‹ Morts royalesChapitre 13 sur 14 · MARIE-AMÉLIE · texte numérisé non relu

MARIE-AMÉLIE

Si mars 1866 (i)

Ce n'est pas une reine, c'est une femme qui vient * de mourir! une femme de haute intelligence et d'éminente vertu, qui, née près du trône et y montant un jour, sembla toujours oublier qui elle était, pour

( I ) J'ai publié ces lignes, à l'occasion de la mort de la reine, dans \t ']omna\ l'Événement.

Marie-Amélie

ne se montrer que ce qu'elle devait être. Élevée à l'école du malheur, exilée tour à tour de sa patrie et de celle de son époux,, elle sut trouver ses plus chères consolations dans Paccomplissement de son double devoir de femme et de mère. Reine des Français pendant dix-huit ans, elle appliqua'tous ses soins au soulagement des misères de tous, et laissa de côté, aussi souvent qu'elle le put, sa couronne royale, pour lui substituer la lumineuse auréole de la charité,

Née en avril 1782, à Caserte, Amélie-Marie de Bourbon était fille du roi de Naples Ferdinand IV et de l'archiduchesse d'Autriche Marie- Caroline. Sa première jeunesse se passa dans les agitations de l'exil, cet exil douloureux dans lequel ayant commencé la vie, elle devait un jour aussi la terminer! Ce n'est qu'en 1 809 qu'elle connut et qu'elle épousa le duc d'Orléans, exilé comme elle. Elle avait alors vingt-sept ans ; il en avait trente-six. Elle n'était pas belle : longue, sèche^ mince, elle n'avait pour elle que le charme exquis de ses yeux remplis d'expression et de bonté, et son instruction distinguée et solide. Une charmante femme, M"^^ d'Ambrosio, avait été sa gouvernante et son institutrice, et lui

Morts l'oyales

avait communiqué le don de la grâce, dont elle était elle-même remplie. Le duc, vif, léger, entraînant, lui plut dès le premier jour. Il était alors peu riche, mais néanmoins sans souci, parce qu'il était aussi sans espérance.

L'année suivante, en 1810, elle lui donna un fils, ce prince charmant aimé de la France , qui, trente-deux ans plus tard, devait périr dans l'horrible catastrophe du chemin de la Révolte ! En 1 8 1 4, elle vint en France, avec le duc d'Orléans, mais fut, ainsi que son mari, assez mal accueillie à la nouvelle cour. Louis XVIII faisait peser sur le duc ses rancunes contre la mémoire de son père, qui avait voté la mort de Louis XVI.

Cette première restauration dura peu d'ailleurs, et l'année suivante, le duc d'Orléans, après un simulacre inutile de commandement contre les troupes de Napoléon, reprit avec sa famille le chemin de l'exil. C'est en Angleterre qu'ils attendirent les événements. Mais le trône restauré pour la seconde fois ne leur parut pas suffisamment consolidé, malgré les baïonnettes étrangères, et le duc prolongea son séjour à Londres jusqu'en 181 7.

A son retour, le duc d'Orléans fut plus mal reçu

Marie-Amélie

encore que la première fois. La princesse sa femme, qui avait par sa naissance Je titre d'Altesse Royale, désirait que le roi le lui donnât aussi; sa seule ambition en politique fut celle-là! Cette seule fois elle voulut quelque chose en dehors de sa vie de femme et de mère : ce fut Charles X qui combla ce désir innocent.

Quand le duc accepta la couronne, au 9 août 1830, la duchesse n'en voulut d'abord rien croire. « Ce trône n'est pas 'à nous, disait-elle souvent ; « nous ne pouvons en dépouiller nos parents!... « Aussi, combien peu elle fut reine, dans l'acception ordinaire du mot. Toujours simple, vivant dans l'amour de ses enfants, retirée de toutes les brillantes cérémonies quand elle n'était point tenue d'y paraître, prodiguant ses aumônes et ses secours de toute nature, à Paris ou àNeuilly, elle resta femme avant tout. Femme sublime, il est vrai, dont le rôle fut bien plus beau et bien plus populaire à ce titre, qui ne sera jamais oublié !

Elle ne voulut point s'occuper des choses de la politique; sa vie royale se passa pendant dix-huit ans au milieu des charités, des inquiétudes et des douleurs. Elle perdait un fils, elle perdait une fille!

A peine ces deux tombes étaient-elles fermées, qu'elle revenait toute tremblante auprès de son époux, sur lequel des conspirateurs avaient réuni leurs efforts. Mais qu'un ministère tombât, qu'un autre fût formé, elle faisait la sourde oreille ! Elle savait bien que tel ou tel ministre était plus ou moins populaire; elle le disait ingénument, mais sans autre réflexion et sans aucun avis.

