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LE COMTE GASTON DE RAOUSSET-BOULBON

Vers le milieu de Pannée 1854, Tattention publique, si gravement absorbée du côté de TOrient, fut détournée un instant au bruit que faisait à lui tout seul dans un autre hémisphère un brillant et aventureux jeune homme. 11 était parti comme tant d^'autres, attiré par le mirage de For californien : comme tant d^autres, sur ces terres promises des jjlacers, plus fécondes encore en déceptions qu'en richesses, il avait vu ses illusions s'évanouir ; mais, chose rare poiu- un chercheur d'or! en manquant la fortune, il avait rencontré la gloire. Malheureusement la nouvelle de sa défaite définitive et de sa mort suivit de près en France le bruit

^ Le comte Gaston de Raousset-Boulhon, sa vie et aes aventures, d'après ses papiers et sa correspondance, par Henri de La Madelène.

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(Je ses l)rillantes aventures. Ce dénoriment éleig;nit surle-cliamp l'enthousiasme et même la curiosité qu'avait excitée le hardi Français. On le plaignit et on l'ouhlia. Aujourd'hui, à un engouement passager a succédé le silence le plus complet, et hien peu de personnes se souviennent encore, sans qu'on les aide, du comte Gaston de Raousset-Boulbon.

La correspondance du comte,rassembléc par une main amie et encadrée habilement dans l'histoire circonstanciée de sa vie, est faite pour réveiller son souvenir autant que pour l'honorer. Elle éclaire du jour le plus brillant sa figure vaillante et chevaleresque. Sans doute elle ne relèvera pas le comte dans l'opinion de la majorité du monde, qui mesure les homines et leurs entreprises au succès qui les couronne. L'aventurier heureux est un héros, le héros qui échoue et qui succombe n'est qu'un aventurier. C'est, hélas ! la moralité de cette mondaine rumeur, il mondano romore, qu'on appelle la gloire. Pour beaucoup de monde, le comte de Raousset- Boulbon fait prisonnier, condamné comme conspirateur et fusillé par les autorités mexicaines, ayant eu en un mot le tort impardonnable de mourir avant l'accomplissement de ses desseins, est légitimement déchu de

l'admiration qu'il avait su d'abord inspirer. Quelques-

uns même diront qiril a mérité son malheureux sort; mais quelques autres aussi, nous Tespérons, après la lecture de la correspondance et des documents recueillis sur le comte dans Témouvante monographie de M. Henri de La Madelène, considéreront et la justice de sa cause et la grandeur de Tentreprise qu'il avait commencé d'accomplir avec les plus faihles moyens ; ils mesureront Thomme à son courage, à sa haute intelligence, à sa loyauté, à son énergique et patriotique ardeur, à son cœur en un mot et non à sa fortune, et trouveront que son ombre est grande dans sa tombe, si tragiquement et si prématurément ouverte.

« Si la France, ne craint pas de dire M. de La Madelène, avait secondé M. de Raousset-Boulbon, elle serait aujourd'hui maîtresse d'une colonie magnifique, comme elle serait maîtresse de l'Indoustan si elle n^avait pas abandonné Dupîeix. C'est en suivant les plans de Dupleix que lord Cli^e et Warren Hastings ont soumis cent millions d'hommes à l'Angleterre; demain, en suivant les plans de Raousset, les Etats-Unis vont fonder en Sonora une puissante république. » Et il ajoute : « On a dit de M. de Raousset : C'est un Cortès avorté. » Il eût été plus juste de dire : « C'est un Cortès tué au début. » Si la France devait et pouvait s'associer à

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l'entreprise du comte de Raousset, c^est une question que nous n^oserions examiner. Mais la nature de cette entreprise du comte, les lieux qui en furent le théâtre, les qualités supérieures qu^il y déploya, l'isolement même où il fut laissé, font venir naturellement aux lèvres ce nom de Cortès, le plus illustre parmi tous les hasardeux coureurs d'aventures, conquérants par occasion et braconniers d'empires.

On sait comment s'engagea ^entreprise où périt le comte de Boulbon. Une Compagnie française s'était formée en Californie pour exploiter les mines vierges de la Sonora. On avait obtenu l'autorisation du gouvernement mexicain. M. de Raousset, principal intéressé dans la Compagnie, avait été chargé de prendre possession des terrains et, avec une poignée d'hommes déterminés, de protéger l'exploitation contre les incursions des Indiens Apaches , la terreur du pays. Mais au moment où il mettait le pied en Sonora, il trouva devant lui la résistance inattendue du gouvernement mexicain. Une nouvelle Compagnie avait été autorisée, au mépris de la première autorisation accordée à la Compagnie française. Le comte , ayant épuisé toutes les représentations, résolut de revendiquer par les armes ce qu'on lui refusait contre la foi des traités.

Avec deux cent cinquante hommes , il entreprit hardiment (le s'étahlir de force en Sonora, battit plusieurs fois les troupes du gouvernement, et embrassait déjà le Mexique tout entier dans ses rêves de conquête^ quand , après des succès éclatants , la fortune Fabandonna. Il fut fait prisonnier à la suite d^un engagement malheureux et fusillé à Guaymas^ le 12 du mois d'août 1854.

