pour le profane, j'entends pour le simple théiste^ une des fictions les plus touchantes du catholicisme, que cette efficacité attachée à la prière, que cette force qu'on lui attribue de faire mûrir la grâce divine, d'aider à la délivrance des âmes qui nous sont chères et de les pousser tout doucement de purgatoire en paradis. Quel beau parti Dante en a tiré ! Il n'était pas poëte le théologien protestant Mosheim pour traiter de superstition déshonorante cette fête et cette foi naïve dans la prière, qui prolonge et resserre par delà la terre, entre les vivants et les morts, les liens de la parenté et de la tendresse.

Universel comme la croyance dans l'âme humaine, le culte des tombeaux n'est pas d'invention chrétienne. Les anciens avaient tout comme nous des rites solennels pour les morts. Seulement ils y mêlaient leurs superstitions. C'est le souffle de Dieu que nous adorons dans les morts; eux faisaient de leurs morts des dieux. Les mânes (âmes des morts) avaient des autels et des sacri-

fices. Ils accouraient avidement boire le sang des victimes. Plus humains, nous ne donnons aux nôtres à respirer que des fleurs. En revanche, les anciens vivaient dans un commerce plus fréquent avec les morts; ils invoquaient leur assistance, ils les prenaient à témoin, leur demandaient conseil. Pressée d^éponser Pyrrhus, la veuve d'Hector s'écrie :

Allons sur son tombeau consulter mon époux!

Ce n'était pas un culte intermittent comme Test trop souvent le nôtre. Les morts agissaient sur les vivants. Tl est vrai qu'ils étaient plus près d'eux. La plupart du temps les os et les cendres du corps livré au bûcher étaient recueillis dans une urne et les mânes habitaient la maison. J'envie, je l'avoue, aux anciens cette coutume de brûler les morts et de recueillir leurs cendres. Je la trouve religieuse et tendre. Quelques personnes ont pensé qu'il y aurait de l'avantage à l'établir ou à la rétablir parmi nous. Je voudrais qu'une loi libérale permît aux familles d'opter. Il n'y a pas seulement en faveur de l'incinération de graves raisons sanitaires , mais des raisons morales et des raisons de sentiment. L'idée que le corps mortel de ce qu'on a aimé est anéanti, on peut la supporter! Mais l'idée qu'il est

défiguré, dégradé, la proie des vers!! En ô tant à la mort ce qn/elle a de hideux et de repoussant , je crois aussi que l'Incinération des corps contribuerait à détruire de sinistres superstitions. Cette pratique d'ailleurs n'a rien en soi, que je sache, de contraire aux dogmes.

Les anciens nous étaient supérieurs aussi en ce qui touche ce qu'on a appelé , il est vrai , la dernière vanité de l'homme : son épitaphe. 11 y aurait une étude littéraire et morale curieuse à faire sur les inscriptions funéraires de l'antiquité qui nous ont été conservées. Les anciens avaient fait de l'épitaphe un art. Ils nous en ont laissé d'enjouées, de mélancoliques, de sublimes. On est offusqué, en parcourant nos cimetières, de la vulgarité ou de l'emphase des nôtres, de ces regrets toujours plus ou moins mal exprimés , de ces morts longuement parés de toutes les vertus, de ces adorables époux et pères , comme on en trouve , « et dont les fils ou les veuves inconsolables continuent le commerce ! » A Sparte, Lycurgue n'avait permis d'inscrire sur les tombeaux que les noms des guerriers morts sur le champ de bataille et des femmes mortes en couches. Nous pourrions retenir quelque chose de cette sobriété.

Mais n'insistons pas trop sur ces circonstances en

quelque sorte accessoires de la mort. Inhumé ou brûlé ^ avec ou sans épitaphe , c'est la mort.

Hélas! la mort, la froide, l'impassible, Tinexorable mort, la mort aveugle et sourde , « la mort au cœur d'airain, aux entrailles de fer » , comme dit Homère, elle s'est cruellement abattue sur la France cette année. Le 2 novembre 1857 est pour elle un jour exemplaire de deuil. Elle s'est vu ravir des enfants d'élite, des politiques , des artistes , des poètes : pour ne citer que les deux plus illustres, elle a perdu le poète de la jeunesse et le poète de tous les âges^ Musset et Béranger.

Et à l'heure même où j'écris vient de descendre dans la tombe , honoré de tous les partis , escorté de tous les regrets , un soldat modèle d'abnégation antique et de vertu civique , qui , dans des journées à jamais sinistres , avait conjuré et vaincu l'anarchie. Il vient de se coucher presqu'à côté de cet illustre exilé qui le précédait il y a quelques jours '. Ah ! le temps devient sombre. Chaque semaine est marquée par une tombe , et la France se découronne de la poésie et de la vertu. Elles semblent obéir à un invisible signal qui les rappelle au ciel. Pourtant ne perdons pas courage, tout

* Manin, mort presque en môme temps que le général Cavaignac.

on payant aux morts les regrets et les couronnes qui leur sont dus. Rien de ce qui est bon et beau dans le monde ne périt, ni la liberté, ni la poésie, ni la vertu. Et quand une éclipse passagère fait croire qu'elles sont éteintes , elles se rallument bientôt comme si elles étaient aussi des âmes immortelles !

•2 novembre 1857.

Au commencement du mois de mai de la défunte année 1857, un mince cortège conduisait au champ du repos les restes mortels d'un poëte rare entre les plus rares de ce temps-ci. Des hommes de lettres, des artistes, quelques députés de l'Académie franjçaise, dont il était memhre, cent personnes peut-être, c'était tout le convoi. Quoi d'étonnant? Le monde aujourd'hui est à ses affaires : la poésie lyrique s'en va; c'est bien, et puisqu'elle s'en va on lui pardonne, mais on n'a pas le temps de la reconduire. Béranger, il est vrai , a eu d'admirables funérailles; mais c'est que sans parler de diverses circonstances qui ont surexcité la sympathie publique, il avait été, comme il Ta éci'it lui-même, un poëte a de nature politique », et cette triste chose qu'on appelle la politique semble avoir seule aujour-

(l'hui le privilège de passionner l^opinion et de populariser un nom. A. de Musset avait été tout simplement un poëte do nature poétique. Ni patriote, ni révolutionnaire, ni socialiste, trop indifférent même à ce qu'il appelait ironiquement « Thumanitairerie » , il n'avait joué aucun rôle dans le drame changeant de nos destinées ; ses chansons n^'avaient pas renversé le moindre trône , culbuté le plus petit ministère; il n'avait été ni rouge , ni blanc , ni bleu ; il n'avait prêté ni repris aucun serment; artiste désintéressé, il n'avait jamais laissé s'embrouiller sur sa lyre que le nom de Ninette et celui de Ninon.

Et voilà peut-être pourquoi il n'a eu à ses funérailles que la fête de la nature. 11 a été enseveli du moins avec toute la pompe du mois de mai. Comme pour recevoir le poëte de la jeunesse et de l'amour , le printemps brillait au cimetière , la ten-e était molle et verte,

La rosée en pleurs Dans les fleurs,

et les fleurs ont, neigé au passage sur l'harmonieux cercueil.

Louis-Charles-Alfred de Musset, frère cadet de l'éléofant romancier connu sous le nom de Paul de Musset,

naquit à Paris, le 11 novembre 1810. Il était fils de ^I. de Miisset-Pathay , chef de bureau au ministère de la guerre et qui, littérateur m partibus , publia aussi des œuvres diverses , mais à peu près indistinctement

Ignorées.

A. de Musset fit de brillantes études à Paris. Il eut pour condisciple au lycée Tinfortuné duc d^Orléans , dont il fut Tiami d^enfance et de jeunesse. Le poëte a consacré une de ses plus touchantes élégies à ce pauvre prince mort si tragiquement à trente ans.

A. de Musset , sans fortune personnelle, vivait dans la médiocrité du produit de ses œuvres, publiées en général dans des journaux ou des revues , principalement dans la Revue des Deux-Mondes , avant d^etre réunies en volumes. Il devait, en outre, à Tamitié du duc d^Orléans une modeste place de bibliothécaire au ministère de Tintérieur. Cet emploi , supprimé en 1848, fut rétabli depuis en sa faveur. Une sombre langueur , une soite de paralysie morale avaient glacé sa muse en pleine jeunesse , et il avait depuis longtemps cessé d^écrire, quand on dut àTinitiative d\me comédienne de talent, madame Allan, et à celle de M. Arsène Iloussaye, de voir transporter du livre à la scène de la Comédie-Française ses charmants prover-

hes et ses comédies de fantaisie. 11 en acquit un lustre nouveau et inattendu et un fluiteuil à TAcadémie, où il fut élu en 1852. Mais il ne devait guère s^y reposer. Sa santé était irrémédiablement ruinée. Après une courte maladie , il est mort à Paris, le 2 mai 1857 , à peine âgé de quarante-six ans.

Voilà une courte biographie. Mais le drame de la vie des poètes est d^ordinaire tout subjectif , comme disent les Allemands. La vie et Pâme d^Alfred de Musset, c^est dans son œuvre qu^'il faut et que nous voulons la chercher

Si les honneurs ont été oubliés aux funérailles du poëte , ils ont été , il faut le reconnaître , prodigués à sa mémoire. Pendant quinze jours, Alfred de Musset a défrayé la presse de Paris , de la province et même de ^étranger. C^était un concert de louanges et de regrets, un tumulte de souvenirs^ de récapitulations, d'anecdotes , c'étaient des flots d'encre et de larmes. Au milieu des couronnes , quelques-uns , sans respect pour une tombe à peine fermée , apportaient un pavé. Je me figure que Tombre ironique du poëte qui a reçu tout cela a dû murmurer plus d'une fois : Léger pavé ! lourde couronne ! Même parmi les hommages qui l'ont pu réjouir, venus des plumes les plus éminentes et

(les camps littérairos les plus opposés^ il en est, j'imagine, dont il a agréé l'affectueuse intention plutôt que Texpression motivée. Ainsi la raison éplorée prenant le deuil quelque part s'écriait qu'elle avait perdu son poëte. Je me demande par quelle préoccupation de système un critique des plus autorisés , un juge plein de sens et de raison , a cru trouver dans la raison et le bon sens les qualités maîtresses d'Alfred de Musset. On n'est pas obligé d'aimer la poésie lyrique : Cicéron en faisait peu de cas. Mais il ne faut pas , quand on veut honorer un front lyrique, le couronner tout simplement de Fauréole du bon sens. Il aurait un peu mauvaise mine. Songez, ô raison trop majestueuse! que cet enfant dont vous vous dites la mère vous raillait fort irrévérencieusement en traçant ainsi sa poétique :

Le jour où THélicon m'entendra sermonner, Mon premier point sera qu'il faut déraisonner.

Et il ajoutait ces vers, qu'on peut citer tout au long, sans avoir besoin de s'excuser :

Celui qui ne sait pas quand la brise étouffée Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin,

Sortir seul, au liasanl, chantant quelque refrain, Plus fou qu'Opliélia de romarin coiffée, Plus étourdi qu'un page amoureux d'une fée, Sur son chapeau cassé jouant du tambourin ;

Celui qui ne voit pas dans l'aurore empourprée Flotter, les bras ouverts, une ombre idolâtrée; Celui qui ne sent pas, quand tout est endormi, Quelque chose qui l'aime errer autour de lui ; Celui qui n'entend pas une voix éplorée Murmurer dans la source et l'appeler ami ;

Celui qui n'a pas l'âme à tout jamais aimante, Qui n'a pas pour tout bien, pour unique bonheur, De venir lentement poser son front rêveur Sur un front jeune et frais, à la tresse odorante, Et de sentir ainsi d'une tête cliarmante La vie et la beauté descendre dans son cœur;

Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes Qui font pâlir d'amour l'étoile de Vénus, Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus, Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes, Et devant l'infini joindre des mains tremblantes, Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus;

Que celui-lh rature et barbouille à son aise : Il peut tant qu'il voudra rimer à tour de bras, Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse, Et s'en aller ainsi jusqu'au Père-Lacliaise

Traînant à ses talons tous les sots d'ici-bas ; Grand homme, si l'on veut , mais poëte, non pas.

Ceci est-il un hymne à la pure raison? Est-ce uniquement la poétique du bon sens, ou n^est-ce pas * plutôt celle du sentiment et de la passion? Si vous voulez me faire pleurer, pleurez, disait un maître ancien. N^est-ce pas, en y ajoutant les ardeurs et les mélancolies un peu vagues de notre âge , le développement de cet aphorisme que le poëte a fait d^inspiration dans ces vers si emportés et si naturels ? Oui , rêvez , aimez , pleurez, si vous voulez nous attendrir! Fixez dans des vers d^or les battements de votre cœur ? Et que votre cœur batte vite ! Et qu^au besoin il saigne ! Si vous voulez être un poëte lyrique , ne soyez pas mesuré , modéré, guindé et bridé; soyez outré, au contraire, impétueux, passionné; qu^on ne vous voie pas toujours uni et clair comme un cristal ou comme un critique de bon sens ; que votre style reflète votre âme tumultueuse et profonde ! Qu'il soit tantôt limpide comme un beau lac dont les bords sont fleuris , où se mire un ciel pur, tantôt troublé et semé d'éclairs comme une mer orageuse. Même si le ciel vous a donné et si vous ne voulez laisser paraître d'aventure que les dons les plus

charmants de l'esprit, le caprice délicat, la vive grâce, la saillie ctincelante ; môme s'il vous convient de prendre par fantaisie le masque dTorick ou de Falstalî, qu'on sente au travers du masque les élans comprimés, les ardeurs contenues et pourtant débordantes de votre Ame; quand vous marchez, quand vous rampez même, qu'on devine vos ailes; quand vous riez, qu'on devine vos larmes ! Et quand vous ne pourrez plus ni rire, ni chanter, ni pleurer, quand le poëte sera brisé avec son instrument, faites que l'on puisse dire ce que celui qui vient de s'envoler disait de la Malibran , et ce que l'on pourrait dire de lui-même :

C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable, Qui dans ses bras en feu l'a porlée au tombeau!