Sa chambre, aux Tuileries, était simple comme elle. Quelques objets d'art, des portraits, ceux du roi et de ses enfants. A Neuilly, dans ce château de famille envolé dans la Révolution, elle avait groupé autour d'elle les images, à tous les âges, des membres de sa famille adorée Sur chaque portrait de ses fils, elle avait placé leurs couronnes universitaires, avec les dates de ces pacifiques victoires de l'esprit et du cœur. Elle vivait au milieu de tout cela, entre les visages de ceux qui n'étaient plus ou de ceux qui étaient loin d'elle, sur quelque champ de bataille fumant de la pétulante Algérie.

Quand elle partit en 1848, elle ne regretta rien pour elle, que le tombeau de ses enfants. Hélas! l'exil lui fut dur et long; elle y perdit encore le roi,

Marie-Amélie

une fille, un gendre et deux belles-filles (i). Mais elle vit marier ses petits-enfants ; elle vit même leurs enfants à eux, et elle mourut sans douleur et sans voir la mort venir, entourée de leurs regards et de leurs caresses I...

Que ceux qui ont connu cette noble femme gardent à jamais dans leurs cœurs la mémoire de son abnégation et de ses vertus! Que ceux de la nouvelle génération qui ont seulement entendu parler d'elle se souviennent qu'avant d'être princesse, qu'avant d'être reine, elle était par- dessus tout femme, épouse et mère!...

La maladie qui a emporté la reine (2) a été aussi courte qu'imprévue.

Elle souffrait depuis quinze jours d'une bronchite qui revenait tous les hivers avec violence , pour s'apaiser et décroître dans la belle saison. Marie-

(i; La princesse Louise, reine des Beiges; ies duciiesses d'Orléans et de Nemours; le roi de Belgique, Léopold I^f.

(2) M. Adrien Marx, envoyé à Claremont pour assister aux funérailles de la reine, a adressé à l'Événement une série de lettres admirablement informées. La meilleure partie des détails qui suivent est à peu près textuellement empruntée à cette inté • ressante correspondance.

Amélie avait demeuré pendant l'été de 1865 à Town-Bridge, dans la modeste villa qu'elle y louait depuis 1857, et, à la grande joie des siens, elle avait repris ses quartiers d'hiver à Claremont, dans un état de santé très-satisfaisant. De plus, son médecin, le docteur de Mussy, avait constaté, avec une surprise légitime devant ses quatre-vingtquatre ans, la disparition presque totale des symptômes inflammatoires qui lui faisaient redouter périodiquement un malheur aux approches de l'hiver.

Lors de sa visite du mercredi 21 mars, M. de Mussy trouva la reine légèrement souffrante ; son pouls était fréquent, et elle avait de longs accès de toux ; mais ses soins parurent arrêter le progrès du mal, et l'illustre malade passa une bonne nuit. Le mieux se continua tout le jeudi, et le vendredi matin 23 mars la reine sembla tout à fait bien.

« A dimanche, » dit-elle à M. de Mussy lorsqu'il vint prendre congé d'elle.

La journée fut excellente. Marie -Amélie fit, comme à l'ordinaire, ses quatre repas, composés de bouillon, de thé et de viande blanche. Cette alimentation répétée lui avait été depuis longtemps

Marie-Amélie

prescrite, à cause de l'appauvrissement de son sang, de l'épuisement de sa constitution et de la délicatesse de ses organes digestifs.

Vers quatre heures elle écrivit à son petit-fils, le comte d'Eu, gendre de l'empereur du Brésil. Puis, se sentant fatiguée, elle se coucha.

Sa lectrice, Muser, qui reposait d'habitude dans un cabinet attenant à sa chambre, entendit du bruit chez elle, au milieu de la nuit. Inquiète, elle accourut près de la reine, et la trouva dans un état d'agitation extrême... Mais ce désordre s'apaisa peu à peu, et, vers cinq heures du matin, la princesse s'assoupit. M"^ Muser, qui n'avait pas voulu regagner son lit, et s'était assise aux pieds de la couche de la malade, s'aperçut, avec une certaine anxiété, que sa respiration était trèslente. Elle fit prévenir le duc de Nemours, qui expédia une dépêche au docteur de Mussy, à Londres, et manda au château un jeune médecin habitant "Esher.

Pendant ce temps, la reine s'était réveillée, et, après avoir pris une petite tasse de bouillon :

« Je me sens mieux, dit-elle à sa lectrice... Je vais dormir. »

En la voyant fermer les yeux, on se doutait si peu de la catastrophe, que l'on ne crut pas urgent de faire entrer le jeune médecin qui venait d'arriver.

Tout le monde au château fut instruit qu'on avait été victime d'une fausse alerte , et M"« Muser, ayant repris auprès de la reine sa place habituelle, se mit à lire... Ayant par hasard levé les yeux, elle fut frappée de la pâleur des traits de Marie-Amélie ; elle remarqua de nouveau que sa respiration était devenue faible, rare, et à peine perceptible à l'audition. Le médecin d'Esher, qui était encore au palais, fut introduit; il tâta le pouls de la reine et secoua la tête... Le docteur de Mussy arriva de Londres en ce moment. Quelques minutes après, tous les membres de la famille royale étaient réunis dans la chambre de l'auguste malade.