De la vie tout entière du comte de Boulbon , il serait malaisé sans doute , en restant dans la vérité , de faire un roman de pure chevalerie. On le voit , le point de départ de ces hauts faits c'est une Compagnie industrielle^ une affaire d'exploitation de mines. Le comte n'est un héros qu'autant que notre civilisation d'actionnaires le permet, et^ dans la généreuse excentricité de sa physionomie^ il a dû conserver la marque de son époque. C'est un Tancrède qui a passé par la Bourse , et l'on peut voir une pièce d'or au milieu des nobles armoiries de son écusson. Sa figure n'en reste pas moins expressive , son individualité moins accusée ; elle semble plutôt, par cela même, plus originale; mais, pour cette raison aussi, on est quelque peu embar-

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rassé de le peindre. Le comte de Raoïisset n'a pas le prestige du lointain; il est mort hier, c'est un preux qu'on a rencontré la veille sur le boulevard , avec qui tel ou tel a soupe joyeusement. Il n'a pas d'illustration officielle ; il s'est fait lui-même maréchal d'armée. Comment parler de lui à son aise , et le faire poser en pied comme un personnage régulier et consacré? Peuton s'étendre tout au long, ainsi que M. de la Madelène l'a fait , sur les détails de son caractère et de sa vie? Pourquoi non cependant? Le comte de Boulbon, avec sa grande mine, son noble cœur, ses exploits aventureux, sa mort vaillante, jette un si généreux et si rafraîchissant courant d'air au milieu de la prose qui nous étouffe! Dans un temps où l'on prend Sancho Pança pour idéal et où l'on aime à rire de la grandeur d'àme de Don Quichotte , il offre un contraste si séduisant ! Qui se plaindrait de nous voir raconter quelle fut^a vie et le faire connaître par lui-même, c'est-àdire par les passages les plus saillants de sa correspondance? Une seule personne aurait ce droit : c'est M. Henri de la Madelène , si nous ne disions pas qu'il nous a tout fourni et que nous n'allons faire qu'abréger l'intéressant et chaleureux volume qu'il a consacré à la mémoire de son ami.

106 MORTS ET VITANTS.

Le comte Gaston-Raoul de Raousset-Boulbon était né à Avignon, le 2 décembre 1817, d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Provence. Il était de taille moyenne , mais élégante et souple ; sa figure était belle et des plus expressives. Le comte était encore au berceau lorsqu'il perdit sa mère. Dès son plus jeune âge , il montrait une humeur impétueuse^ passionnée, quelque peu altière, et l'énergie de sa volonté enfantine pouvait faire pressentir ce que serait celle de Fhomme. Après huit années passées au collège des jésuites de Fribourg, son père le manda au château de Boulbon, près Tarascon. C'était un de ces vieux émigrés de Tancien régime , dont le Théâtre- Français nous a représenté un si bon type dans ce marquis de la Seiglière de la charmante pièce de M.- Jules Sandeau^ qui croyait, comme le marquis, avoir effacé de fait la révolution en Feffaçant de sa mémoire , mais qui allait plus loin que lui et traitait Louis XVIIl de jacobin ; comme le marquis, un modèle de droiture et de loyauté , mais plus roide , plus sévère, plus glacé , avec plus de morgue et d'entêtement aristocratique. M. de Raousset rendit avec une fidélité scrupuleuse ses comptes de tutelle à son jeune fils et le mit immédiatement en possession de la fortune con-

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siddrable qui lui Tenait de sa mère. Le jeune liomme, trop tôt émancipé, vint dissiper cette fortune au milieu du tourbillon parisien, dans les prodigalités et les plaisirs. Mais Tamertume dont parle le poëte, et qui se fait sentir dans les folies de la volupté , devait monter plus facilement dans un cœur accessible à de plus nobles désirs. « Nous sommes des malheureux, nous perdons notre jeunesse , disait le comte à quelqu^un qui le trouvait rêveur après un joyeux souper. Ah ! je voudrais faire quelque chose de grand ! » Faire quelque chose de grand ! noble souci et qui doit dévorer inutilement plus d'un cœur dans un temps qui ne prête guère , en matière de grandes choses , qu'aux gi^andcs spéculations et aux grands bénéiices. Ainsi se faisait jour la belle nature du comte au milieu du train vulgaire des plaisirs. Ce qu'il rêvait de grand, lui, ce n'était pas une grande fortune , car il jetait la sienne aux quatre vents avec une magnifique insouciance.

11 se livra à cette époque à quelques travaux littéraires. Depuis sa mort , la Presse a publié de lui un roman d'une composition assez faible , mais d'un style très-franc, très-distingué , très-expressif. L'auteur semble s'y être peint lui-même dans le personnage principal. On y voit surtout les sentiments ef les aspi-

rations politiques qu'il unissait dans son âme , un respect profond pour le passé, un élan convaincu vers Tavenir. Le comte a laissé encore dans ses papiers deux drames qui seront peut-être un jour représentés, et qui auront de la peine à égaler l'intérêt dramatique de son existence. Il faisait çà et là des vers; il faisait de tout; il était des mieux doués, adroit à tous les exercices du corps , chantant et dessinant avec goût, causeur spirituel , parfois d'une éloquence entraînante. Les vers qu'il a laissés ne manquent ni de sensibilité ni d'éclat. Quelques-uns qu'on a retrouvés dans ses papiers sont empreints d'une mélancolie prophétique. On ne lit pas sans émotion cet horoscope qu'il se fait tirer par une sibylle espagnole :

Tes jours seront mauvais sur la terre lointaine!