Seulement cette poétique est inutile. Peut-on commander aux gens de pleurer et de souffrir, d'avoir une àme en peine d'idéal , naturellement sceptique et pourtant altérée de croyance, à la fois sensible et spirituelle, ardente et mobile, tendre et passionnée? Aussi, ce ne sont pas des conseils que nous prétendons donner. Ce sont quelques traits de poëte que nous traçons d'après nature sur cette charmante figure du poëte qui a reçu si tôt le sacre de la mort.

Qu'on relise rœuvre d'Alfred de Musset. Certes on y trouvera dans une certaine proportion ce fonds de raison et de bon sens qui est de tradition française , et sans lequel il n'y a point d'œuvre ; on y trouvera Tesprit qui est Téclair du bon sens , la saillie enjouée et gauloise^ le trait qui, à la manière de Voltaire, traverse sans s'arrêter et sans dire : Regardez-moi. Pourtant, ce n'est ni cette raison, ni ce bon sens, ni cet esprit qui dominent dans le poëte, qui émeuvent et qui cbarment; non, c'est la jeunesse, c'est la flamme, c'est la vie. Entête de son dernier recueil , le poëte, réclamant l'indulgence pour sa muse tant choyée, disait :

Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent , Les derniers à peine d'un homme.

Il ne croyait fixer que la date de ses vers; il en marquait le caractère. Ce sont tous , il ne faut pas dire les vers d'un jeune homme, mais les vers de la jeunesse môme, avec ses défauts, avec ses qualités enchanteresses : c'est une poésie pleine de fraîcheur , de franchise et de passion. C'est par ces mérites qu'Alfred de Musset se distingue en se plaçant à côté des plus grands

poëtcs de ce temps-ci. 11 n'a pas l^éclal^ la richesse lyrique de Victor Hugo, rëlévation soutenue de Lamartine , la grâce touchante et voilée d'Alfred de Vigny ; mais il est peut-être plus verveux, plus naturel , plus humain, il est plus amoureux que tous les trois. 11 a plus de tempérament. Son allure est toute franche. Le vers suit le mouvement de la pensée^ il se moule et se cadence naturellement sur elle. L'imagination nV prend pas à chaque instant la place du sentiment pour le dépasser et Taffaiblir. C'est une poésie brillante, mais ce n'est pas une poésie de luxe, une poésie à répétitions, ornée de métaphores qui jaillissent sans interruption. Le sentiment est riche, si la rime ne Test pas toujours. Quand la passion et le sentiment y sont dérangés , c'est moins par l'imagination que par l'esprit. C'est lui qui a dit :

Vous souvient-il , lecteur, de cette sérénade Que don Juan, déguisé, chante sous un balcon? Une mélancolique et pileuse chanson, Respirant la douleur, l'amour et la tristesse. Mais raccompagnement parle d'un autre ton. Comme il est \if! joyeux! Avec quelle prestesse 11 sautille! On dirait que la chanson caresse Et couvre de langueur le perfide instrument,

Tandis que l'air moqueur de raccompagnernent Tourne en dérision la chanson elle-même, Et semble la railler d'aller si tristement. Tout cela cependant fait un plaisir extrême.

Ainsi Musset. Sa poésie n^est pas d^un seul ton. Sa muse est à la fois tendre et moqueuse , ses yeux pleurent et sa bouche sourit. Il est plein de ces déclarations à la Mozart , qu^il semble avoir essayé de traduire vers pour note dans la sérénade à Ninon. Henri Heine disait de Sterne que dans son berceau la Muse de la comédie Pavait baisé sur les lèvres et la Muse de la tragédie sur le œur. On pourrait en dire autant d^Alfred de Musset : souvent il raille , les larmes aux yeux, il môle le sentiment et Pesprit , et « tout cela fait un plaisir extrême. »

Tout cela ne serait rien sans la sincérité et la passion, et si Ton ne sentait pas que le poëte exprime ce qu^il éprouve. Depuis les crâneries des Contes d'Espagne et d'Italie et les couplets à la marquise , ivresses d^adolescent , de chérubin effronté et charmant , à travers les fantaisies sombres ou souriantes du Spectacle dans un fauteuil jusqu'au poëme désespéré de Rolla, jusqu'aux élévations désolées des Nuits , partout la passion respire. La vie désabuse le poëte, il perd ses illu-

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sioiis; januiis lu llaiiime iiilcrieuro, jamais l'ardeur du sang ni Tardeur de Tàme. Ses doutes, ses regrets, ses révoltes, ses désespoirs sont aussi brûlants que son ivresse et que sa folie. Il reste jeune. — Voulez-vous suivre dans les poésies d^Alfred de Musset la gamme de cette poésie et de cette jeunesse? D^abord c'est Vallegro fougueux de la vingtième année , les contes cavaliers et provoquants , aux façons castillanes et au coloris vénitien , et dont la facture et le fond ressemblent à un défi, où la religion et la morale ;, Tamour et la césure , tout est bravé sans scrupule ni remords , mais avec un entrain sans égal et une désinvolture merveilleuse. Il ne connaît pas encore Tamour, il tie croit qu'au plaisir. Un hidalgo sensuel et bravache, un Roméo espagnol , Don Paëz court à cheval au rendezvous , faisant sonner ses bruyantes amours comme ses éperons d'or. Le poète l'accompagne de ses fanfares. « Ohî dans celte saison de force et de jeunesse, s'écrie-t-il tout enivré ,

Heureux, heureux celui qui flatte de la main Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse Les seins étincelants d'une folle maîtresse!

Ailleurs il irrite le sphinx de l'amour qui ne s'est

pas encore montré et qu^il confond avec les emportements delà volupté; il lui jette cette imprécation et ce défi :

Amour, fléau du monde, exécrable folie!

Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,

Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleur!

Si jamais par les yeux d'une femme sans cœur

Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme,

Plutôt que comme un lâciie on me voie en souifrir,

Ainsi que d'une plaie on arrache une lame

Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir!

Lisez Mardoche, si vous voulez voir comme il raille ce qu'il y a de plus sacré , cet enfant superbe et terrible ! Mardocbe demande à un vicaire de campagne de lui servir d'entremetteur. Le prêtre , étourdi de cette proposition, essaye de lui faire entendre la voix de la morale et de la religion , et lui demande s'il ne croit ni à Dieu ni à l'enfer. Mardoche lui répond qu'ils n'ont pas le crâne fait de môme, et que quant à lui, il ne s'est jamais préoccupé de l'enfer, n'ayant eu pour nourrice qu'une chèvre. 11 menace ensuite le vieillard de se suicider s'il ne veut l'aider dans ses projets d'adultère. Le plus curieux, c'est que, grâce à cette belle menace j c'est le prêtre qui est converti. 11

conse^it à tout et se borne à recommander le secret.

Eh bien ! je le veux bien, S'écria le vieillard , mais vous n'en direz rien. Sur voire foi, mon (ils! songez à ce qu'on pense. — Touchez là, dit Mardoche, et Dieu vous récompense!

Dans les Marrons du feu, la Camargo , une comédienne, promet à un abbc galant ses bonnes grâces s'il veut bien la venger en tuant son amant qui Fa trahie. L'abbé lui rend lestement ce petit service. L'amant de la dame est son ami : n'importe! il le tue et revient demander la récompense malhonnête. Mais comme il ne peut donner de preuves du crime , la Camargo , qui le déteste^ feint de ne pas y croire et le renvoie sans le payer. J'ai lue mon ami, s'écrie l'abbé :

J'ai taché mon pourpoint et l'on me congédie. C'est la moralité de celte comédie.

Si vous étiez en peine de la morale , la voilà.

Ces sceptiques à tout faire , ces abbés galants et spadassins, ces fringants cavaliers qui courent au rendezvous j usent tour à tour de l'échelle de soie et du poignard, qui se battent, s'entre-tuent, tuent leurs maîtres-

ses ou les maris de leurs maîtresses^ le tout sans vergogne et sans préjugé ; tous ces personnages fantastiques et d^une fantaisie violente, sans doute ils nous toucheraient médiocrement si Ton ne sentait que le .poète a obéi en les créant au souffle emporté de la jeunesse. Ce cynisme, ces impiétés, cette incrédulité qui raille , ce n^est pas le scepticisme froid des cœurs à tout jamais fermés , c^est le lyrisme révolté des passions, c'est le délire de la vingtième année. Voilà pourquoi on leur pardonne , et pourquoi , sous toutes réserves, on goûte encore aujourd'hui, malgré la mode qui n'y est plus , l'allure franche et fière , la verve insolente de ces poëmes écrits au vent chaud de la première saison.

Alfred de Musset^ en effet, avait à peine vingt ans.

Il sortait des bancs du lycée avec un prix d'honneur de philosophie au concours général pour une dissertation latine « sur les motifs de nos jugements , » lorsque parurent les Contes d'Espagne et d' Italie , difficiles à prendre pour un corollaire logique, mais qui peuvent servir , si l'on veut , à montrer l'influence de la philosophie qu'on apprend au collège sur une nature originale. En même temps paraissait cette fameuse ballade à la lune , espièglerie d'enfant terrible , pétard

jeté par Musset entre les deux camps des classiques et des romantiques pour agacer les uns, pour se moquer des autres , et surtout pour s'amuser lui-même :

C'était dans la nuit brune Sur le clocher jauni

La lune Comme un point sur un i,

Lesjolies strophes où la mythologie antique était si tendrement regrettée , comme dans les Dieux en exil d'Henri Heine, ces strophes toutes pleines elles-mêmes du frais parfum de l'antiquité , passèrent inaperçues dans la ballade :

Va, lune moribonde, Le beau corps de Phœbé

La blonde Dans la mer est tombé.

Rends-nous la chasseresse Blanche au sein virginal,

Qui presse Quelque cerf matinal !

Phœbé, qui, la nuit close,

Aux lèvres d'un bereer » °

Se pose Comme un oiseau léger.

On ne voulut voir que la lune comme un point sur un i. Les papillons barbus du romantisme trouvé-^ rent ce caprice adorable, tandis que le sourcil des sergents classiques,

En voyant celte lune el ce point sur cet i, Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe.

Heureux temps de luttes et d^ardeurs littéraires ! quand la poésie, le drame, le roman et Thistoire se rajeunissaient et s^épanouissaient au soleil de 1830! On ne promettait pas de ressusciter la littérature du grand siècle, on ne rêvait pas non plus aux littératures « d^État. » On voulait du nouveau , on s^égarait souvent dans les sentiers non frayés, mais on ne demandait d^inspirations qu^à Fart et à la liberté. Le poëte a raconté quelque part, dans une épître pleine d^enjouement et de grâce à Charles Nodier, ce temps de belles floraisons littéraires qui fut aussi Theureux temps de ses débuts :

Alors dans la grande boutique

Romantique Chacun avait, maître ou garçon,

Sa chanson.

Nous allions brisant les pupitres

Et les vitres, Et nous avions plume et grattoir

Au comptoir.

Hugo portait déjà dans l'âme

Notre-Dame, Et commençait à s'occuper D'y monter.

Do Vigny chantait sur sa lyre

Ce beau sire Qui mourut sans mettre à l'envers

Ses bas verts.

11 cite les autres poëtes diy cénacle , les frères Descliamps, Sainte-Beuve, et venant à parler de luimême :

Et moi de cet honneur insigne

Trop indigne, Enfant par hasard adopté

Et gâté,

Je brochais des ballades, l'une

A la lune, L'autre à deux yeux noirs et jaloux

Andaloux.

Mais le poêle ne s'en tient pas aux contes de cape

et d'épée et aux ballades à la lune et aux Andalouses. Après les vers étourdis et follement désordonnés, lepoëte entre dans sa seconde manière, caractérisée par un mélange d^ironie et de tristesse et par cette sensibilité spirituelle dont nous avons parlé. Il ne nie plus : il doute. Quoiqu^il raille, il a entrevu Tamour. Il écrit alors le Spectacle dans un fauteuil; il oppose la virginale figure, à peine entrevue aussi, de Deïdamia au « masque stupide et fier >; de Belcolor la courtisane , et à la sombre figure de Torgueilleux et débauché Franck. Dans une fantaisie étincelante, il laisse deviner à quoi rêvent les jeunes filles , ou bien il écrit en raillant l'histoire de Namouna et du dandy byronien Hassan, histoire qu'il raconte en trente vers, mais entre le commencement et la fin de laquelle il trace en plusieurs chants ces zigzags merveilleux , pleins de caprice , d'originalité et de poésie, et qui ont, comme Ta dit finement un critique , égaré tant d'imitateurs; ou bien encore il écrit Rolla. Là, l'ironie n'est pas joyeuse ; l'amertume domine ; plus de sourire : tout est sombre. Et Voltaire , qui n'en peut mais, est accusé du suicide de Rolla en vers enflammés !

Les dernières poésies d'Alfred de Musset marquent un troisième et dernier changement. Le souffle lyrique

s^est emparé du poêle tout entier. ï/amour (|u"il a défié lui estest entré non « au ventre, » mais au cœur, de sorte qu'il ne veut ni ne peut Farracher comme il se Pétait promis. Et Tamour lui dicte ses plus beaux vers , « de purs sanglots , » les Nuits ou le Souvenir. Le poëte s'y plaît à rouvrir une ancienne et profonde blessure, et sans faiblesse, avec une souveraine mélancolie, il en regarde couler le sang. Avec Pamour et la souffrance Dieu aussi, Dieu, qu'il avait raillé, s'est imposé à son âme , et il lui adresse cette aspiration suppliante, cette flamme sortie de la cendre du scepticisme , V Espoir en Dieu.