A onze heures douze minutes, la reine poussa un faible soupir, et tous tombèrent à genoux devant la couchette de fer d'où venait de s'envoler au ciel la plus belle âme de femme qui ait traversé ce monde !

C'était le samedi 24 mars 1866.

On ne confia pas à des mains étrangères le soin de procéder à l'ensevelissement de la reine. C'est la du-

Marie-Amélie

chesse d'Aumale et la princesse de Joinville, assistées de M""" Muser, qui accomplirent ce pieux et triste devoir. Suivant les vœux exprimés dans le testament de la défunte, elle ne fut pas embaumée; on la coiffa seulement de son bonnet de veuve, et on la revêtit de la robe qu'elle portait lors de son départ e Paris en 1848.

Après qu'elle eut été couchée dans son cercueil, elle fut transportée dans le cabinet de travail du roi Louis-Philippe, et l'on couvrit d'un drap noir la bière, posée sur deux chaises. Elle y resta, sous la garde alternative des princesses royales, jusqu'au matin des obsèques, fixées au mardi 3 avril.

Ce jour-là, à onze heures du matin, les princes fils de Marie-Amélie, ses brus, ainsi que ses parents et ses amis, se rendirent dans la chapelle ardente, où venait d'entrer Mgr l'évêque Grant, accompagné de son clergé.

En haut d'un gradin à trois étages, avait été placé le cercueil en velours noir, rehaussé de clous d'argent et de poignées de même métal. Des cierges l'entouraient, des cassolettes à encens brûlaient aux quatre coins. En face était l'autel ; et tout autour.

sur les murs, au plafond et à terre, une tapisserie noire brodée de croix d'argent. Les chaises étaient recouvertes de housses en crêpe noir. L'évéque, entouré d'un clergé nombreux, célébra la cérémonie funèbre.

Après l'office, qui dura une demi-heure, quatorze porteurs chargèrent sur leurs épaules la pesante bière. Le cercueil se compose d'une première boîte en plomb, recouverte d'un drap blanc et renfermée elle-même dans deux autres boîtes ordinaires, et d'une autre boîte extérieure en acajou , revêtue de velours et d'ornements d'argent.

On lit sur le cercueil l'inscription suivante :

MARIE-AMÉLIE Reine des Français, Née à Caserte (Deux-Siciles), le 26 avril 1782, Morte à Claremont (^Angleterre) Le 24 mars 1866.

Puis les porteurs avancèrent Jusqu'au corbillard, qui stationnait devant le perron. Il était orné de plumes noires et traîné par huit chevaux empanachés. Sur les parois de la caisse avaient été accro-

Marie-Amélie

chées les armes et les initiales de l'auguste défunte, et un cocher, au chapeau entouré. d'un crêpe tombant sur les épaules, tenait les rênes sur le siège armorié.

Lors de la levée du corps, l'évêque Grant le précéda, ayant en tête sa mitre de soie blanche. Les princes, vêtus de longs manteaux de deuil, escortaient leur mère et aïeule dans l'oiJre suivant : Le duc d'Aumale menant le deuil, Le roi des Belges et le comte de Paris, Le duc de Nemours et le duc de Chartres, Le prince de Joinvilleet le duc de Penthièvre, Le duc de Monipensier et le duc de Guise (i). Derrière eux, le corps diplomatique.

Ensuite les princesses, M''^ Muser et les femmes de la reine.

Tous marchèrent à pied, la tête nue, jusqu'à la grille du parc, où chacun monta dans la voiture qui lui fut désignée par le général Dumas et le capitaine Reille.

(i) 11 manquait à cette cérémonie le malheureux prince de Condé, fils aîné du duc d'Aumale, alors en voyage en Amérique, et qui est mort depuis, si malheureusement, de la fièvre jaune' au mois de mai 1866.

Le cortège s'avança alors dans la campagne, sur une longueur d'un kilomèlre, et une pluie mêlée de neige se mit à tomber. On ne fut pas à Weybridge avant une heure de l'après-midi. C'est là, dans une petite chapelle appartenant à une Anglaise de distinction, miss Taylor, que furent dites les dernières prières. Le prince de Galles, le duc de Cambridge, et d'autres Anglais qui avaient eu l'honneur de connaître la reine, assistèrent aussi à cette cérémonie suprême.

Puis la bière fut descendue dans le caveau, où ne pénétrèrent que les membres de la famille. On la plaça à côté de celle du roi Louis-Philippe, ainsi que l'auguste et royale défunte en avait souvent elle-même exprimé le désir.

Aciievé d'imprimer le vingt-cinq octobre mil huit cent soixante-six PAR D. JOUAUST, IMPRIMEUR

Page 1