Reverras-tu jamais ton antique berceau, Et Ion vieil écusson gravé sur le créneau? Souvent les souvenirs, sur ta bouche atlendrie, Mêleront les sanglots au nom de la patrie. Mais la reverras-tu ? Loin de là, par les flots, Qui sait, qui pourra dire où dormiront tes os?

Un soir de folie , il improvisait ce refrain à une chanson de table :

Mon cœur en désespéré

Court la prétantaine.

Qui peut savoir si j'irai

Jusqu'à la trentaine?

Mais que l'avenir soit gai, , Ou... qu'on me fusille,

Baise-moi, Camille, 6 gai!

Baise-moi, Camille! j

Il cherchait une rime à Camille : sa destinée s^est présentée !

Eu 1845, M. de Raousset rassembla les débris de sa fortune augmentée alors de l'héritage paternel , et partit pour FAlgérie , où son activité espérait trouver un sérieux aliment. Il tenta sur une grande échelle des travaux de colonisation , sans préjudice de chasses excentriques aux hôtes les plus redoutés des forêts africaines, et d'une part brillante qu'il prit à différentes expéditions contre les tribus révoltées. Cette participation ne Tempêcha pas de se mettre en lutte contre l'administration militaire; il signala son opposition par une brochure où il réclamait avec énergie les droits de la population civile. Cette brochure, le premier écrit politique du comte , fut remarquée et lui valut l'estime de celui-là même qui pouvait se croire attaqué, de l'illustre maréchal Bugeaud.

i 10 MORTS ET VIVANTS.

A la retraite du maréchal , auquel vint succéder le duc d^Aumale, le jeune colon , honoré de Pamitié particulière du prince , était désigné le premier pour une concession exceptionnelle , quand la révolution de Février éclata. Elle brisait ses plans et le ruinait. Mais c'était l'imprévu , un horizon nouveau. La réTolution souriait aux jeunes gens : leur passé ne les liait point. Elle flattait le comte, comme tant d'autres ;, dans ses rêves d'ambition , mais sans doute aussi dans ses illusions généreuses, et, tout gentilhomme qu'il était, il salua avec joie une république dont le parrain était Lamartine. L'ivresse fut de courte durée. Le comte était allé fonder dans son département un journal , la Liberté , où il essayait de former un parti nouveau au milieu des prétentions contraires, défendant la République , mais attaquant avec énergie les révolutionnaires qui déjà gâtaient tout. Ce rôle intermédiaire n'était pas de ceux qui poussaient un homme à cette époque. Il se présenta aux élections générales et échoua. En même temps que les mécomptes lui arrivaient, la révolution avortait. « Dégoûté du gâchis » , comme il disait, le comte revint à Paris en 1850. C'était le moment où les sociétés californiennes, remplissant les journaux de leurs fabuleuses réclames , enfiévraient

toutes les têtes. Sans ressources, presque réduit à l'indigence, le comte prit bientôt son parti. 11 s'écpiipa comme il put , à la légère , en faisant appel à quelques amis, et s^élança à la conquête delà toison d'or. 11 s'embarqua à bord d'un vaisseau Argo quelconque , dans un hamac de troisième classe, et le 22 août 1850 il débarquait à San-Francisco.

Le comte de Raousset s'était embarqué avec un léger bagage , et les espérances qu'il emportait étaient son meilleur lest; encore ne lui remplissaient-elles pas le cœur sans mélange. M. de la Madelène cite une longue lettre écrite à bord, où il fait à un ami la relation pittoresque de son voyage. Le ton général en est assez triste. 11 ne se fait guère d'illusions.

« A Saint-Thomas, écrit-il, • beau port d'où le douanier est banni , j'ai acheté des filets , précaution que j'ai prise dans le cas où je serais obligé de gagner ma vie à San-Francisco. Je me ferai pêcheur. — l*êcheur ! c'est très-joli à rêver à l'ombre et au frais en

prenant le thé Mais, allons! du courage, et en

avant ! On en revient. Que de philosophie je fais main tenant à l'aspect de ces lilets! Philosophie, raison, morale , vous venez bien tard ! »

Les débuts de M. de Raousset à San-Francisco don-

nèrent raison à ses mauvais pressenliments. Il fut réduit les premiers jours à demander son pain à son fusil de chasse et à se servir des filets achetés en route. Il vécut ainsi quelque temps d'expédients^ un jour endossant bravement la chemise du leiter-man et déchargeant les navires de la rade , une autre fois s'embarquant sur le Pacifique avec deux ou trois associés, et chassant devant lui de savane en savane, à travers mille périls et des fatigues inouïes, un troupeau de vaches mexicaines sur lesquelles il avait de la peine à gagner quelques piastres ; et toujours courant après Timprévu , homme d'imagination avant tout, se plaisant à demander la fortune à la fantaisie cwentureuse, aux tentatives excentriques. Cette dernière spéculation , peu lucrative, mais féconde en hasards pittoresques comme les aimait le comte , lui suggéra Tidée d'une entreprise plus sérieuse , et d'autant plus digne de lui sourire qu'elle prenait dans sa pensée un caractère patriotique et n'avait pas pour but seulement la satisfaction de son intérêt privé.