Ainsi se marquent , sans effort et sans artifice , et rien qu'en suivant à leur date les poésies d'Alfred de Musset, les transformations de sa manière, d'abord cavalière , puis ironique , puis sérieuse , la progression lyrique, et, comme nous dirions, la gamme naturelle de ce génie vrai et passionné. Ses vers, on peut le dire sans jeter sur la vie du poëte un œil indiscret , il les a sentis, il les a soufferts, il les a vécus. En se reportant aux hardiesses des Contes d'Espagne , et en les comparant aux derniers accents lyriques de sa muse blessée au cœur, ne semble-t-il pas voir quelque torero s'élançant dans l'arène fièr et railleur? Sa veste

est brodée de paillettes éblouissantes ; il se drape dans sa muleta rouge en agaçant le taureau ; il le prend par les cornes , il Tinsulte , il fait mille passes brillantes. Soudain la corne du monstre Ta touché; il continue^ en pâlissant, de sourire au public et de braver le taureau ; mais la blessure est profonde , il le sent , il rassemble ses forces , il perd en Fair des coups d^épée lyriques et formidables... et il meurt.

Quel était cet amour qui a inspiré à Alfred de Musset ses plus beaux vers, qui a fait jeter à sa muse des cris sublimes, mais aussi qui Ta glacée et frappée de silence avant Page? Qu^était-ce que cet amour qui Fa à la fois mûrie et séchée, faisant comme un souffle divin rendre à Farbre ses fruits les plus exquis, et, comme un vent de mort, laissant le tronc dépouillé avant le temps, lui ôtant la sève, la vigueur et la vie *?

C^est Venise qui fut le théâtre de ce grand et triste amour de poëte. Dans une pièce adressée à son frère, il s'écrie douloureusement :

Là, mon pauvre cœur est resté!

S'il doit m'en être rapporté Dieu le conduise!

1 Une funeste habitude, engendrée par une incurable

Je ne sais qui l'y clierchera, Mais je crois i)ien qu'on ne pourra Le reconnaître.

11 était gai , jeune et hardi , Il se jetait en étourdi A l'aventure.

Librement il respirait l'air - Et parfois il se montrait fier D'une blessure.

Il fut crédule étant loyal.

Se défendant de croire au mal Comme d'un crime.

Puis, tout à coup, il s'est fondu Ainsi qu'un glacier suspendu Sur un abîme.

Madame George Sand a commencé Thistoire de cette bien triste aventure dans les Mémoires de ma Vir. Klle a dû s'arrêter court, dit-on, sur Tinterdiction

mélancolie, a, il faut bien le dire ici, précipité la fin

d'Alfred de Musset.

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre !

s'écriait-il fièrement en réponse à ceux qui l'accusaient d'imitation. Hélas, tout le monde le sait, il avait un verre où il puisait à la fois l'inspiration et la mort!

formelle du poëte. Et par convenance pour celle qui vit, comme par respect pour celui qui est mort, nous n'entreprendrons pas, dans l'intérêt d'une vaine curiosité, de reprendre ni de compléter ces intimes révélations.

Revenons à l'auteur.

Nous n'avons pas parlé de la prose d'Alfred de Musset, de ces fantaisies dramatiques qu'il écrivait à côté de ses vers en se jouant, — et pour ne pas être jouées. Ces fleurs dç spirituel et poétique caprice ne se sont pourtant pas séchées dans les feuillets du livre où il les avait renfermées, et plus d'une, on le sait, a paru fraîche et brillante à la rampe allumée de la Comédie-Française. On peut bien négliger son roman : la Confession d'un enfant du siècle ; il est triste, il est malsain, quelque peu déclamatoire, et il produit une impression pénible. Mais il est impossible de ne pas rappeler ses Contes et Nouvelles, ces jolis et courts récits, où la réalité n'est pas la vérité triviale, ou du réalisme, comme on dit aujourd'hui, mais la poésie pilse sur le vif dans la vérité. Il faut citer surtout le plus charmant^ le plus vivant de tous, la simple histoire de Frédéric et Berner ette. L'auteur, sans viser à l'effet, sans affectation ni fausse sentimentalité, nous

attendrit tout doucement à Tamouf et au suicide d\ine pauvre grisette.

Ces comédies et ces nouvelles, auxquelles nous ne saurions nous arrêter sans dépasser les bornes de cette étude, tiennent sans doute par leur mérite une place considérable dans Théritage d'Alfred de Musset, et fourniraient à part des aperçus intéressants. Toutefois, il nous semble que dans une esquisse générale et rapide, telle que celle que nous avons essayé de faire, on peut les indiquer en glissant. Ce qu'il y a toujours de plus charmant, suivant nous, dans la prose de Musset, c'est sa poésie. Tl ne faut pas que la faveur accordée à ses comédies bâties en l'air fasse illusion. La mode s'en est mêlée, et elle est allée à ces élégances un peu par dégoût des grosses pièces trop bien construites, charpentes communes, sans air ni jour, sans poésie et sans grâce. Le génie d'Alfred de Musset n'est pourtant pas un génie dramatique. Il ne sait pas nouer et dénouer une action, il ne pose ni ne développe de caractères. En tout cas, il n'a pas créé de types. Il n'y en a qu'un de nouveau dans son théâtre, c'est le poète lui-même, c'est cet humoriste lyrique si séduisant, qui devise, qui raille et qui chante derrière tous ces personnages, et qui s'appelle Alfred de Musset.

On a voulu même contester ce type. On a quelquefois refusé à Musset Toriginalité. On Ta appelé un Byron monté en épingle. Ce reproche d^imitation lui a été fort sensible, et il s'en est vivement défendu. Sans doute Mardoche, la Coupe et les lèvres, Namuuna et Rolla sont au moins des cousins de Manfred, de Lara, du Corsaire, et Fou pourrait trouver dans presque toutes les œuvres d^Alfred de Musset des traces de quelque imitation. Ses premiers vers, les Contes d'Espagne et d'Italie, sont venus après le théâtre de Clara Gazul, de M. Mérimée. Dans le joli conte de Simone, ils s'inspire ouvertement de Boccace et de La Fontaine ; ses proverbes et ses comédies semblent des fleurs tombées du bouquet de Marivaux et dorées par un rayon des fantaisies de Shakspeare. Mais toutes ces imitations sont fondues dans une manière qui lui est propre et dans son incontestable originalité ; et la preuve, c'est qu'il a été lui-même imité en prose et en vers. Quand il écrivait Frédéric et Bernerette, il avait lu certainement Manon Lescaut, mais Theureux auteur de la Dame aux Camellias connaissait bien aussi Bernerette.

D'ailleurs, ce n'est pas un des moindres traits à noter de cette organisation de poète que cette facilité

d^imitation et d'assimilation unie à une originalité si vraie et si vive.

Nous ne voulons pas grandir Alfred de Musset outre mesure. Il n'a pas montre la puissance créatrice des poètes souverains. On n'a pas de lui des personnages épiques ou dramatiques vivant de leur vie propre. C'est un humoriste élégiaque et lyrique. Encore sa fantaisie lyrique hésite entre le ciel et la terre. Sa muse n'est ni sereine ni chaste. 11 a prêté trop de poésie aux orages des sens, et il est bien l'enfant du siècle, dont

il a lui-même confessé les faiblesses ; mais il est si vrai,

SI passionne, si jeune !

Ses vers, en dépit du temps, Ont vingt ans.

Il a si belle et si fière tournure ! un si beau souftle ! il est si hardi et si entraînant ! sa négligence est si pleine de coquetteries ! son esprit est de si bon aloi ! il est si franc et si fin! si enjoué et si railleur! si brillant dans sa gaieté et d'une mélancolie si pénétrante! Et jamais de grimaces ! On l'aime pour ses témérités et pour ses caprices, il séduit par ses qualités et par ses défauts. C'est l'Alcibiade de la poésie française au xixe

siècle.

liélus ! pour intéresser encore davantage et comme pour désarmer la critique, il s'est tu dans la force de Tàge, et son front de poëte devait ajouter à sa couronne l'auréole mélancolique d\me mort prématurée !

Nous avons annoncé il y a un mois la cruelle^ rirréparable perte que Tart français, atteint déjà par la mort de Paul Delaroche, venait de faire encore dans la personne d^Ary Schcffer. Nous avons rappelé en quelques mots le grand exemple de cette vie toute dévouée à Tart et de cette belle gloire si bien conquise, sans que Tartiste ait jamais flatté autre chose que les plus nobles instincts du cœur avec les plus chastes pinceaux. Nous avons dit aussi comment il était mort au retour d^un pèlerinage funèbre. Quoique gravement malade, Ary Scheffer voulut à toute force accourir au deuil d^'une auguste famille, aimée aux jours de la prospérité, plus chère et plus sacrée pour lui dans l'infortune. Malgré toutes les représentations, il partit. Les émotions de ce triste voyage eurent le résultat le

plus funeste. On eut à peine le temps de le ramener à Paris dans im état désespéré. Ary Scliefîer a succombé victime volontaire de sa pieuse fidélité, et il semble qu'il ait voulu ajouter cette mort comme une dernière inspiration de sa grande âme à toutes les belles œuvres qu'il a marquées de son génie.

Nous voudrions aujourd'hui rassembler quelques souvenirs plus circonstanciés sur la vie et sur les œuvres de l'artiste éminent qui nous a été enlevé» Et si l'on s'étonne qu'un très-humble littérateur, sans autorité en matière d'art, prenne ici la parole et entreprenne de tresser sa couronne à cette mémoire, nous dirons que le talent d'Ary SchelFer relève de la critique littéraire autant que toute autre. Il n'est pas besoin^ pour le sentir et pour l'aimer^ d'avoir pratiqué les ateliers, d'y avoir vu broyer et d'y avoir broyé soi-même de l'ocre et du bitume. S'il est vrai que la poésie ressemble à la peinture, jamais peinture ne ressembla plus à de la poésie que celle d'Ary Sclieffer. 11 a incarné les visions de Dante, transposé sur la toile les poétiques créations de Gœthe, de Byron et de Schiller; il lui a confié aussi ses propres rêves, les rêves les plus doux du spiritualisme et de la poésie religieuse. Des connaisseurs difficiles ont trouvé quelquefois que sa couleur

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manquait dVclat, son dessin de correction, son exécution de vigueur; mais dans' cette forme parfois imparfaite, souvent accomplie, cpie de pensée! quel sentiment mélancolique et profond ! quelle tendresse attirante ! quelle poésie !

Ary Scheffer est originaire de Hollande. 11 naquit à Dordrecht en 1795. Cela n'empêchera pas la France, où il est venu étudier, où il a exercé son art, où il a vécu et voulu mourir, de le revendiquer à bon droit pour son enfant. D'une intelligence précoce et habile à tout, le jeune Scheffer témoignait surtout de merveilleuses dispositions pour la peinture. A douze ans, il passait sous ce rapport pour un petit prodige dans sa ville natale. Seulement les petits prodiges avortent d'ordinaire : celui-là devait grandir et arriver à la maturité. Le père d'Ary Scheffer avait lui-même un talent d'amateur fort distingué, et seconda les premières dispositions de son fils. Mais la mort enleva de fort bonne heure au jeune artiste l'appui paternel. M^ie Scheffer résolut alors de venir à Paris chercher pour son fds les conseils des grands maîtres. Elle s'y établit, amenant avec le jeune Ary ses deux frères puînés Arnold et Henri, comme lui brillamment doués, comme lui pleins d'ardeur et d'inspirations généreuses,

et unis tous les trois entre eux par la tendresse autant que par le sang. Arnold, mort il y a quelques années, fut un des plus actifs collaborateurs de Fancien National, Tami de Carrel et de Godefroy Cavaignac. Il a laissé un nom honoré dans la presse. Henri, le plus jeune, le seul qui survive aujourd'hui, avait, comme Ary, la vocation de Tart, et s'il ne devait pas atteindre à la même réputation, son talent pourtant est parmi les plus appréciés. Quoique sa manière soit différente de celle d'Ary, la paronymie Ta fait confondre plus d'une fois avec le frère bien-aimé dent il pleure la perte. Quelques toiles devenues populaires, des ouvrages fort remarquables ont contribué avec la similitude du nom à cette méprise glorieuse.

En 1812, Ary Scheffer, âgé de dix-sept ans, vint donc à Paris. Il fut admis comme élève dans Fatelier de Pierre Guérin, Vers ce temps-là, cette école sévère, cette école grecque et répubhcaine de David qui avait succédé avec éclat à la décadence de l'ancienne école française, semblait déjà frappée elle-même de' défaillance, et une réaction inévitable allait sortir de son propre sein. La révolution libérale, qu'on a appelée romantique, avant d'éclater dans la littérature, essayait de s'établir dans l'art. On était las de la reproduction

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des formes grecques. On voulait bien admirer David, Gucrin et Girodct^ et ne pas fermer les yeux sur les mérites de quelques autres représentants de l^école académique, tels que Picot^ Heim, Drolling, Couder, Abel de Pujol^ mais on était rassasié de ces pseudoclassiques, qui, sous prétexte de style, sans respect de la vérité historique, des lieux, des temps et du caractère des personnages, taillaient dans le même patron, ornaient des mêmes lignes sèches et roides, couvraient des mêmes draperies stéréotypées la mythologie, le moyen-âge et les temps modernes. Déjà, et justement en 1812, quand Scheifer vint à Paris, Géricault exposait son beau Chasseur à cheval, et David regardait cette belle toile avec plus d^étonnement que d^admiration. Les maîtres classiques ressemblaient alors assez bien à des oiseaux auxquels on aurait donné à couver à leur insu des oiseaux d^une autre espèce, ou, pour emprunter à Virgile une comparaison plus noble, à ces arbres greffés qui s^étonnent de voir naître sur leurs tiges des fruits qu^ils n^ont point créés.

Ary Scheffer, tout en admirant dans son maître Guérin la pureté des formes et le sentiment de la beauté idéale, fut un des premiers champions de Tart nouveau. Avec lui, et à la suite de Géricault, s'élançaient dans

la libre carrière, déchirant le code de David, les Delacroix, les Sigalon, les Boulanger, les Devéria. Un des premiers tableaux historiques de Scheffer, exposé en 1817, les Six bourgeois de Calais s' offrant à la vengeance d'Edouard III, le signala parmi les novateurs. Mais la révolution commença par le rajeunissement de la peinture de genre. L'école de David avait dédaigné comme au-dessous d'elle la représentation des scènes ordinaires de la vie où ne s'agitent que des personnages obscurs ; il lui fallait, comme à la tragédie, des héros ou des dieux. Ainsi la peinture de chevalet avait été comme anéantie pendant le règne académique. Elle ressuscita la première à sa chute. Ary Scheffer y fit ses débuts delà manière la plus brillante. Pendant dix ans, de 1818 à 1828, il produisait à chaque Exposition, à côté de quelques grandes toiles d'histoire, des tableaux de genre dont le succès était très-grand. Les sujets étaient bien -choisis, inspirés le plus souvent par les préoccupations du moment ou par les souvenirs encore tièdes de nos guerres et de nos malheurs. Ces sujets intéressants n'étaient pas rendus sans doute avec la perfection des tableaux de genre des peintres flamands, mais l'exécution était facile, les expressions vraies, naturelles et pleines de grâce et de sentiment. La Veuve

du soldat, une Scène d'invasion en ISl^, l'Incendie de la ferme, les Enfants égarés , les Femmes souliotes qui se précipitent du haut d\m rocher pour échapper aux bandes d'Ali- Pacha se rattachent à cette première époque du talent d'Ary Scheffer. Et ces tableaux, répandus par la gravure, popularisèrent rapidement son nom.

Cependant le romantisme faisait irruption dans toutes les directions ; il marquait aussi de son cachet la grande peinture historique, et Scheffer, au-dessus de ses tableaux de chevalet, suspendait, à chaque Salon, quelqu'une de ces grandes toiles qui décorent aujourd'hui le Musée de Versailles, telles que : Charlemagne dictant les CapitulaireSy la Bataille de Tolbiac ou la Mort de Gaston de Foix sur le champ de bataille de Ravenne. « Dans ce tableau^ dit un critique, M. Scheffer manifestait par-dessus tout l'intention d'être fidèle à la vérité historique ; la composition n'offrait point cet appareil théâtral qu'on était habitué à voir dans la plupart des grands tableaux d'histoire, et quoiqu'il y eût un personnage principal, sa présence n'absorbait pas l'attention du spectateur; les têtes avaient du naturel et ne manquaient pas d'expression ; le ton général était assez brillant ; mais une exécution précipitée nuisait

à l'effet de cet ouvrage. » Le critique qui parle ainsi,

et dont on peut tenir le jugement pour bon, savez-vous quel il est? c^est le peintre lui-même, c'est Ary Scheffer. Les lignes qui précèdent sont empruntées à un numéro de la Revue française de d828, où, sous le voile de Tanonyme, il fit la critique du Salon. C'est un morceau de maître. Le peintre y raconte les progrès de l'école française depuis David. Ses jugements sont formulés avec une fermeté et une décision singulières, dans le style le plus clair et le plus précis. Au milieu des autres, il parle aussi de lui-même, et se rend justice sans faiblesse, comme on le voit par notre citation. Il aurait pu se louer davantage, car l'opinion publique l'avait déjà placé parmi les premiers artistes du temps. Mais nous voulons citer en entier les conclusions de cette rare et curieuse étude. On apprendra à y connaître quelles étaient les idées de Scheffer en peinture ; on y verra quelle intelligence gouvernait sa main, et on y verra aussi qu'il eût pu devenir un écrivain remarquable, s'il n'eût préféré être un grand peintre.

« Le simple exposé de la marche qu'a suivie la pein- « ture en France durant les cinquante années qui se (( sont écoulées de 4778 à 1828 peut servira réfuter « l'accusation banale de décadence portée contre l'école « actuelle. Cette période de cinquante ans embrasse en

ARY SCOEFFER. 47

« (|iielque sorte la vie tout entière de Pécole classique, « depuis sa naissance au sein d\ine réaction contre le « faux goût, la futilité, ^incorrection et l'indécence, (( jusqu'à sa décrépitude. Cette école, durant ses années « de virilité (qu'on nous passe ce terme), ne Ta cédé à « aucune autre ; elle a marché avec une fermeté admi- « rable vers le but exclusif que sa tendance lui assi- « gnait; elle Ta atteint si parfaitement qu'elle a fait un « moment illusion sur tout ce qu'elle laissait en ar- « ri ère, et, par la puissance du talent et l'attrait de la « nouveauté, elle a conduit toute une génération à « n'aimer, en peinture, que la correction des contours, a à n'être sensible, en fait de beauté, qu'au type des (( statues et des bas-reliefs antiques. Tout cela ne pou- « vait durer qu'un temps, parce que l'art de peindre, « loin d'avoir pour bornes un certain type de dessm, « ne se borne pas au dessin lui-même; qu'il renferme « encore le coloris, l'effet, la reproduction fidèle des « passions, des lieux, des temps; que l'histoire tout « entière, et non pas seulement quelques siècles, entre (( dans son domaine. Après avoir contemplé jusqu'à « satiété des figures grecques et romaines, le public c( blasé sur ce plaisir ne pouvait manquer d'en désirer « d'autres. Que ce changement fût un bien ou un mal

« pour Part en lui-même, c'est une question que nous « ne débattrons pas ; contentons-nous de remarquer c( que c'était un changement inévitable.

« D'ailleurs ceux qui s'en plaignent et déplorent la G dépravation du goût ont tort d'imputer cette dépra- « vation soit au public, soit aux artistes de la génération « nouvelle ; est-ce la faute des uns et des autres si l'au- « teur du Serment des Horaces et de la Mort de Socrate « a terminé sa longue carrière par le tableau de Mars, « Vénus et les Grâces ? si les auteurs à'Âtala et de Mar- « eus Sextus ont produit, sans se douter qu'ils rétro- « gradaient vers le siècle des mignardises, Pygmalion, c( l'Aurore et C éphale 'i Dehonne foi, pouvait-on prendre « à ce point, pour la continuer, une école qui, dans les c( ouvrages mêmes de ses créateurs, donnait de pareils « signes de caducité? Si rétrograder vers 1790 ou 1800 « était une chose impossible pour David et pour Giro- « det, cela devait l'être bien plus encore pour les élèves « de leurs élèves. En fait d'art, on peut retourner à (( plusieurs siècles en arrière ; on ne recule pas à trente « ou quarante ans : dès qu'une école est tombée au c( dessous d'elle-même, il n'est pas donné à celle qui la « suit de ramener les beaux jours de la première. C'est « une nouvelle ère qui commence, une autre génération

« qui s'élève pour suivre le même cliemin que celles (( qui Font précédée, pour subir les mêmes vicissitudes (( de faiblesse, de vigueur et d'épuisement.

c< Voilà ce qui devait arriver en dépit de toute puisce sance humaine, et par conséquent en dépit de celle « des feuilletons et des pamphlets. Rien de ce qui s'est « élevé jusqu'ici, pas même l'école de David, n'a « manqué de détracteurs qui criaient à l'innovation. « Ces critiques ont passé, et Técole a continué sa route; « les ennemis de la réaction qui commence passeront « de même, et la réaction s'accomplira. Mais il faut « que les jeunes peintres qui la poursuivent avec un « si louable zèle, et, disons-le, avec des talents si variés, « ne se rebutent pas des difficultés qu'on leur suscite, « ne s'aigrissent pas même des diatribes et des quoli- « bets lancés contre eux dans les journaux et les salons. c( 11 était impossible que les admirateurs de la vieille (( école battissent en retraite à la première apparition « d'une réforme qui donnait un démenti à toutes leurs « croyances en fait de beaux-arts, qui d'ailleurs, (( comme toutes les tentatives de changement, a besoin « d'être jugée avec espérance, et dont les véritables « chefs-d'oeuvre sont encore dans l'avenir. Les jeunes c( républicains de 1793 qui ont tressailli à la vue de

Barras étendu mort, beau comme une statue antique, et ayant pour tout vêtement la co'carde tricolore sur son cœur ; les jeunes réactionnaires de 1793, dont les figures idéales de Marcus Sextus et de sa fille ont augmenté la haine contre les auteurs des proscriptions, peuvent-ils être émus sur leurs vieux jours par des tableaux où Fhistoire est fidèlement et naïvement représentée, sans emphase, sans exagération, avec tout Fattirail des costumes particuliers à chaque époque? Et cette foule d'amateurs qui n'ont mêlé aucune passion politique à leur enthousiasme de jeunesse, ceux-là regretteront Fécole de David par cela seul qu'ils étaient jeunes durant les beaux jours de cette école. Les tableaux de Géricault, de MM. Horace Vernet, Delacroix, Scheffer, Devéria, etc., sont pour eux comme la musique de Rossini pour celui qui, àvingt ans, passionné pour les airs de Méhul et de Berton, associait cette mélodie un peu sèche à tout ce que son âge lui suggérait d'émotions tendres et d'idées riantes. Les hommes d'un âge mûr, dont l'esprit est assez souple, assez dégagé des liens de l'habitude pour se complaire aux innovations et suivre la marche du siècle, sont toujours en minorité. Appuyée sur ce petit nombre, l'école romantique

« luttera contre des souvenirs, jusqu'à ce quclagcnc- « ration née avec le siècle ait acquis sur l'opinion « nationale une influence prépondérante. C'est dans (( cette jeunesse qi^elle trouvera des juges impartiaux, « des admirateurs passionnés, et, quand viendra pour « elle le temps de la décadence, des louangeurs outrés « et des défenseurs fanatiques. »

Quelle franchise et quelle solidité dans ces lignes ! quelle justesse de coup d'oeil et quelle finesse ! quel sentiment des conditions de l'art , de ses progrès ou plutôt de ses transformations à la poursuite de ce type fugitif, de cette limite idéale du beau qui recule toujours! Dans cet aperçu historique et philosophique sur la peinture , il y a des vérités qui peuvent s'appliquer à la poésie et aux lettres tout aussi bien qu'à l'art. La littérature aussi se transforme avec les générations ; les poétiques ont les phases de la vie humaine ; elles naissent, grandissent et s'épuisent. En littérature aussi , on retourne à plusieurs siècles en arrière plus facilement qu'on ne recule à trente ou quarante ans. On ne ranime pas les beaux jours d'une école qui tombe. Et pour rallumer la sainte ardeur prête à s'éteindre , il faut , malgré les regrets des vieillards qui se refusent à changer d'admiration et à oublier

leiu' jeunesse, des tentatives différentes en des chemins nouveaux. Eh quoi ! pour oser conseiller de courir ainsi et de changer sans cesse , n^y a-t-il donc pas de beau absolu , invariable? Oui , sans doute ; mais ce beau absolu , Dieu seul Fexprime dans sa sublime essence ; il n'est pas donné à Fhomme de le réaliser tout entier dans ses créations. 11 en tire seulement, sans se lasser, des exemplaires contingents , divers , qui n'en expriment jamais qu'une face. La routine lui crie qu'il s'égare : elle voudrait des types toujours identiques, clichés sur les premiers modèles. Il y aurait moins de risques en effet. Mais l'homme n'entend pas , il obéit à la passion intérieure qui lui dit : En avant ! il poursuit sa route , il change ses œuvres, et à l'émotion qu'elles inspirent, on reconnaît, sous leurs formes diverses, si elles dérivent du type éternel. A côté de ses préoccupations de son art , Scheffer , jeune et déjà célèbre, ne pouvait, avec sa nature chevaleresque et son imagination enthousiaste, rester indifférent au mouvement politique et aux agitations de son temps. Non content de signer des Messéniennes en faveur de la Grèce sur des toiles pathétiques telles que les Soldats de Missolonghi ou ces héroïques Femmes souliotes dont nous aVons parlé , il s'était enrôlé de

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plus avec ses dciiv freines sous la bannière de l'opposition libérale qui luttait contre la Restauration. Comme il aimait la liberté dans l'art , il Faimait partout. ScliefTer attira à cette époque l'affectueuse attention de La Fayette , et fut accueilli comme un fils dans sa famille ^ A la cbute de Charles X, il suivit le général à Neuilly. C'est là que naquirent, avec la famille royale (îu trône de juillet , ces relations que rien n'a pu rompre , relations qui dans leur intimité demeurèrent toujours également honorables pour les deux parties, pour les princes et pour l'artiste; car Ary Scheffer, quelque prix qu'il y attachât , n'eût pas hésité à s'en priver, si elles avaient dû coûter quelque chose à l'indépendance fière et facilement effarouchée de son caractère. 11 fut l'un des meilleurs amis de ce noble duc d'Orléans qui les choisissait parmi les plus belles intelligences de son temps, et le maître de la jeune princesse Marie, de douce et pure mémoire. Car il faut aussi compter la sculpture parmi les aptitudes multiples d'Ary Schelfer. Il conduisit cette jeune main de prin-

1 Ary Schefifer fit en ce temp-là un très-beau portrait de La Fayette. On trouve quelques détails intéressants sur ses relations avec lui dans le premier volume des Mémoires de M. Guizot.

cesse, sitôt glacée par la mort, et cpii eut à peine le temps d'e'baucher quelques œuvres pleines de promesses, et visiblement empreintes de ce que le génie de son maître avait de plus tendre.

A partir de cette époque de 1830, il y eut comme une crise dans le talent de Scheffer : il entra dans une phase nouvelle et ascendante. Après avoir lutté parmi les plus vaillants et les mieux doués dans la grande mêlée romantique, mais sans avoir encore marqué d'une manière bien tranchée son individualité , brossant librement des toiles d'un sentiment noble et expressif , esquissées plutôt qu'achevées , l'artiste s'isole, il se recueille, il dégage sa propre manière et devient complètement lui-môme. Il avait eu sans doute tout de suite un certain cachet individuel qui subsistera à travers cette transformation. Un goiit naturellement très-pur, un sentiment à la fois mélancolique et noble jusque dans les sujets les plus familiers rattachent ses premières œmTes aux dernières ; mais dans ses dernières productions le sentiment s'élèvera, deviendra plus intense et plus profond. Il cherchera "désormais le pathétique dans la pensée plutôt que dans le mouvement et dans Taction. Il essayera d'exprimer les passions et les rêves de la vie intime.