En traversant ces belles contrées du Mexique, si favorisées de la nature et que tant d'éléments de prospérité n'empêchent pas de se dissoudre sous l'abâtardissement de la race et dans la main changeante des dictateurs

militaires, M. de Raousset s'était dit que tôt ou tard ce beau pays disparaîtrait comme le Texas, absorbé par FUnion américaine. Le Mexique, malgré son antipathie pour le Yankee, ne lui semblait pas en état de lutter contre cette absorption. D\m autre côté, la population française végétait comme elle végète encore, disséminée, sans lien, sans action, et en somme assez misérable en Californie. Attirer, grouper et centraliser cette population sur quelque point du Mexique, y fonder une colonie laborieuse, utile aupaystmême, et qui pourrait devenir, le cas échéant, une barrière française contre l'invasion des Etats-Unis, devint le rêve du comte de Boulbon. 11 songea à ouvrir la Sonore à Témigration française. Cette province, longtemps la plus fertile et la plus florissante du Mexique, était réduite alors à la plus profonde misère, dépourvue d'organisation, sans protection contre les dévastations des Indiens indigènes.

Les mines d'Arizona, reconnues pour les plus riches du pays, étaient abandonnées depuis longtemps à cause de ce voisinage redouté. Le plan du comte était d'en obtenir la concession du gouvernement mexicain, d'en chasser les Indiens au grand profit des Sonoriens, et aussi au profit des Français qu'il appellerait à lui de la

Californie. Il s^entendit avec une maison de banque considérable de Mexico. Une concession régulière fut faite par le général Arista, président de la république mexicaine, et la Société Restauradora fut fondée. M. de Raousset avait pour sa part concession de la moitié des terrains découverts ou à découvrir. Il devait, aux termes de Tacte de la société, débarquer à Guaymas le plus tôt possible à la tête d'une compagnie française organisée militairement et équipée en guerre pour protéger Texploitation contre les terribles Apaches. Le personnel de M. de Raousset fut bientôt choisi. Il réunit deux cent soixante-dix hommes, anciens soldats ou marins pour la plupart, beaucoup d'enfants prodigues comme lui échoués sur la terre californienne après avoir éprouvé plus ou moins les bourrasques de la vie, tous braves, déterminés, pleins de confiance dans leur jeune chef. Mais voici qu'à peine débarqué à Guaymas, et malgré le titre légal de propriété qu'il portait, le comte reçoit l'ordre de s'arrêter.

Le général Rlanco, commandant la province, lui fait savoir qu'il n'est pas fixé sur ses intentions. M. de Raousset s'étonne, il proteste, il invoque la garantie du consul de France à Mexico ; le général persiste, M. de Raousset apprend en même temps qu'une société rivale

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de la Restauradora s'est formée à Mexico et en Sonora pour lui disputer les mines d'Arizona, et comprend que des intérêts sont ligués contre son droit. Le général annule ses passe-ports et le retient un mois à Guaymas, où la petite troupe française se décourage par l'incertitude et l^inaction.

On essaye par la calomnie de fomenter la révolte dans ses rangs; le comte en étouffe les premiers ferments à force d'énergie et d'ascendant moral . On multiplie devant lui les difficultés et les obstacles. Il épuise les remontrances, les protestations, les preuves de soumission. Eniin, malgré toutes les manœuvres employées pour arrêter et retarder sa marche, la petite troupe française avait quitté Guaymas, passé Hermosillo, traversé le Saric et n'était plus qu'à quelques lieues du but, sur la lisière même de sa propriété, lorsque l'interdiction formelle de passer outre fut intimée à M. de Raousset par un aide de camp du général. Il exigeait que les Français consentissent à renoncer à leur nationalité ou qu'ils eussent à se rembarquer, menaçant, s'ils résistaient, de leur faire subir sans retard le sort réservé aux pirates. Le comte eût peut-être dû en appeler à la justice du pays ; mais, à tort ou à raison, il comptait peu sur elle. Sa patience était à bout. La der-

nière condition du général semblait ne laisser de choix qn^entre la honte et la révolte.