Son art plus touchant visera au développement du sens moral. Il peindra des âmes : Béatrix, Mignon, Francesca, Marguerite, et il entrera en possession de sa vraie et durable originalité.

A partir de cette seconde période de sa vie d'artiste, Ary Scheffer, décelant son origine autant que son vrai tempérament, puisa en grande partie ses sujets dans la poésie septentrionale et germanique. Il s^inspira avec une sensibilité pénétrante des rêves passionnés de Byron, de Burger, de Goethe, de Schiller, et de ce que Dante lui-même a de tendre et de mélancolique.

De cette époque aussi datent ses premières œuvres de peinture religieuse, dont la création finit par Tabsorber presque complètement. Dans ces tableaux, il ne se borne pas à tirer le sujet et les figures des histoires sacrées, il cherche surtout à exprimer le sens caché sous les symboles, et les interprète librement de la façon la plus philosophique et la plus élevée. Ce double ordre de créations, ces deux manifestations diverses de son génie arrivé à la maturité, tout ensemble allemand et religieux, j'en trouve Temblème dans Tun de ses chefsd'œu\Te, dans les deux Mignons, Tune tournant les yeux vers la patrie et Ifautre les tournant vers le ciel.

La manière de Scheffer se modifia. dans Texécution

comme dans la nature des sujets. 11 fut désormais moins soucieux des effets de couleui' et de lumière, des détails et des accessoires pittoresques, de tout ce qui charmait Técole moderne ; il aimait autrefois à laisser à ses tableaux les apparences de l'esquisse : il les acheva avec un soin intini ; il chercha la pureté dans les lignes, la profondeur et la beauté dans l'expression, et devint ainsi, par l'idée comme par l'exécution, un romantique sui generiSj fort éloigné de Delacroix et plus rapproché d'Ingres, peut-être.

Eberhart, dit le Larmoyeur, doit être considéré, par la date (1831) et par le caractère de Tœu^Te, comme un tableau qui marque la transition de la première manière de Scheffer à la seconde. Le sujet, tout d'expression, est pris d'une ballade de Schiller. La composition est d'une grande simplicité. C'est un vieux guerrier qui pleure agenouillé sur le corps de son fils mort dans la bataille. Dans le fond du tableau, on dislingue des soldats qui s'agitent dans Fivresse de la victoire. La figure du vieillard, retenant en vain les larmes qui roulent silencieusement dans ses yeux, est d^me beauté mâle et respire autant d'énergie que de douleur. Celle du jeune homme étendu mort, qui occupe le, devant de la toilo, contraste avec la première par des traits déli-

cats et une pâleur suave. Il est encore recouvert de sa cuirasse. Sous ce corset de fer^ on dirait une jeune fille. Il est couché languissamment. On croit voir cette fleur dont parle le poëte que le tranchant de la charrue a coupée sur sa tige et qui penche dans Therbe sa tête décolorée. Le tableau est d'un ton vigoureux et d'une belle couleur; on y admire une certaine liberté de brosse, des effets d'ombre et de lumière à la manière de Rembrandt, comme SchefFer les cherchait souvent autrefois et qu'on ne trouvera plus dans ses productions suivantes. Mais on y admire aussi un peu trop la cuirasse polie qui miroite sur la poitrine du jeune homme inanimé. L'artiste dédaignera plus tard cette affectation dans le détail matériel.

Après Eberhart, SchefFer tire de Byron ses deux tableaux de la Médora, la belle Grecque qui attend au bord de la mer le retour de Conrad, et du Giaour auquel il a donné Texpression sombre et révoltée de la poésie même de Byron.

La célèbre ballade de Burger lui fournit le tableau

de Lénore qui regarde aux portes de la ville défiler

Parmée revenant de la guerre « parée de rameaux verts,

au bruit des chants de joie, et clirig, et clang, au son

des trompettes et des cymbales. » Il a rendu pathéti-

quemcnt le désespoir de la jeune fille qui n'a pas vu son fiancé dans les rangs.

Ces différentes compositions sont pleines d'expression et de couleur, de sentimentalité et de grâce. Mais les vrais chefs-d'œuvre de Schelfer viennent après, ce sont les deux Mignons et les quatre ou cinq Marguerites; Marguerite assise à son rouet, Marguerite à l'église pendant le service divin, Marguerite sortant du temple et aperçue pour la première fois par Faust, Marguerite au jardin y Marguerite entrevue par Faust au sabbat; puis Françoise de Rimini, Béatrix conduisant Dante au Paradis j Saint Augustin et Sainte Monique, les Saintes Femmes revenant du tombeau, le Christ consolateur et le Christ juge, le Vice et la Vertu.

Citer les noms de ces toiles célèbres, c'est réveiller une émotion dans le cœur de tous ceux qui les ont vues* Qui ne s'est attendri devant ces brunes Mignons, plus idéales, il est vrai, que la folle petite bohémienne de Gœthe ! Des deux, la plus céleste n'est pas celle qui aspire au ciel, mais celle qui regrette la terre, — la terre de son pays. Quelle langueur passionnée! comme c'est bien cette aspiration vague et pourtant intense^ tout allemande, et pour laquelle les Allemands ont trouvé ce mot intraduisible, sehnsucht ! Cette toile fut

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léguée par le duc d^Orléans au comte Mole; c'est un vrai cadeau de roi. J'aime aussi les blondes Marguerites; elles ne sont peut-être pas assez paysannes, mais elles sont bien Allemandes. Celle qui frappe le plus Fimagination, c'est la ^larguerite entrevue par Faust au sabbat; elle apparaît comme une vision blanche, nue jusqu'à la ceinture ; autour de son cou on voit un sillon rouge, large comme le dos d'un couteau, et de ses bras pendants (cette idée est de Scheifer et non de Goethe) l'infanticide laisse échapper son enfant mort, le malheureux fruit de son amour. Cette ombre coupable qui apparaît ainsi à son séducteur dans sa beauté touchante et dans sa blancheui' virginale avec le stigmate de la mort violente, ressemble vraiment à un lis cueilli par le bourreau. Je n'ai pas besoin de parler de la Françoise de Rimini. Quelle toile est plus populaire que celle-là? On se rappelle à quel prix élevé elle monta lors de la vente de la galerie du duc d'Orléans. Qu'elles sont belles ces deux colombes de l'enfer, triplement blessées et réunies par l'amour, par le fer et par les remords ! Avec quelle passion Françoise serre dans ses bras l'ombre de celui qui fut son amant et que rien ne peut plus lui ravir, embrassant la plaie encore sanglante qu'il porte au sein! Comme ils volent bien, ces oiseaux

légers, au vent de l'orage éternel ! Et quelle mélancolie dans ces deux figures de Virgile et de Dante qui les contemplent, placés à quelque distance en se détachant dans le fond de la toile sur les ténèbres visibles de l'enfer !

Le tableau le Vice et la Vertu, que nous avons cité, n'a pas encore été popularisé par la gravure, et il est à cause de cela moins connu. Ce tableau, qui appartient à la galerie de M. Benoît Fould, est un des chefsd'œuvre du peintre. Le Vice et la Vertu sont représentés sous la ligure de deux femmes ravissantes. Scheffer se serait bien gardé de peindre le vice en laid, S'il était laid, il ne séduirait pas. Seulement la figure du Vice est d'une beauté matérielle et terrestre, celle de la Vertu d'un caractère pur et sublime ; elle montre du doigt le ciel au Vice, qui est couché à demi-nu, effeuillant les roses de la volupté.

Comme on le voit, par la simplicité des sujets et de la composition, c'est l'expression que Scheffer cherche avant toute chose. Il semble en avoir atteint les dernières limites dans le tableau qui représente saint Augustin et sainte Monique en contemplation. Le peintre a choisi la scène décrite par le saint évoque dans ses Confessions, C'était quelque temps après sa conver-

sioii, pende jours avant la mort de sa mère. Ils s'étaient retires tous les deux dans une maison solitaire, à Ostie. c( Etant donc seuls de la sorte, dit saint Augustin, assis à une fenêtre ouverte qui donnait sur des jardins et qui dominait la mer, nous nous entretenions ensemble avec une douceur inexprimable, et laissant dans un entier oubli toiites les choses passées, portant toutes nos pensées sur l'avenir, nous cherchions entre nous et en présence de Téternelle vérité qui est vous-même, ô mon Dieu ! quel serai-t ce bonheur qui doit être le partage de vos saints durant Téternité, ce bonheur que Toeil n'a point vu, que l'oreille ne peut entendre et que le cœur de Thomme ne peut comprendre. » (Confessions, livre IX, chap. x.) Cette contemplation mystique de la sainte mère et de son fils, le peintre Ta rendue avec une puissance et aussi avec des nuances d'expression admirables. Monique est comme épanouie dans l'extase. Elle aspire avec une volupté béate les eaux de la céleste fontaine, et son œil perdu dans Tinfini brille d'une sainte flamme sur son visage d'un blanc mat, amaigri par l'âge et les austérités. Saint Augustin est plus rêveur. Il garde sur sa jeune figure la trace des passions. On sent qu'il vient seulement de s'arracher à la terre et que son doute

est encore bien près de sa foi. Étrange effet de cette toile! au premier aspect elle vous saisit; regardezla encore un instant, vous ne pourrez plus vous en détacher. C^est rcffet de la plupart des tableaux de Scheifer de s'emparer ainsi peu à peu du cœur et de le retenir attache. Mais pour celui-là c^est une véritable captation. On est entraîné malgré soi dans la contemplation siiblime de sainte Monique et de son fils, et Ton reste en extase devant eux, comme ils le sont devant le ciel.

Les dernières œuvres de Scheffér (de 1848 à 1858) sont bien moins connues que les précédentes. Il produisit pourtant en abondance dans les dernières années de sa vie , mais il n'exposait plus que pour quelques amis et de rares amateurs dans Tintimité de son atelier. Ceux-là ont pu y admirer le tableau de Ruth s^ attachant à Noémi, un Ecce Homo, le Baiser de Judas , le Christ posant sa main sur la tête d^un enfant et le montrant comme le premier du royaume des cieux; une autre toile aux .dimensions colossales, la Tentation du Christ (Scheffér y travailla deux ans) ; enfin les Lamentations de la terre qui se changent en espérances et en béatitudes à mesure qu'elles s'élèvent vers le ciel, tableau allégorique, mais dont la belle allégorie est

exprimée avec autant de clarté que possible, et où respire toute l'àme de Scheffer.

Nous ne pourrions, sans dépasser les bornes de cette étude d'ensemble, analyser tous ces ouvrages. Une exposition complète de Tœuvre de ScliefFer, en faisant sentir tout ce que Tart a perdu , montrera que ces dernières productions sont dignes au moins des précédentes*. Son talent, on le verra, n'a pas eu de déclin. Il est mort dans sa force. Entre autres qualités , il avait une souplesse merveilleuse qui lui permettait , sur le tard de sa vie , de se rejoindre en quelque sorte luimême et de retrouver quand il le voulait ses inspirations d'un autre âge pour les répéter et les continuer. Ainsi un jour on lui rapporta une de ses Marguerites, celle au Rouet , qui se trouvait à Neuilly , et qui avait échappé par miracle à la dévastation de 1848. Cette belle tête d'une morbide suavité avait touché sans doute le cœur de quelque barbare. Mais elle avait reçu maintes blessures ; une partie de la toile était roussie et il ne restait d'entier que la figure. Scheffer, en la revoyant , la refait aussitôt en entier plus belle que la première fois vingt ans auparavant, et puis il lui

■f * Cette exposition a eu lieu quelque temps après que nous écrivions ces lignes dans le Journal des Débats.

donne une sœur , la Marguerite à la fontaine. Il a

répété ainsi plusieurs de ses tableaux avec cette même

facilité , et jamais Tinspiration originale ne lui lit

déftuit.

, Ary Scheffer a fait aussi de la peinture de portrait Outre plusieurs portraits de famille ou d'amitié , il a peint plusieurs illustrations de notre temps : La Fayette, Cavaignac, ïalleyrand, Béranger, Lamennais^ Lamartine, Liszt, Chopin, Manin , Villemain , M*"^ Ristori. Quelques-uns de ces portraits sont beaux ; pourtant ce genre n^était évidemment pas dans le tempérament de Scheffer. L^idéal qu'il caressait sans cesse Tempechait de s'accommoder de la réalité et de rendre une figure humaine dans sa vérité, avec Texpression , je dirai même avec les traits qui lui étaient propres. On a reproché aux différentes figures de ses tableaux de trop ressembler à un type unique de sa fantaisie idéale. On pourrait faire le même reproche à ses portraits. Il les flattait en leur donnant un peu trop à tous la môme âme : la sienne.

Nous n'ignorons pas le reproche plus général que Fon peut faire à Scheffer. Dans les compositions de sa seconde, de "sa plus belle époque, son pinceau spiritualiste dédaigne un peu trop les couleurs, et, préoc-

eupé (le rame, il néglijçe aussi quelquefois le dessin rigoureux et le modelé des corps. Je Raccorde, et même, si l'on veut, que sa touche est moins vigoureuse que celle de tel ou tel maître contemporain. Mais qui a eu plus de grâce et plus de sentiment? qui a mieux exprimé ce que le cœur humain a de plus tendre ? qui a remué Fâme plus profondément et avec plus de chasteté que ce poète qui avait nom Ary Scheffer?