« Pour qui donc, écrit-il à Tenvoyé du général, pour quelle espèce de gens sans cœur, sans souvenirs, sans aucuns sentiments de la patrie, M. le général Blanco prend-il mes compagnons? Pour qui donc les prenezvous vous-même, quand vous me transmettez de telles propositions? Sachez bien ceci, et que tous le sachent comme vous : ni la force, ni Fintimidation, ni Fintérêt ne me feront oublier ce que je me dois à moi-même. Ma fortune et ma vie ne sont rien pour moi, absolument rien, là où mon honneur est en question. Or M. le commandant général de Sonore a mis en question mon honneur. Eût-il cent fois plus de forces qu^il n^en possède, ces forces fussent-elles cent fois plus redoutables qu^elles ne le sont, il ne me ferait pas reculer d^un pas là où je ne puis reculer sans abdiquer lâchement mon droit et sans m'avilir. »

Cétait la guerre que le comte déclarait avec deux cent cinquante hommes pour armée. Mais il comptait sur les sympathies du pays, qui en général considérait comme un bienfait Témigration française en Sonora. LHnsurrection fermentait sourdement dans cette malheureuse province. M. de Raousset pensait qu'un

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parti se lèverait poui- lui le lendemain de la victoire; mais il fallait courir seul les premières chances de la guerre. Il l'osa; et, résolu à prendre Toffensive, il quitta le Saric et rétrograda avec ses compagnons vers Hermosillo. Après sept jours démarches forcées, il était à deux lieues de la ville. Le général Blanco y était arrivé avant lui, mais de quelques heures seulement, et n'avait pas eu le temps de s^y fortifier, grâce aux précautions prises par M. de Raousset pour lui cacher sa marche. Les avantages du général étaient immenses pourtant : il avait sous sa main des forces dix fois plus considérables que celles du comte, et sa position était excellente. Le comte nVaitpour lui que l'exaltation et ^entraînement qu'il avait su communiquer à ses compagnons. Des parlementaires envoyés par le préfet d'Hermosillo essayèrent quelques représentations suprêmes. M. de Raousset tira froidement sa montre. Il était huit heures. « Répondez à M. de Navarro, dit-il, que j'entrerai dans deux heures à Hermosillo, et qu'à onze

heures précises je serai maître de la ville, si la ville est défendue. »

La réponse était superbe, mais le plus curieux, c'est qu'elle n'avait rien annoncé de trop. A dix heures, le comte et ses compagnons étaient à iine portée

de canon (rHermosillo, et après un combat d^une heure, forçant les murailles, culbutant tout devant eux, malgré Fartillerie mexicaine chargée à mitraille qui balayait les rues, à travers la fusillade des fenêtres, des terrasses et des caves, ils emportaient la ville. Soldats et gardes nationaux du général Blanco s^enfuyaient à travers champs, jetant leurs armes et leurs uniformes, laissant aux mains des Français un matériel considérable et de nombreux prisonniers.

Cette merveilleuse victoire d'Hermosillo, qui fit un grand bruit, fut stérile cependant. Le concours des pueblos, qui était dans les prévisions du comte, lui fit défaut; la révolution nationale attendue n^éclata point.

II allait continuer d^agir par lui-même, mais une maladie terrible, fléau de ces climats, la dyssenterie, Tinterrompit dans ses desseins, et mit sa vie en danger. Pendant ce temps, la compagnie française traitait diriectement avec le général Blanco, et moyennant 40,000 piastres consentait à évacuer la Sonora. M. de Raousset revint à San-Francisco. Son arrivée fut un triomphe. On s'empressait avec enthousiasme autour de lui, c^était à qui le fêterait. Il fut, dit M. de La Madelène, le lion du moment. Un autre que M. de Raousset se fût peut-être, comme on dit vulgairement.

endormi sur ses lauriers. Mais le but du comte n'était pas atteint; il avait vu prendre un corps et se dessiner devant lui « ce quelque chose de grand » , l'aspiration et le tourment de sa jeunesse; il fallait à tout prix y atteindre, et à peine guéri il n'eut plus qu'une idée fixe, retourner en Sonore.

« Non, écrit-il, je n'ai pas abandonne l'espérance de triompher dans cette lutte avec la chance contraire où je me suis vu engagé depuis le berceau : Sisyphe roulant son rocher éternellement, Jacob luttant toute une nuit contre un fantôme, c'est une image delà vie de certains hommes. N'est-ce pas un peu la mienne? Non, je n'ai pas renoncé !

« Lorsque je me suis vu abandonné par des gens qui, incapables de se conduire eux-mêmes pendant ma terrible maladie, se sont soumis, vainqueurs, à un général vaincu ; lorsque je me suis vu mourant, et ceci a duré six semaines, je n'ai eu qu'une pensée : ressaisir la santé, la force, la volonté, l'intelligence et retourner en Sonore. Retourner en Sonore, c'est l'unique pensée de ma vie. »

En se fondant sur l'état des esprits, au milieu de l'anarchie qui descendait alors du gouvernement dans les provinces du Mexique, M. de Raousset, malgré ses

premiers mécomptes, se flattait plus que jamais que sa réapparition sur le théâtre de ses premiers exploits, avec un millier de soldats seulement, serait le signal d'une révolution au milieu de laquelle il proclamerait l'indépendance de la Sonora, et y appellerait l'émigration française et européenne comme dans une nouvelle Californie. Mais comment retourner eii Sonora? Les hommes étaient déjà prêts; mais Targent pour les organiser et les équiper manquait. M. de Raousset se débattait contre ces difficultés avec une ardeur fiévreuse. Une lettre écrite dans un moment de découragement montre à nu cette âme que le besoin d'action dévore, que le rêve de son ambition obsède.

cc.Jeme suis laissé aller résolument dans cette iournaise où j'essaye de fondre ma colonne Vendôme!... Reverrai -je Antonia (un souvenir romanesque de la Sonore) ? Finirai -je par terrasser le fantôme de Jacob ?

« Quand il me passe par la pensée que tous mes efforts seront peut-être vains, que je serai encore sans résultats pendant des mois entiers à la poursuite de mon rêve, que je passerai des nuits d'insomnie à me labourer le cerveau avec cette pensée unique, alors il me prend une sorte de rage aveugle contre tout et contre

moi-même! Il y a ici tant et de si beaux éléments, une si forte espèce d'hommes à jeter à travers l'agonie du Mexique ! Et pour faire ces grandes choses, pour nettoyer du gouvernement qui pèse sur elle une terre miraculeusement riche, pour la livrer à l'industrie féconde de la civilisation, il suffirait d'un peu d'or, et cet or, je ne l'aurai pas!... Il faut pourtant que je familiarise ma pensée avec ce dernier avortement d'un espoir qui fait ma vie, sinon je serai réduit à prendre une arme quelconque et à me débarrasser d'une existence désormais sans but.

« Mon ami, quand on roule d'abîme en abîme à travers les cataractes de la vie, il y a des heures où. ceux qui se plaisent le mieux au milieu de ces tourmentes éprouvent une soif ardente de repos, et le repos est impossible. On sent qu'il serait une joie profonde, et l'irrésistible nécessité du mouvement vous emporte malgré vous vers des secousses nouvelles. Quel que soit le milieu où nous vivons, nous obéissons tous à une puissance fatale, génie du ciel ou de Tenfer, qui est en nous, qui nous domine en se jouant, qui nous fait vivre ou qui nous tue !

« ... Quelle éducation nous recevons en France! Je voudrais bien savoir à quoi nous ont servi nos dix ans

de collège ! Si j'avais vingt ans et que la Sonora vint à me manquer, comme je le redoute, j'apprendrais les dix ou douze langues qu'on parle dans les îles de la Sonde et j'irais chercher les aventures dans les mers de l'Inde. Il y a beaucoup à faire dans cette patrie du typhus et des diamants ! »

Sur ces entrefaites, le général Santa-Anna était devenu triomphant de l'exil et installait à Mexico sa nouvelle dictature.

M. de Raousset reçoit de la part du ministre de France l'invitation pressante de se rendre à Mexico. Il part, est accueilli à merveille par le dictateur qui fait mine de vouloir réparer les injustices de l'administration qu'il remplaçait , mais tout se borne à de belles paroles , le général finit par offrir au vainqueur d'Hermosillo un régiment dans l'armée mexicaine. M. de Raousset s'irrite , se mêle à une conspiration de généraux mécontents , et averti à temps que le complot est découvert, il échappe par la fuite à la vengeance du dictateur et revient à San -Francisco.

Là il reprend ses projets avec plus d'ardeur que jamais , il parvient à intéresser des capitalistes sérieux à son entreprise; les enrôlements recommencent; mais au moment où M. de Raousset va partir, on

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apprend qu'il est mis officiellement hors la loi mexicaine. Les banquiers ne veulent plus soutenir de leur crédit un homme mis hors la loi : les traites conclus sont annulés. Nouvelle déception !

Dans le but de paralyser Taction du comte, le gouvernement mexicain eut alors Tidée d^engager luimême deux ou trois mille Français comme colons militaires en Sonore. Au lieu de s'en affliger^ M. de Raousset se réjouit de l'occasion qui lui était offerte de se venger; il résolut de faire partir son monde aux frais du gouvernement mexicain lui-même , se proposant bien de les rejoindre le plus tôt qu'il pourrait. Mais au dernier moment les autorités américaines s'opposèrent au départ. Trois cents hommes seulement avaient eu le temps d'arriver à Guaymas. Le gouvernement mexicain renonça à ses projets de colonisation militaire et française.

« Tout me crève dans la main , écrit M. de Raousset à M. de L,.., mais je ne renonce pas ; non , je n'y renoncerai pas. La vie n'est rien. J'y laisserai ma tête s'il le faut , mais je jouerai la partie jusqu'au bout. »

Î^Ialgré l'exiguïté de ses ressources , il était décidé à rejoindre le petit nombre de Français qui l'attendaient à Guaymas et à tenter de nouveau la fortune. Il courait

au-devant du destin. Déjouant la surveillance dont il était l'objet, il réussit à s'embarquer avec quelques amis. Après trente-cinq jours d'une traversée pleine de périls et signalée par un naufrage, il débarque à Guaymas. La nouvelle de son arrivée produisit une sensation profonde. Aussitôt les intérêts ligués contre la colonisation française s'alarment ; la population mexicaine est ameutée contre le bataillon français caserne dans la ville. Quelques soldats français sont poignardés dans les rues. Quelques jours après , un engagement général entre Mexicains et Français ensanglantait les rues de Guaymas. Accablés sous le nombre, les Français durent mettre bas les armes ; le comte de Raousset, Tâme du soulèvement , et qui avait combattu le dernier, fut fait prisonnier, traduit en conseil de guerre , et condamné comme conspirateur et révolté , à être passé par les armes.