Scheffer avait lui-même dans le caractère ce je ne sais quoi d'attirant qui faisait tant aimer ses œuvres. Il exerçait sur tous ceux qui l'approchaient une attraction sympathique. Nature tendre et dévouée , il inspirait facilement à son tour de tendres dévouements , que sa mort vient de changer en d'inconsolables douleurs. Il était d^une générosité sans limites, et les jeunes artistes aux prises avec les difficultés de la vie ne trouvaient pas seulement chez lui des encouragements et des conseils. D'une indépendance ombrageuse jusqu^à la sauvagerie , fidèle à ses principes et à ses affections , haïssant les platitudes comme des crimes , il vivait depuis 484.8 dans la retraite la plus complète, retraite laborieuse, visitée seulement par quelques amis. L'un des derniers et des plus chers qu'il aimait à cause de ses

infortunes autant que de son caractère était Manin ,

Tancien président do la répuhliquc de Venise. Il ne cessa de consoler Texil de ce noble citoyen par les attentions les plus délicates. Voici à quelle occasion leur liaison prit le caractère d\ine tendre amitié. Scheffer apprend un jour que la fille de Manin , son voisin^ mais pour lequel il n'avait encore qu'une affectueuse estime , vient de mourir. Il se lève avant Taube, va s'asseoir au chevet de la jeune fille morte , et le matin, après l'inhumation, quand on a enlevé son seul bien à ce père au désespoir, il retrouve une image de sa fille adorée dans une esquisse laissée par Scheffer^ un chef-d'œuvre de son pinceau, à coup sûr le chef-d'œuvre de son cœur. Il y a un an, Manin suivit sa fille au tombeau. Sa perte porta à Scheffer un coup cruel. Atteint déjà des premiers symptômes de la maladie du cœur qui devait l'emporter lui-même, il se traîna au cimetière où il avait fait préparer une place provisoire au pauvre exilé dans le caveau de sa ])ropre famille. Le caveau se trouva trop étroit pour le cercueil. Il fallut élargir l'ouverture. Entré le premier , Scheffer présida au travail des fossoyeurs. Il resta ainsi une demi-heure sans reparaître. Les amis qui attendaient au dehors eurent alors comme un funèbre pressentiment. Il semblait que ce funèbre

caveau youIûI aussi le garder. Ilëlas ! un an à peine s'est écoulé, et il dort maintenant pour toujours !

Tous ceux qui Font connu le pleurent et avec d'amers regrets , ce grand cœur, ce grand artiste ! Heureux pourtant ceux qui ont pu le connaître, ceux qui ont pressé sa main loyale , cette main toujours ouverte pour les belles œuvres et les bonnes actions. Car il était du petit nombre des hommes qui font aimer et respecter la vie, qui font croire au bien , et qui forcent à estimer la nature humaine , quand partout de tristes exemples suggèrent de la mépriser. L'art contemporain perd en lui un de ses maîtres les plus glorieux, celui qui s'est fait de la beauté du sentiment une originalité. Il laisse un vide immense, difficile à combler; mais il laisse aussi en moty^ant un nom et des œuvres qui ne périront pas.

L'automne arrive, et l'on dirait que la mort aussi fait ses vendanges. Ses coups se multiplient. Le mois de septembre a vu frapper les plus nobles têtes. Et en songeant aux pertes cruelles de cette année , n'est-on pas tenté de s'écrier avec le poëte :

Le ciel de ses élus devient-il envieux?

Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture, Sur les meilleurs de nous ose porter la main?

A celui qui pleurait ces beaux vers sur la tombe de la Malibran et succombait lui-même dans la force de l'âge, à Musset, à Déranger, à Delarocbe, à Salvandy, à Gustave Planche, voici qu'il faut ajouter le nom sans

taclie (le Daniel Manin, Paiicien président de la république de Venise, mort à l*aris dans l'exil, hélas! et de l'exil.

Peu d'invitations avaient été faites pour assister aux funérailles , et aucun discours n'a été prononcé sur la tombe de ce proscrit respecté. Le nombre était grand pourtant de ceux qui ont suivi son pauvre et glorieux convoi, et leiu' attitude en disait plus que des paroles. L'émigration italienne s'était rendue tout entière à ses obsèques. Un grand nombre de Français et d'étrangers, notabilités politiques et littéraires, amis connus ou inconnus de Manin , étaient venus spontanément grossir le cortège; et ce n'était pas seulement la France et l'Italie ;, l'étranger et la patrie qui ont môle leur deuil sur la tombe de Manin. Tous les partis ont incliné leur drapeau devant son cercueil.

On s'était donné rendez-vous des camps les plus divers, des frontières même les plus opposées de la politique et de l'opinion. Les idées ne se réconcilient pas sans doute , mais tous les cœurs battent à l'unisson sur la tombe d'un homme de bien.

C'est ce qu'était Manin dans toute la foi'ce du terme. C'est ce qu'il fut dans la lutte et dans le triom-

phe comme dans l'infortune et dans l'exil. Et c'est pour cela que nous n'éprouvons aucune peine à lui rendre hommage ici ^, dans ce camp qui n'était pas tout à fait le sien. Il nous plaît même , au milieu de ces figures malsaines de révolutionnaires que les orages des dernières années ont mis parfois en si sombre lumière , de trouver un homme digne de leur être opposé comme exemple et comme contraste : patriote ardent, mais honnête et sensé , défendant avec passion des idées modérées, homme pratique, ami de la légalité , ennemi de la violence , qui ne prit pas le mot d'ordre de Mazzini ni des sociétés secrètes , n'en ayant qu'un seul , raffranchissement de son pays , et sacrifiaut, au besoin, à ce but supérieur, son intérêt, soij ambition et jusqu'au triomphe de ses convictions particulières; tel fut Manin. Il avait conspiré à ciel ouvert pour la plus noble des causes^ celle de l'indépendance nationale ; il avait affranchi Venise, il l'avait gouvernée avec sagesse et défendue avec courage. Il la défendait encore , et avec elle la patrfe itahenne tout entière, du sein de l'exil par d'utiles conseils ; il Thonorait par cet exil même si modeste , si pauvre et si

1 Au Journal des Débats.

dignement porté au milieu des épreuves les plus cruelles , quand la mort est venue le frapper.

Daniel Manin était né à Venise en 1804. Son père, Louis Manin, avocat distingué ^t connu par ses idées répid3licaines fut son premier précepteur. Les facultés de Daniel étaient des plus remarquables; à dix-sept ans, le fait est rare, il était reçu docteuren droit à F Université de Padoue. Il dutattendreseptannéesjusqu'àl^àge de vingtquatre ans, avant de pouvoir exercer la profession d^avocat. Il employa, dit-on, ce temps à une traduction du droit romain. Mais d'autres pensées; d'autres rêves occupaient déjà Tardeur de ses vingt ans. Le sentiment du droit avait devancé chez le précoce jurisconsulte l'étude des lois. La haine bien naturelle de la domination étrangère et l'amour de la liberté brûlaient son cœur. Il était encore obscur et ignoré lorsqu'il conçut avec quelques amis le projet de rendre la liberté à Venise, caressant l'espoir que cet affranchissement de la Vénétie deviendrait le signal de l'émancipation de la Lombardie et de l'Italie tout entière. Manin, nous l'avons dit, répugnait par nature à la violence, aux menées souterraines, aux folles et sanglantes aventures. Il n'avait pas de goût pour Mazzini, et ne s'enrôla pas dans la Jeune Italie. Mais en face même des maîtres de son pays, il

créa ce qu'on peut appeler, ce qu'il a appelé lui-même Tagitation légale. Orateur et écrivain tout ensemble, il ' ne négligeait aucune occasion de remuer Tesprit public et de réveiller le sentiment national. Il était familier à toutes les questions, qu'il s'agît de littérature, d'industrie ou d'économie politique, et toutes les questions devenaient entre ses mains des armes qu'il maniait avec une merveilleuse dextérité. Son habileté consistait à toucher, sans donner de prise et en restant scrupuleusement sur le terrain étroit de la légalité.

M. Gui zot reprochait un jour à îa presse de notre pays de ne pas se servir assez de la liberté qui lui est laissée. Cet art ou ce courage, personne ne l'eut à un plus haut degré que Manin. « On pourrait, a dit un de ses biographes, M. Castille, nommer M. Manin leLatude de la politique. Donnez lui un clou, il renversera la Bastille. Laissez-lui seulement la place de poser un pied sur le terrain légal, et il finira par devenir maître de la situation. ))

Aux approches de 1848, la pensée dominante de Manin se manifesta, dans une occasion importante, avec autant d'adresse que de succès. 11 s'agissait de la construction d'un chemin de fer de Milan à Venise. D^ane question industrielle Manin fit une question

politique : à une Société autrichienne, il opposa une Société italienne, organisa une souscription qui fut proniptement couverte, et l'emporta. Aux premiers jours de janvier 1848, Tagitation était devenue des plus graves dans toute Tétendue de la Péninsule. Venise faisait mine de se soulever. Le directeur général delà police appela Manin et le pria d'employer Tautorité de sa parole, qui était souveraine, à calmer Tirritation populaire, de plus en plus menaçante. Manin y consentit moyennant quelques concessions qui, accordées d'abord, furent ensuite retirées. Toute conciliation devenait dès lors impossible, et le médiateur plus que jamais suspect.

Le 18 janvier 1848, Manin et son ami le poète Tommaseo étaient arrêtés comme accusés du crime de haute trahison et conduits au carcere duro. Cette captivité fut courte. La révolution éclatait en même temps à Paris, à Vienne, à Naples, en Toscane et en Sardaigne. La prison de Manin s'ouvrit aux coups de la révolution de Venise.

Elle eut lieu sans effusion de sang. La garnison autrichienne fut surprise et dut évacuer ; Venise proclama son indépendance, et aux cris àcvive Saint-Marc! Daniel Manin, le principal auteur des événements qui

venaient de s'accomplir, fut installé président de la

nouvelle république. Voici quelle fut sa première proclamation :

c( Vénitiens!

« Je sais que vous m'aimez, et au nom de cet amour, je vous demande que, dans la manifestation légitime de votre joie, vous vous comportiez avec la dignité qui convient à des hommes qui méritent d'être libres,

« Votre ami, Manin. »

L'avocat diiier, devenu tout à coup Tarbitre de Tantique épouse de l'Adriatique, n'avait pas besoin, pour parler ce langage, d'élever ses sentiments à la hauteur de sa fortune. Mais le miracle, c'est qu'il ilt partager ses sentiments à toute une population dans l'ivresse de la délivrance et de la victoire. Pendant deux ans, les deux ans qu'elle a duré, la république de Venise, il faut lui rendre cette justice, mérita l'estime et l'admiration de l'Europe. Manin pourvut à toutes les nécessités de son gouvernement improvisé avec une énergie infatigable et l'intelligence d'un véritable homme d'État. En s'organisant au dedans, il fallait se défendre à l'extérieur. M. Anatole de Laforge, dans son Histoire de la République de Venise, a éloquemment et avec détail raconté les

péripéties de cette révolution nationale, de ce gouvernement honnête et libre dont les jours pourtant étaient comptés et qui devait de nouveau, après une lutte héroïque mais trop inégale, s'eifacer devant l'étranger. Le 27 août de l'année 1849, le jour môme de la capitulation de Venise, Manin prit Pâpre chemin de Texil. Tandis qu'il s'apprêtait à partir, il entendit des hommes du peuple qui disaient en passant devant les fenêtres de sa maison : « C'est ici que demeure notre père. 11 a bien souffert pour nous. Que Dieu le bénisse ! » Hélas ! cette bénédiction. Dieu la lui devait encore quand il est mort. Les épreuves les plus douloureuses lui étaient réservées. Au seuil de l'exil, il perdit sa femme. 11 l'avait épousée toute jeune, à l'âge où l'on marie non sa fortune, mais son cœur. Fière de sa gloire, compagne de ses idées autant que de sa vie, au seuil de l'exil elle tombait derrière lui... Ne fallait-il pas, comme les vieux doges, laisser un anneau chéri dans les lagunes de Venise? 11 avait encore un fils et une fille adorée. Celle-ci, pauvre fleur transplantée loin du sol natal, « par la pluie et le vent moissonnée, » s'est desséchée sur la terre étrangère. Elle s'éteignit il y a trois ans entre ses bras en murmurant le nom de Venise. Cette perte fut le coup de grâce pour Manin. 11 est

mort d'un aiiëvrisiiie au cœur. Son cœur s'était brisé ce jour- là.

Pourtant, au milieu de si amères épreuves, une pensée soutenait son courage et Tanima jusqu'au dernier moment. Il croyait pouvoir être utile encore à Venise et à Tltalie. 11 cherchait à servir son pays par ses conseils, ne pouvant plus le servir autrement. Il envoyait de temps en temps aux journaux français ou italiens des déclarations substantielles et sincères où l'on ne pouvait, même en les contestant, méconnaître un grand sens politique et pratique. Dans son observatoire de Paris, de cet humble appartement de la rue Blanche où il donnait des leçons d'italien pour vivre, l'œil fixé sur les événements, il ne négligeait aucune occasion d'émouvoir l'opinion publique en faveur de l'Italie. La conclusion de la paix après la guerre de Crimée et les conférences du traité de Paris, où toutes les questions européennes furent posées et la question italienne si éloquemment traitée par M. de Cavour, lui en fournirent une excellente et inespérée. Dès le 22 mars 1854-, une phrase malencontreuse de lord John Russell à la Chambre des communes d'Angleterre l'avait décidé à prendre la plume. Dans une lettre publiée dans les journaux, Manin protesta avec une sin-

gulière énergie contre une doctrine qui impliquait de la part de Fltalic la reconnaissance de la domination étrangère. Nous ne demandons pas, disait-il, que TAutriche soit plus libérale, ce qui lui serait impossible, quand même elle en aurait le désir, nous demandons qu'elle « s'en aille. » 11 exposait ensuite que les patriotes italiens, quoique divisés en républicains et en monarchistes unitaires et fédéralistes^ étaient tous d'accord sur la question d'indépendance et d'union.