Deux incidents touchants de son procès méritent d'être rapportés. Le comte avait accepté pour défenseur un capitaine mexicain qui avait été son prisonnier à Hermosillo. Quand il eut fini : c( Merci , lui dit le comte avec émotion en lui serrant énergiquement la main , vous m'avez défendu comme je désirais l'être. Je suis trop pauvre pour reconnaître convenablement

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ce que je vous dois. Acceptez ceci et gardez-le en mémoire de moi. » Et détachant sa bague chevalière à ses armes , il la passa au doigt du capitaine. M. Martineau, Espagnol, interprète officiel du gouvernement, se refusa à lire Tarrêt au condamné , alléguant que son estime pour le comte était trop grande pour le faire , et que les juges eux-mêmes se repentiraient de leur sentence. Il fut destitué séance tenante.

Le comte avait perdu la partie où il jouait sa tète. Il vit venir la mort avec calme. On peut en juger par cette lettre qu^il écrivait à son frère deux jours avant son exécution. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer la plus grande partie :

« Mon cher frère , quand tu recevras cette lettre je

ne serai plus de ce monde

« Lorsque les Français sont entrés dans la maison du consul , tout était fini ; je les voyais clairement perdus. J'avais fait mon devoir et j'avais le droit de penser à ma sauvegarde. Plusieurs m'ont conseillé de fuir, je le pouvais ; il m'était facile de réunir une douzaine de matelots , de m'emparer d'un navire et de gagner la

mer. J'étais venu pour partager le sort des Français et j'ai voulu le partager jusqu'au bout ; j'ai fait de propos délibéré le sacrifice de ma vie : je ne me suis pas rendu, j'ai été fait prisonnier. Hier 9 août, j'ai'' été jugé par un conseil de guerre et condamné à mort; je serai fusillé demain ou après-demain. Le général Yanez a bien voulu m'accorder l'autorisation de t'écrire et me faire donner l'assurance que sans avoir à subir aucune humiliation, je serai fusillé debout et les yeux non bandés , les mains libres.

c( Lorsque je me suis laissé faire prisonnier, je savais que je faisais le sacrifice de ma vie. Depuis sept jours que je suis au secret et en prison , j'ai eu tout le temps de voir venir la mort et de penser à ce qu'elle est , quand on la reçoit à trente-six ans , de sang-froid , avec certitude , dans la plénitude de la vie et de la force. Ne crois pas qu'il y ait pour moi une souffrance dans cette situation ; ne t'affecte pas à la pensée qu'il faut considérer ceci comme une lente et douloureuse agonie; non, mon frère, tu te tromperais; je meurs avec un grand calme. Il y a dans ma vie une somme de bien et de mal ; je considère le supplice comme une expiation du mal ; le peu de bien que j'ai fait et surtout que j'ai voulu faire me donne le calme de la con-

science. Si je suis ici, c^cst pour avoir tenu mes engagements, c'est ma fidélité à ma parole qui creuse ma tombe. J'ai voulu faire du bien aux hommes qui m'ont donné leur confiance; j'ai sincèrement aimé le pays dans lequel je vais mourir. A part tous mes emportements de passion et de colère naturels à mon organisation , j'ai voulu sincèrement le bien de ce pays , et il ne pouvait que gagner à la réalisation de mes idées. Si la légation de France m'avait appuyé le moins du monde quand je suis allé à Mexico, j'ai la conviction qu'il en serait résulté de grands avantages pour le Mexique et pour les malheureux Français qui luttent en Californie contre un avenir sans issue. Il a dépendu de moi de faire beaucoup de mal si j'avais voulu flatter et exalter des passions mauvaises. Je puis dire que je n'ai fait appel qu'à de généreux sentiments : ma conscience est donc en repos. J'ai dans l'immortalité de l'âme une foi profonde ; je crois fermement que la mort de l'homme est sa liberté ; je crois fermement à la mansuétude infinie du Créateur envers sa créature. Lorsque je demeure quelque temps à suivre cet ordre d'idées , j'arrive à une exaltation qui me fait considérer la mort comme l'heure la plus fortunée de ma vie. Tu le vois, mon frère ,je meurs tranquille , et tu ne dois

\ÎS MUHTS ET VIVANTS.

avoir aucune inquiétude sur la manière dont se seront passés mes derniers instants. »

Suivent de tendres recommandations pour ceux qu^il a aimés , des conseils à son frère pour Féducation de ses enfants :

« Qu'ils apprennent beaucoup, et qu'ils apprennent surtout des choses pratiques. Le duc d'Aumale me disait: « Je ferai certainement apprendre à mon fds un « état pratique et manuel pour qu'il puisse gagner sa « vie. » Médite cette parole , mon cher frère , et n'oublie pas que celui qui parle ainsi est fils de roi

« J'ai laissé à San-Francisco des papiers qui te seront envoyés et probablement apportés par une personne sûre. Tu retrancheras de ces papiers et tu brûleras tout ce qui te paraîtra peu convenable , ainsi que certains écrits tout à fait intimes. Après avoir émondé ces manuscrits, tu les garderas pour qu'ils servent de pièces justificatives dans le cas où ma mémoire étant attaquée, tu aurais à la défendre. Lorsque ton fils aura vingt ans , tu pourras les lui communiquer. Puisque tu veux en faire un homme , tu lui diras d'étudier un

RAOUSSET-BOULBON. 129 peu ce qu'était l'oncle Gaston

« Il est temps de terminer cette lettre déjà longue. Lorsque tu réfléchiras à ma vie , pense qu'il est des natures exceptionnelles que leurs qualités et leurs défauts emportent à travers des voies étranges. Il ne faut les juger qu^avec une grande modération. Adieu , mon bon frère , continue la vie comme tu l'as fait jusqu'à ce jour; tu seras dans le vrai. Continue à te consacrer aux tiens; faites-moi revivre au milieu de vous par la pensée , et croyez bien que le plus vif regret que j'éprouve est de n'avoir pas, avant de mourir, quelques heures à passer avec ma famille.

« Adieu encore pour la dernière fois, et au revoir dans un monde meilleur.

« Gaston. »

Trois jours après , la triste prophétie de la chanson s'accomplissait; M. de Piaousset était fusillé. Une multitude innombrable de spectateurs accourus de tous les points de la province se pressait sur la place de l'exécution. L'intérêt qu'avait inspiré le comte, la pitié qu'excitaient son infortune éclatèrent au moment suprême d'une manière inattendue. Des cris et des sanglots s'élevèrent du sein de la foule. Au milieu de

rémotion universelle un seul homme faisait bonne contenance et souriait : c^était le comte. 11 reçut la mort avec un admii-able courage , et comme il l^avait demandée, debout, les yeux découverts, les mains libres. Il était à peine âgé de trente-six ans.

En achevant cet article, nous sommes pris d'un regret. Nous avons un peu desséché, en l'abrégeant, rémouvante et dramatique monographie dont M. Henri de La Madelène est Fauteur, et dont le comte Raousset de Boulbon est le héros. Contraint, pour ne pas dépasser les limites d'un article de journal, d'être plus court que M. de La Madelène, nous avons la chance de paraître plus long. Nous n'avons pu que raconter les principaux événements de la vie si accidentée et si bigarrée du comte, nous avons dû supprimer le détail^, et c'est le détail justement qui accentue une physionomie, qui fait qu'on s'intéresse à un caractère. Droiture, courage, énergie obstinée, indomptable^ toutes les qualités brillantes et fortes, M. de Raousset les avait ; homme d'imagination et de passion, il était capable pourtant de sang-froid; il avait le don du commandement et le coup d'oeil politique uni à l'esprit d'aventure. Pour s'en convaincre, il faut le voir de plus près que nous n'avons pu le montrer aux prises avec les

mille traverses de sa destinée, et dépouiller^ntièrement sa correspondance recueillie par M. de La Made- Icne, et qui n'a été ici qu'entr'ouverte.

Nous n'avons pas la prétention de faire du comte de Raoussetun héros parfait, un exemple de vertu. M. de La Madclène admire tout dans la vie du comte : il a tort. Dans la lettre que nous venons de citer, le comte lui-même a marqué la limite où il faut s'arrêter, je ne dis pas dans la sympathie, mais dans l'admiration, a II est, dit-il, des natures exceptionnelles que leurs qualités et leurs défauts entraînent dans des voies étranges. Il ne faut les juger qu'avec une grande modération . »

Assurément, dans les tentatives qui suivent la victoire d'Hermosillo, après que ses compagnons ont traité avec le général Blanco, M. de Raousset n'est plus clairement dans son droit. Ce n'est plus la justice qui le pousse : la passion l'aveugle. Son complot contre le général Santa- Anna n'est guère justifié. Enfm^ pour le suivre avec sympathie jusqu'au bout dans ses projets, on a besoin de se dire, ce qui est la vérité^ que ce n'est pas sur un filon d'or, mais sur un filon de gloire qu'il s'acharne. Ce n'est pas pour les mines d'Arizona que M. de Raousset a couru à la mort, qu'il a refusé de s'y soustraire et l'a acceptée héroïquement après le

naufrage de ses espérances. L^or, tout puissant qu^il est, ne fait pas de martyrs : on ne meurt pas par intérêt. Il y a des voyageurs qui rêvent d^envoyer pour fruit de leurs expéditions lointaines un produit rare, un animal curieux qui figure à Paris^ avec le nom du donateur, au Jardin- des-Plantes ou au Musée. M. de Raousset, au prix de sa vie, rêvait d'offrir à la France un empire. Existence dévoyée et hasardeuse, âme inquiète que le besoin d'activité dévorait, que le repos fatiguait, et à qui il était plus facile de* donner un but extraordinaire qu'un but raisonnable à sa vie. Rien en lui d'étroit, de mesquin, de vulgaire ; c'est par là qu'il intéresse. Sa mort lui fait une auréole. M. de La Madelène nous apprend qu'une enquête officielle est ouverte sur les derniers événements de Guaymas où périt M. de Boulbon. Quelle qu'en soit l'issue, on aura de la peine à trouver que les balles mexicaines ont bien fait de frapper ce noble cœur^ et qu'elles ont eu raison de tarir, dans tout l'éclat de la force et de la jeunesse, ce beau sang chevaleresque égaré dans les veines d'un homme d'aujourd'hui.

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