Nous n'avons pas l'intention de débattre ici la question italienne, ni d'examiner le mérite des idées politiques au moyen desquelles Manin cherchait en dernier lieu à constituer un grand parti national qui ralliât toutes les forces vives de l'Italie. Le roi libéral du Piémont est-il destiné à réaliser l'unité de l'Italie, ce rêve qui a enflammé et trompé tant de grands cœurs? En appelant comme il le faisait le roi Emmanuel à tirer l'épée en faveur de l'indépendance italienne, Manin lui promettait peut-être un peu légèrement l'accord de toutes les volontés et la couronne d'Italie pour prix du triomphe. Mais, encore une fois, nous ne voulons pas discuter. Ce que nous tenons à faire remarquer, c'est que le dictateur de Venise, en se rapprochant amsi du parti constitutionnel italien, était obligé de réserver dans son for

intérieur ses convictions républicaines, et sans hésitation, sans retour personnel, au risque de perdre sa popularité, il les sacrifiait à la cause sacrée qui lui tenait le plus à cœur, je veux dire Tindépendance de son pays. Plût à Dieu qu^il y eût beaucoup de révolutionnaires semblables à Manin, ni chimériques, ni personnels et tout à la patrie ! C^est parce qu'il était tel qu'il mérite d'être honoré.

Aux vertus civiques de Manin, si dignes d'admiration, il faut ajouter les qualités de la vie privée qui le faisaient aimer. Il était affectueux et bon, simple et modeste. L'ardeur de ses opinions ne l'empêchait pas de souffrir et môme d'aimer la contradiction. Sa discussion se composait en général de déductions logiques et serrées, où l'homme de loi se laissait voir souvent autant que l'homme d'Etat ; mais toujours elle s'éclairait à cette lumière de justice qui était la passion de son âme, et qui, tout enfant, dit-on, un jour qu'il réclamait en faveur d'un camarade injustement puni, comme on lui enjoignait de se mêler de ce qui le regardait, lui faisait répondre, ainsi qu'un héros de Plutarque : « Toute injustice me regarde ! »

Les plus illustres amitiés honoraient en France l'exil de Manin. 11 voyait familièi^ement liamennais, Béran-

DANIEL M ANIN. 79

ger, }i\, Thiers. Quand sa lille mourut, h Vauho de ce

jour sombre, quelqu'un frappa à sa porte. CY'tait le

peintre Ary Scheffer, qui demeurait dans le voisinage et connaissait alors fort peu Manin. Il ne parla pas. Il s'assit au chevet d'agonie et peignit pour le pauvre père le portrait de la morte. Puis il lui offrit pour cette chère relique l'hospitalité d'un caveau de famille, en attendant le jour où elle pourrait être ramenée dans sa patrie. Aujourd'hui Manin y dort à côté de sa fille, et c'est son fils unique qui hérite de ces deux tombeaux.

Elle dort aussi, elle dort encore malgré d'inutiles secousses, la Juliette italienne, malheureux objet de tant de regrets et toujours de tant d'espérances ! Mais si un jour elle se réveille dans sa tombe, elle devra un souvenir à jamais reconnaissant à ce héros, homme de bien, qui s'appelait Manin, comme à un véritable libérateur. Car, ainsi que nous le disait un homme d'un grand esprit, à côté de qui nous suivions le convoi de l'exilé : Il a montré que l'Italie était digne de la liberté : c'est plus que s'il la lui avait donnée.

Une douce voix de poëte vient de s'éteindre. M. Brizeux a succombé le 3 mai, à Montpellier, emporté dans la virilité de Tâge et du talent par une de ces terribles affections de la poitrine auxquelles doivent prédisposer quelquefois les souffrances de la poésie , luttes secrètes contre Fidéal au milieu des tristesses de la vie réelle et qui consument poitrine et cœur, et le corps et Tàme chez ceux que la Muse a touchés. M. Brizeux était allé demander à l'air bienfaisant du Midi de ranimer une santé lourdement atteinte depuis longtemps, mais rien ne faisait prévoir un si rapide dénoûment. Sa mort a été un coup aussi douloureux qu'inattendu pour ses amis et pour tous ceux qui, sans connaître l'auteur, étaient seulement les amis de Marie et des Bretons, et d'autres recueils

BRIZEIIX. 81

pleins (rune sensibilité exquise et de la grâce la plus savante.

Triste concordance ! Brizeux meurt presque jour pour jour, à un an de distance d'Alfred de Musset. Quel contraste d'ailleurs entre ces deux poêles , frères par l'âge seulement, et réunis aujourd'hui parla mort et dans nos regrets ! L'un avec plus d'éclat , une imagination plus riche, une inspiration plus entraînante, mais troublé, mais fiévreux, était le poète enflammé, souvent impur de la jeimesse et de la folie , de la passion et de ses orages , du scepticisme rongeur uni aux aspirations inquiètes de notre âge ; il remuait le limon et tout ce qui agite et dévore l'âme humaine. L'autre , chaste et timide « et môme un peu farouche » cantonné dans son Arcadie bretonne, chante d'une voix tranquille les immuables sérénités de la nature , les amours innocentes, la foi naïve et le calme rustique. Il a invoqué l'Esprit agreste et pacifique de la lande.

Versez en moi la paix pour que je la répande !

C'est le poëte du foyer, on peut le laisser sur la

table de famille. Il n'a pas un grand souffle , mais son

souffle est pur. D'ailleurs la flûte sur laquelle il soupire est à lui comme à Musset son « verre. » H y a une originalité véritable dans sa poésie sobre et discrète, idéale et point nuageuse, belle avec simplicité, tendre sans mollesse et sans énervante langueur et qui répand un parfum doux, mais pénétrant, comme une saine odeur de genêts et de bruyères , de ces bruyères de la lande bretonne au milieu desquelles elle est née. Les vrais poètes, ceux qui ont le je ne sais quoi qu'on ne peut dire et que Ton sent seulement, quod sentio tantum, ces poètes à empreinte personnelle sont rares. A ce titre, M. Brizeux méritait plus d'honneur qu'on ne lui en a fait. Sa réputation n^égalait pas, à beaucoup près, son talent. En vain il avait composé aussi des vers dans l'idiome populaire de la Bretagne , comme si ce n'était pas assez, dit spirituellement M. Théophile Gautier, de faire de beaux vers en français pour être inconnu. Inconnu, certes, il ne l'était point ; mais avait-il ce qu'on appelle la popularité? Je ne le crois pas, et pour un peu je dirais : J'espère bien que non. 11 avait raison l'artiste noblement passionné ^ qui écrivait ici l'autre jour : « Quand on voit tant de vilenies

' M, Berlioz, au Journal des Débats,

attirer la toulo , on doit (h'sirer que les belles œuvres ne leur ressemblent pas, même sous ce rapport. Les choses fines et délicates sont pour les fins et les délicats; on peut amener la foule à faire semblant de les. aimer, mais au fond elle les déteste. » Ce n'est pas une boutade, cela est aussi vrai que bien dit.

On aurait pu désirer cependant que les œuvres de BrizeiLX eussent suffi à le faire vivre, et l'on n'apprendra pas sans regret que cet homilfie de talent est mort dans une médiocrité voisine du dénûment. Il avait, il est vrai , fait pour ainsi dire vœu de pauvreté , n'ayant jamais voulu s'astreindre à des travaux qui eussent pu être lucratifs , mais au milieu desquels il lui eût semblé abaisser la dignité de la muse et l'idéal qu'il portait en lui. Il répugnait même à la prose, et un critique a fait remarquer justement l'allure malaisée , pressée et en quelque sorte furtive des courtes préfaces qu'il a glissées en tête de ses poèmes. Pendant un séjour en Italie, il écrivit en prose l'une des meilleures traductions de Dante.

Pour échapper aux tristes préoccupations de la vie matérielle, M. Brizeux, qui n'avait d'autre ressource qu'une modique pension du ministère de l'instruction publique, demeurait la plupart du temps caché au

fond de sa Bretagne, dans une eabane de paysan. Là , dans ce nid de chaume , en face de la nature et des mœurs qu'il voulait peindre , il pouvait être pauvre et poète tout à son aise. Belle pauvreté! digne et rare exemple en tout temps , plus rare en celui-ci , où Tart n'inspire guère de tels renoncements , quand son temple est envahi par les vendeurs^ quand le talent lui-même s'associe , collabore , fait des affaires , et que tout à l'heure , dit-on , nous allons voir la littérature vendre elle même ses produits et entreprendre le cabotage.

A. Brizeux était né à Scaër, dans la vallée du Scorf, sur les bords de l'Ellé, qu'il a fait vivre dans son délicieux poëme de Marie. Elevé d'abord au village par un prêtre de sa famille , il recommença et termina son éducation au collège. 11 goûta de bonne heure les maîtres de l'antiquité grecque et latine^ et se prit surtout pour Virgile d'une amitié tendre et enthousiaste qui dura toujours ; et vraiment il semble que Virgile lui en ait payé en grâce quelque chose. Le poëte avait vingt ans quand il vint à Paris où il fit la connaissance des principaux chefs de l'école romantique. C'est dans le salon de l'un d'eux qu'il lut ses premiers vers. Éloa fut la marraine de Marie. Ce poëme, qui a déjà

plus de vingt-cinq ans de date, et venu à la suite de la belle éclosion romantique % ne se rattachait pourtant à aucun système d'école ; il arrivait sans préméditation à For igin alité comme toute œuvre qui procède naïvement du cœur et d'une contemplation directe de la nature. A son apparition , il fut moins remarqué , à cause du hruit et des turbulences d^alentour; mais il fit son chemin sans fracas et s'insinua tout doucement dans les cœurs. C'est encore aujourd'hui le chef-d'œuvre de Tauteur. Il a rencontré depuis des inspirations plus mâles et plus fortes peut-être; il n'a rien trouvé de plus gracieux, de plus pur, de plus naturel.

Ce livre de Marie est un recueil de pièces détachées , élégies ou idylles, sans autre lien entre elles que le souvenir d'un amour d'enfance qui revient de distance en distance jeter sa note mélodieuse et tendre au milieu des autres rêveries du poète. La dame de ses pensées est une humble divinité en coiffe de chanvre , en corset rouge et en jupon rayé , une petite paysanne qu'il avait connue au village. Elle avait douze ans, il en avait quinze. Mais de quelles exquises et chastes cou-

1 II parut d'abord sans nom d'auteur. 11 a eu depuis deux ou trois éditions.

leurs il la dépeint, cette brune et naïve enfant de la lande, « cette grappe du Scorf, cette fleur de blé noir », à Tégiise ou sur les bancs de Técole, ou courant avec lui pieds nus , les cheveux au vent , dans les champs , sur les bords de la mer ! Quelles gracieuses ressouvenances lui fournissent les principaux épisodes de cet amour ingénu né au matin de la vie ! Connaissez-vous rien de plus frais que Tidylle du pont Kerlo?

Un jour que nous étions assis au pont Kerlo, Laissant pendre en riant nos pieds au til de Teau, Joyeux de la troubler, ou bien à son passage D'arrêter un rameau, quelque flottant herbage.

C'était plaisir de voir, sous l'eau limpide et bleue;, Mille petits poissons faisant frémir leur queue; Des insectes sans nombre, ailés et transparents. Occupés tout le jour à monter les courants; Phalènes, moucherons, alertes demoiselles. Se sauvant dans les joncs du bec des hirondelles. Sur la main de Marie une vint se poser. Si bizarre d'as|>ect qu'afin de l'écraser J'accourus; mais déjà ma jeune paysanne Par l'aile avait saisi la mouche diaphane. Et voyant la pauvrette en ses doigts remuer : — Elle n'a que sa vie : oh! pourquoi la tuer? Dit' elle; et dans les airs^, sa bouche ronde et pure Souffla légèrement la frêle créature Qui , soudain déployant ses deux ailes de l'eu, S'éleva dans les airs joyeuse et louant Dieu!

BRIZEÎTX. * 87

Bien des jours ont passé depuis cette journée, Hélas! et bien des ans ! Dans ma quinzième année, Enfant j'entrais alors ; mais les jours-et les ans Ont passé sans ternir ces souvenirs d'enfants. Et d'autres jouis viendront, et des amours nouvelles, Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles, Dans l'ombre de mon cœur, mes plus fraîches amours, Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.

Quelle suavité dans l'accent! De tels vers aussi gardent leur fraîcheur après bien des années , et refleurissent longtemps dans la mémoire.

Cependant le poëte a quitté les champs pour la ville , la petite paysanne s'est faite grande et s'est mariée , et l'amonreux souvenir se voile de mélancolie; mais il ne s'affaiblit pas dans le cœur du poëte , et il cherche tout ce qui peut le nourrir. Tantôt c'est un paysagiste de ses amis qu'il remercie pour lui avoir rapporté une image de la terre de Marie , tantôt c'est un conscrit qui vient de Bretagne et auquel il recommande de passer au moustoir dans la maison de Marie, de regarder si l'aisance y règne , si la jeune paysanne est heureuse dans son ménage , en un mot de tout voir pour tout lui redire :

Attache bien tes yeux sur cette pauvre femme. Est-elle belle encor comme au fond de mon âme?

El ses petits enfants, lu les caresseras;

Et s'ils ont de ses traits tu les embrasseras.

— Oh ! s'il croît une fleur, une feuille à sa porte,

Daniel, prends-la pour moi; déjà sèche, qu'importe!

Un jour il veut la revoir. Il la retrouve au milieu d'une fête de village avec ses deux sœurs, qui s'épanouissent à ses côtés comme les deux boutons d'une rose. La rencontre est charmante. Marie, souriante et pleurante , a peine à le reconnaître , et l'interroge avec une émotion contenue. L'entretien est court. En la quittant, il achète pour les enfants des velours, des rubans , des croix,

Et pour toutes les trois une bague de cuivre Qui, bénite à Saint-Pol, de tout mal vous délivre. Et moi-même à leur cou je suspendis les croix, Et trembianl je passai les bagues à leurs doigts. Les deux petites sœurs riaient : la jeune femme Tranquille et sans rougir, dans la paix de son îYme Accepta mon présent : ce modeste trésor Aux yeux de son mari elle le porte encor. L'époux est sans soupçon, la femme sans mystère; L'un n'a rien à savoir, l'autre n'a rien à taire.

Cette chaste histoire de Marie ne remplit pas, comme nous le disions, tout le volume qui porte son nom. D'autres poésies, qui ne s'y rattachent qu'indirecte-

ment, mais empruntées aussi pour la plupart, à des souvenirs d'enfance et ayant presque toujours la Bretagne pour cadre, sont écrites dans le même ton de douceur et de saine mélancolie. L'idylle qui raconte le convoi d'une villageoise est d'un sentiment exquis et certainement l'un des morceaux les plus achevés de la poésie contemporaine. Bien qu'il soit aussi l'un des plus connus de l'auteur, on ne peut en parler sans le citer tout entier. D'ailleurs n'est-ce pas un hommage à rendre à la mémoire du poëte qui vient d'expirer que d'effeuiller sur sa tombe ses plus beaux vers?

Quand Louise mourut dans sa quinzième année, Fleur des bois par la pluie et le vent moissonnée, Un corlége nombreux ne suivit pas son deuil. Un seul prêtre, en priant, suivait le cercueil; Puis venait un enfant, qui d'espace en espace Aux saintes oraisons répondait à voix basse; Car Louise était pauvre, et jusqu'en son trépas Le riche a des honneurs que le pauvre n'a pas. La simple croix de bois, un vieux drap mortuaire Furent les seuls apprêts de son lit funéraire ; Et quand le fossoyeur, soulevant son beau corps. Du village natal l'emporta chez les morts, A peine si la cloche avertit la contrée Que sa plus douce vierge en était retirée. Elle mourut ainsi. — Par les taillis couverts, Les vallons embaumés, les genêts, les blés verts,

Le convoi descendit au lever de l'aurore.

Avec toute sa pompe Avril venait d'éclore, ^

Et couvrait en passant d'une neige de fleurs

Ce cercueil virginal et le baignait de pleurs.

L'aubépine avait pris sa robe rose et blanche,

Un bourgeon étoile tremblait à chaque branche ;

Ce n'étaient que parfums et concerts infinis,

Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids.

En citant ces vers, je me rappelle une toile qui fit du bruit dans le temps, à Pune de nos dernières Expositions. On rappelait, je crois, V Enterrement d'Ornans. Cela était laid, mais cela avait la prétention d^être vrai. J'ai tort peut-être ; mais j'avoue ma préférence pour le Convoi de Louise. Je le dirai même, et non pas aux réalistes (je ne leur parle pas), mais à ceux qui affectionnent indistinctement toutes les manifestations du talent, le réel de Fidéal, pour qui le beau n'a rien d'absolu, mais n'est qu'une force relative, et qui prisent, en goûtant Racine, le style de Stendhal et de Balzac : entre cette toile et cette idylle il faut choisir, il est impossible d'aimer les deux. -

Le second recueil poétique de M. Brizeux, la Fleur d'or, auquel il avait donné d'abord ce titre obscur : les Ternaires, marque^ non pas un progrès, mais un chane^ement dans sa manière. Il s'adresse à la réflexion

plus qii\au sentiment. Ce sont les impressions recueillies pendant un voyage en Italie dans la contemplation de la nature méridionale et des chefs-d'œuvfe de Fart. Mais le jioëte n'a pu s^empecher d^emportcr avec lui les souvenirs de la patrie, et à la fleur jaune de Poranger, comme à la fleur idéale de Fart qu'il est allé chercher, il môle sans cesse avec amour la fleur d'or du landicr breton. Qu'il découvre par hasard une basilique romaine consacrée à quelque saint de la Bretagne, il s'attendrit et songe à Fhumble chapelle consacrée au saint, là-bas, dans son pays natal, au bord de la mer. Que vienne à passer un pauvre pâtre italien jouant de la piva, il ferme ses yeux au soleil rouge qui se reflète dans le Tibre, et croit entendre sonner le corn-boud rustique « dans les brouillards d'Arvor. » Est -il au détroit de Messine où le peuple vient voir se réfléchir miraculeusement sous la baguette de la fée Morgane les beaux rivages de la Sicile, lui, par un miracle plus étrange de la fée Imagination^ il découvre dans les flots les paysages de FArmorique, la tour de Léon et les pics de Cornouailles ! Il est lui-même ce voyageur qu'il représente assis sur un tertre auprès d'une source dont l'eau se divisait en sortant du sol, courant, une branche à l'est, l'autre à l'ouest. Dans ce double courant, le

voyageur trouvait l'image de ses jours, mais son cœur suivait les flots qui allaient vers la patrie, et il se plaisait, détournant de sa main le flux opposé, à le forcer de prendre la pente préférée. Ces réminiscences du pays absent sont ce qu'il y a de plus charmant dans la Fleur d'or. Elles prêtent, par les contrastes qu'elles amènent, une physionomie toute particulière à des poésies d'une grâce voilée, d'une veine un peu courte peut-être, d'un ton un peu gris, souvent froides dans «leur idéalité et comme recouvertes d'une brume septentrionale.

Brizeux aimait son pays avec la tendresse d'un fds et l'amour jaloux d'un artiste. Il est certain que la Bretagne a conservé pkis que toute autre province française le cachet des races primitives, et qu'elle parle mieux que la plupart à l'imagination. Ses pâtres et ses laboureurs avec leurs longs cheveux, leurs braies à longs plis, et « dont les os sont plus durs que les rocs de l'Ellé, » s'expriment dans un antique et harmonieux dialecte. Ils sont fiers et croyants. Ils ont le respect des coutumes et la foi humble et naïve. Le poëte voyait avec amertume ce qu'il appelait l'esprit nouveau s'introduire sur cette vieille terre, son granit et ses chênes se vendre, la vapeur se mêler à la fumée de ses chaumières, les chemins de fer ponsser leurs rails à travers

ses dolmen et ses mcn-kir, en attciulaiit, disait-il, qu^on en fît des carrières; vi le l)aigncur parisien profaner ses grèves en y apportant les modes de la saison et son ennui de toute l'année. Il s'écrie quelque part, changeant sa llùte en clairon de guerre;

L'esprit nouveau s'abat et court dans la Cornouailleî Aux fils des anciens Francs la Bretagne est ouverle. Bardes et chevaliers, saints des vieux temps, alerte! Arches des ponts, croulez î Poussez, bois défenseurs, El fermez tout chemin à ces envahisseurs!

Comme les soldats barbares qui poursuivaient saint Corneli, patron des bœufs, peu s'en faut qu'il n'eût voulu voir changer en pierres les envahisseurs civilisés.

L'ambition de Brizeux, ne pouvant sauver le pays qu'il aimait, était de l'embaumer tout entier dans un beau poëme. Ce rêve, caressé depuis longtemps, il l'a réalisé, autant qu'il était en lui, dans l'épopée rustique des Bretons. Il y a évoqué avec une grande vivacité poétique les paysages, les mœurs, les costumes, les travaux, les jeux, les souvenirs et les légendes de l'Armorique. Ces tableaux sont reliés entre eux par une simple histoire paysannesque, qui aie défaut de se perdre

un peu au milieu du reste. Lepoëme dans son ensemble manque d'intérêt, il n^échappe pas à la monotonie, et sous ce rapport il n'a pas résolu la difficulté épique qui semble insurmontable à Tâge moderne et au génie français. Mais de grandes beautés de détail recommandent beaucoup des chants de cette vaste composition d'une inspiration plus abondante et d'un souffle plus large que les précédentes de l'auteur. Après tout, les poëmes ne sont pas faits peut-être pour se lire de suite, et l'on goûte mieux Homère lui-même à le prendre par chants isolés comme les rapsodes les chantaient. •

Dans Primel et Nola, l'auteur revient à la pure idylle, sa vraie muse. C'est la simple histoire d'un brave journalier qui veut gagner ses habits de noce avant d'épouser celle qu'il aime et qui est plus riche quB lui. D'autres poésies , chansons , paysages , courtes esquisses prises sur nature, en pleine campagne , encadrent l'histoire principale. L'auteur a retrouvé là encore, quoique d'une manière inégale , la grâce rustique , la fraîcheur et la simplicité naïve qui faisaient le charme de Marie. Il y aurait beaucoup de fragments à çn détacher, et que j'aimerais à citer; mais cela m'entraînerait trop loin , et je dois me borner.

La sève est plus languissante dans les Histoires poéti-

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ques. Et même , s^il faut faire la part du feu, je lui abandonne complètement la Poétique nouvelle , qui termine le dernier recueil de Brizeux. L'auteur , dans cette poétique obscure, a la prétention malheureuse, selon nous^ d'enseigner le fond même de la poésie. Mais en vain il transporte son confiant disciple sur le triple terrain où , suivant lui , on voit la poésie naître : la Nature, la Cité, le Temple. Si le disciple n'a pas le don intérieur qui fait le poëte , s'il n'a pas été initié en naissant , il n'a rien appris. Boileau l'avait bien compris; aussi il ne se piquait pas d'enseigner le fond même de la poésie, mais seulement, à l'imitation d'Horace, les formes extérieures et les règles les moins variables de Vart poétique.

Il faut rendre hommage pourtant à l'exécution de quelques-unes des Histoires poétiques , çt surtout au sentiment qui les a toutes inspirées. Ce sont des exemples de piété , de dévouement, d'héroïsme. Artiste religieux et tendre , l'auteur n'a rien trouvé de plus poétique que le bien.

Exagérant ou plutôt rétrécissant cette tendance idéale de Brizeux , un critique l'a sacré « poëte l-eligieux et catholique. » Beligieux, certes Brizeux. l'était dans son âme et dans son talent. Catholique, je

ne voudrais pas laflirmer. Ses amis l^ont entendu un jour damner un prêtre qui avait osé -damner Virgile ; et à Taide de citations recueillies çà et là dans ses vers empreints d'un christianisme en quelque sorte platonique , je pourrais montrer qu'il n'est pas sûr de se confier à son orthodoxie, et que, libre malgré lui, il enviait seulement et aimait chez les autres, sans y dormir toujours lui-même, le doux oreiller de la foi. Je me bornerai à une variante curieuse qu'on trouve en comparant les deux éditions du poëme de Marie. Un hymne adressé à Jésus finissait par ce vers :

Homme ou Dieu, l'univers est pour jamais à toi.

Dans la deuxième édition, cette apostrophe, « homme ou Dieu, » est supprimée , et à la place on lit :

0 Jésus, Tunivers, etc.

Dans un autre endroit du même morceau, le Dieu des chrétiens était appelé sans façon « philosophe essénien » , mots qui disparurent également dans l'édition suivante. Les doutes philosophiques du poëte s'étaient-ils dissipés dans une foi absolue , alors qu'il lit ces changements? Je crois plutôt qu'il obéit à un senti-

meut d^arliste analogue à cette préoccupation qui lui avait fait rétablir dans leur orthographe celtique les noms bretons dont il s'était servi. La seconde manière allait mieux avec Tesprit du livre. Une idylle d'amour en Bretagne excluait toute nuance voltairienne.

Quoi qu'il en soit, cette variante, signalée en passant, peut servir à montrer avec quel soin curieux, avec quelle inquiétude de son art, Brizeux revoyait ses ouvrages. Souvent même, à force d'y revenir^ polissant et repolissant sans cesse, il y fit quelques malheureux changements.

Tel était ce poète que nous venons de perdre , et dont

l'ai essayé ici de rappeler les titres sans les amoindrir

et sans les exagérer. On Ta dit avec raison : il y a dans

notre siècle des imaginations plus variées ; il n'en est

pas de plus pure. On peut repiendre chez lui bien des

imperfections. Il n^a pas le grand souffle ; concentré

parfois jusqu^à Fétouffement , il n'a pas la libre allure

d'une poésie abondante et facile; beaucoup de vers

âpres sont péniblement attelés deux à deux au joug de

la rime , et sa Muse traîne à ses pieds nus un peu de

gravier , comme une poussière du granit breton ;

mais tous ces défauts se fondent dans un bel air de

distinction native et de grâce originale.

L^ Académie avait reconnu ces mérites. Elle avait à plusieurs reprises honoré Brizeux de ses couronnes , et n^aurait pas tarde à lui ouvrir ses portes. C'était la seule ambition, ambition légitime et avouée, de l'auteur. Ce n'est pas T Académie, c'est la mort qui Ta trompée.

A vous, bardes sacrés, ô chanteurs radieux,

Un nid voisin de l'aigle, un tombeau près des cieuxî

A vous les hauts sommets, à moi l'humble vallée;

Et comme fut ma vie, une tombe voilée,

Tel est mon dernier vœu. Tout près du pont Kerlo,

Dans un bois qui pour maître avait le vieil Élo,

Couché parmi les bois, au murmure des sources,

Je reposerais bien, je crois, après mes courses !

Ce dernier vœu du poète sera du moins réalisé. Il reposera dans sa vallée natale, sur les bords de TEllé, dans ce pays qu'il aimait comme un fils des vieux bardes, et qu'en le chantant, il faisait aimer. Son corps y a été transporté par les soins du gouvernement, et la piété de quelques amis des lettres se prépare à lui élever un mausolée. Qu'on y grave cette inscription empruntée à ses vers, où cet homme, en qui s'unissaient un [grand talent et un beau caractère, ^expri-

mait si l)ien l'accord secret de l'art et de la vertu :

Celui qui uiil au monde une œuvre harmonieuse Peut se dire : J'ai fait une œuvre vertueuse!

Et qu'on y sculpte une lyre ornée de bi-uyères.

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